Claver Gatete : le Maroc est un pays qui inspire confiance

Le Matin : Le Maroc accueillera la 58e Conférence des ministres africains des Finances, de la Planification et du Développement économique. Au-delà des aspects logistiques, que dit ce choix du rôle que joue aujourd’hui le Royaume dans les équilibres économiques africains ?

Claver Gatete : Il dit une chose très claire : le Maroc est aujourd’hui l’un des pays les plus structurants du continent. C’est un pays qui inspire confiance, qui incarne la stabilité, la crédibilité économique et la capacité de projection stratégique. Quand on compare le Maroc d’aujourd’hui à celui d’il y a vingt ans, la transformation est spectaculaire. Le Royaume a démontré une constance dans la vision, une continuité dans les politiques publiques et une cohérence dans les choix économiques. Le Maroc a su construire un modèle fondé sur l’industrialisation, l’ouverture, l’intégration aux chaînes de valeur mondiales. L’industrie automobile en est un exemple emblématique : produire localement, exporter à l’international, développer le véhicule électrique, être compétitif sur les marchés mondiaux… Ce sont des marqueurs de maturité économique. Ce n’est pas un développement conjoncturel. C’est une trajectoire. Et cette trajectoire est lisible pour toute l’Afrique.

Vous êtes en visite officielle au Maroc et vous rencontrez plusieurs hauts responsables. Quels sont les sujets à l’ordre du jour ?

Cette visite s’inscrit d’abord dans un cadre institutionnel clair : la préparation de la 58e session de la Conférence des ministres africains des Finances, de la Planification et du Développement économique, prévue à Tanger du 28 mars au 3 avril 2026. À ce titre, la signature jeudi (22 janvier NDLR) à Rabat, de l’accord du pays hôte avec la ministre marocaine de l’Économie et des finances, Nadia Fettah, marque une étape importante et témoigne du niveau de confiance entre le Maroc et la Commission économique pour l’Afrique. Mais très rapidement, les échanges ont dépassé les seules questions liées à l’organisation de la conférence. Avec les responsables marocains, nous avons abordé des enjeux plus structurels, notamment ceux des infrastructures, de la logistique et de l’intégration des systèmes de transport. La capacité à relier efficacement transport routier, ferroviaire, maritime et aérien est aujourd’hui déterminante pour la compétitivité des économies africaines. L’exemple du port Tanger Med, qui relie l’Afrique à l’Europe et aux grandes routes commerciales mondiales, a occupé une place centrale dans nos discussions, notamment sur la fluidité des échanges, la traçabilité des flux et la résilience des chaînes logistiques face aux crises. Les entretiens avec le ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour, ont porté plus spécifiquement sur les enjeux de l’industrialisation en Afrique. Nous avons discuté de la montée en gamme productive, de la structuration de chaînes de valeur régionales et du rôle que peut jouer le Maroc comme plateforme industrielle continentale. Les avancées enregistrées dans des secteurs comme l’automobile, y compris les véhicules électriques, l’énergie, la technologie ou encore l’intelligence artificielle illustrent une trajectoire industrielle qui suscite un intérêt croissant à l’échelle africaine. Par ailleurs, mes échanges avec le gouverneur de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, ont permis d’aborder les fondamentaux macroéconomiques : stabilité monétaire, gouvernance financière et crédibilité des politiques publiques. Dans un contexte international incertain, la solidité des institutions financières et la prévisibilité du cadre macroéconomique apparaissent comme des conditions essentielles pour préserver la stabilité sociale et renforcer l’attractivité économique. Au fond, cette visite a été l’occasion d’un dialogue approfondi sur les fondations de long terme du développement africain (infrastructures, industrialisation, intégration régionale et stabilité financière…) qui dépasseront largement le cadre de la conférence de Tanger et structureront les débats économiques du continent dans les années à venir.

Comment la CEA évalue-t-elle la contribution du Maroc à l’agenda africain de transformation économique ?

Chaque pays africain a ses propres défis, ses propres contraintes structurelles. Mais ce que nous voyons au Maroc, c’est une dynamique de montée en gamme continue. Le Royaume dispose d’atouts stratégiques majeurs : les ressources naturelles, la maîtrise technologique, des champions industriels comme l’OCP, une expertise dans les chaînes de valeur agricoles et industrielles, une vision claire sur la transition énergétique. Prenons l’exemple des phosphates. Le Maroc possède l’une des plus grandes réserves mondiales. Il ne s’agit plus seulement d’exporter une ressource brute, mais de produire de la valeur ajoutée, de transformer, d’industrialiser, de monter dans la chaîne de production mondiale. C’est exactement cela, la transformation économique. Sur l’énergie, le Maroc a fait des choix structurants : solaire, éolien, renouvelables. Il a anticipé la transition énergétique. Il a compris que la dépendance aux énergies fossiles est à la fois un risque climatique et un risque économique. Cette vision est pleinement alignée avec l’agenda africain de transformation structurelle.

Cette 58e Conférence se tient dans un contexte de fortes contraintes budgétaires. Quelles sont vos attentes de ce rendez-vous ?

Le premier sujet, c’est l’espace budgétaire. Il se réduit partout. Les États africains sont sous pression fiscale, financière, sociale. Nous devons donc travailler sur la mobilisation des ressources domestiques. Comment renforcer les recettes internes ? Comment améliorer les systèmes fiscaux ? Comment élargir l’assiette sans fragiliser les populations ? Le deuxième axe, c’est le commerce intra-africain. Aujourd’hui, il représente environ 17% des échanges. C’est insuffisant. L’Afrique doit commercer avec elle-même. Produire, transformer, échanger sur le continent. Le troisième axe, c’est la création de valeur ajoutée locale. Sortir de l’exportation de matières premières brutes. Produire localement, transformer localement, créer de l’emploi localement. Par ailleurs, il y a une dimension régionale fondamentale : nous devons penser l’Afrique comme un espace économique intégré, pas comme une juxtaposition d’économies nationales isolées.

Vous avez évoqué la nécessité de restaurer la souveraineté budgétaire africaine. Est-ce un objectif technique ou un combat fondamentalement politique ?

C’est à la fois un objectif technique et un enjeu profondément politique, mais avant tout une nécessité stratégique. Pendant longtemps, les économies africaines ont fonctionné dans une forte dépendance aux financements extérieurs, qu’il s’agisse de l’aide internationale, des dons, des financements concessionnels ou de ressources importées. Ce modèle a permis d’amortir certaines contraintes, mais il montre aujourd’hui clairement ses limites, tant en matière de soutenabilité que d’autonomie dans la décision économique. Restaurer la souveraineté budgétaire suppose d’abord de renforcer la capacité des États africains à mobiliser leurs propres ressources, en développant des systèmes fiscaux plus efficaces et en élargissant les bases de financement internes. Cela passe également par la consolidation des marchés de capitaux, la structuration de bourses africaines plus profondes et plus liquides, ainsi que par la mise en place d’instruments financiers adaptés aux réalités du continent. Le financement privé local doit jouer un rôle central dans cette dynamique, tout comme le recours à des mécanismes innovants de financement, notamment dans les domaines liés au climat, à l’énergie et à la transition écologique. Mais ces leviers ne peuvent produire des effets durables sans un cadre macroéconomique solide. La souveraineté budgétaire repose sur la stabilité des institutions, la crédibilité des règles, la qualité de la régulation et une gestion rigoureuse des finances publiques. Il ne s’agit donc pas d’un mot d’ordre ou d’un discours de circonstance, mais de la construction patiente d’une architecture économique complète, capable de soutenir la croissance, de renforcer la résilience des économies africaines et de redonner aux États une véritable marge de manœuvre stratégique.

Dans un contexte marqué par des incertitudes internationales et par les débats autour du financement des Nations unies, notamment après les annonces de resserrement budgétaire aux États-Unis, quelles conséquences cela peut-il avoir sur l’action de l’ONU en Afrique ?

Ces débats créent nécessairement des tensions, en particulier sur les financements volontaires, mais il faut rappeler que les Nations unies dépassent largement la position d’un seul État. Le multilatéralisme repose sur un cadre collectif, construit par l’ensemble des pays membres, et continue de fonctionner malgré les ajustements en cours. Pour l’Afrique, cette séquence confirme surtout une réalité de fond : le développement du continent ne peut plus dépendre structurellement de ressources extérieures soumises aux cycles politiques internationaux. Les institutions multilatérales restent essentielles face aux crises, mais l’enjeu prioritaire est désormais de renforcer les capacités internes de financement et l’autonomie économique du continent.

Pour terminer, comment interprétez-vous le choix du Maroc comme pays hôte de cette conférence, au regard des recompositions économiques et politiques en cours sur le continent africain ?

Je tiens à exprimer notre profonde reconnaissance au Royaume du Maroc, à ses institutions et à Sa Majesté le Roi, pour l’accueil de cette conférence continentale stratégique. Le Maroc joue un rôle structurant pour l’Afrique. Ce rôle n’est pas seulement économique : il est politique, institutionnel et symbolique. Et il continuera de s’amplifier.

Source de l’article : Le Matin.ma