Ce que nous croyions inébranlable
« Ben voyons donc, ça se peut pas ! » Si j’avais à choisir un surtitre pour l’année 2025 sur la scène internationale, il ressemblerait à ça.
Depuis le début de cette année, je vous imagine le dire à voix haute souvent en lisant les pages internationales de votre Presse+ du matin. Mais j’imagine aussi les lecteurs du New York Times, du Haaretz israélien, de L’Orient-Le Jour à Beyrouth ou du Jyllands-Posten au Danemark lancer à peu près l’équivalent en avalant de travers leur boisson matinale.
Hein ? Quoi ? Le président américain dit à répétition qu’il va acheter le Groenland, faire du Canada le 51e État et reprendre le contrôle du canal de Panamá ? Hein ? Quoi ? Donald Trump sabre 1 milliard de financement aux Nations unies ? Hein ? Quoi ? Il flatte Vladimir Poutine dans le sens du poil et humilie Volodymyr Zelensky ? Hein ? Quoi ? L’administration Trump sanctionne des procureurs et des juges de la Cour pénale internationale ? Hein ? Quoi ? La Maison-Blanche gracie l’ancien président hondurien condamné pour trafic de drogue, mais menace de renverser le président vénézuélien pour la même raison présumée ? Je pourrais continuer sur quatre pages tellement la liste de décrets surréalistes et d’énoncés improbables émanant de la Maison-Blanche est longue.
Et il n’y a pas que le président américain qui nous a sonné les cloches cette année. Hein ? Quoi ? Israël a bombardé la Syrie ? Le Liban ? L’Iran ? Le Yémen ? Hein ? Quoi ? L’État qui a été créé pour mettre les Juifs à l’abri après un terrible génocide est maintenant accusé d’en perpétrer un ?
Hein ? Quoi ? Au Soudan, un deuxième génocide se profile au Darfour et est perpétré par les mêmes brutes qui ont commis le premier ?
Hein ? Quoi ? Le Japon qui a combattu l’arme nucléaire pendant 80 ans après les massacres d’Hiroshima et de Nagasaki n’écarte pas l’idée de s’en procurer ?
En 2025, tout a été mis au défi sur la scène internationale. D’abord la croyance que le monde avait réussi à se munir de règles et d’institutions qui l’empêcheraient de revivre une dérive comme celle que l’humanité a connue dans les années 1930, menant à l’immense guerre sur de multiples fronts qui a englouti plus de 70 millions de vies humaines en tout juste six ans.
Grâce aux abus de pouvoir de Vladimir Poutine et de Donald Trump, on sait dorénavant que les Nations unies sont surtout un grand forum de discussion dépourvu du pouvoir de faire appliquer les multiples résolutions qui sont adoptées dans son enceinte.
Dans l’année, on a aussi constaté que la plupart des pays démocratiques ne réagissent pas quand les tribunaux internationaux de La Haye sont attaqués de plein fouet par les États-Unis, qui aiment la Cour quand elle s’en prend à ses ennemis et la vilipende quand son regard se tourne vers ses alliés.
On a pu voir que peu viennent à la rescousse quand le robinet des fonds des grandes organisations humanitaires et de développement est fermé du jour au lendemain, laissant des millions d’êtres humains vulnérables en plan.
On a entendu le silence assourdissant de nos alliés de l’OTAN qui ne veulent pas dire s’ils soutiendraient le Canada militairement si notre voisin du Sud se tournait contre nous.
Derrière tout ça, une seule réalisation. Nous avons tenu pour acquis le sentiment de sécurité que nous conférait l’ordre mondial dont l’Occident a été le principal architecte. Nous étions tellement occupés à ajouter des étages supplémentaires à l’édifice qui nous renvoyait l’image de notre prospérité tranquille que nous avons oublié de faire inspecter les fondations.
Aujourd’hui, l’expert en sinistre appelé en urgence ne peut que soupirer devant la précarité de ce qui lui est présenté dans le sous-sol de la communauté internationale. Des termites d’indifférence à droite, des fourmis charpentières de cécité volontaire à gauche et beaucoup, beaucoup de bâtons de dynamite avec des mèches bien en vue.
Et c’est là que nous pouvons reprendre notre souffle. Parce qu’il est tard, mais pas trop tard. Parce que les mèches ne sont pas encore allumées. Et parce que nous avons dorénavant les yeux grands ouverts.
En 2025, nous aurons pris conscience de tout ce que nous tenions pour acquis à tort.
En 2026, nous aurons collectivement et individuellement la chance d’agir pour sauver ce qui nous tient à cœur. Et il y a amplement de champs d’action à nous partager. La solidarité mondiale, la justice internationale, la non-prolifération, les alliances diplomatiques, le multilatéralisme. Tous ces grands concepts qui ont longtemps paru ronflants sont dorénavant aussi concrets que fragiles.
En 2026, nous devrons remplacer les « ben voyons donc, ça se peut pas ! » par des « ça de plus à gérer ! » .
Sur mon radar en 2026
Les élections de mi-mandat aux États-Unis
Il n’y a pas d’élections qui seront plus suivies que celles de mi-mandat, le 3 novembre 2026, aux États-Unis. Est-ce que les démocrates réussiront à reprendre le contrôle du Congrès après deux ans de domination républicaine pro-Trump ? Et surtout, quels obstacles leur mettra-t-on dans les pattes ? Si beaucoup s’inquiètent de la dérive autoritaire américaine, ce scrutin sera le test ultime. Autre élection importante : celle qui doit avoir lieu en Israël avant la fin d’octobre. Benyamin Nétanyahou, recherché pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, réussira-t-il à garder le pouvoir ?
Le sort de l’aide internationale
En 2025, les principaux pays donateurs, dont les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et le Canada, ont tous annoncé des coupes majeures dans les sommes qu’ils allouent à l’aide humanitaire et à l’aide au développement. On parle de coupes de 9 à 18 % au moment où le monde fait face à des crises multiples. Rien pour améliorer les choses. Est-ce que les individus et les grandes fortunes compenseront la radinerie de leurs dirigeants ? Espérons-le.
Les après- « ententes de paix » Obsédé par l’obtention d’un prix Nobel de la paix, Donald Trump multiplie les négociations de paix. Le problème, c’est qu’il s’intéresse à la quantité et non à la qualité des accords de paix qu’il parraine. À Gaza, notamment, le cessez-le-feu que le président américain a décrit comme une « paix éternelle » n’a pas mis fin au calvaire des Gazaouis. Depuis le début de la trêve, 400 personnes ont été tuées dans l’enclave et les civils n’ont toujours pas accès à de l’aide humanitaire sans entrave. En Ukraine, le plan de paix soutenu par la Maison-Blanche est un cadeau pour la Russie. Au Congo, les rebelles du M23 continuent de faire des gains militaires malgré une soi-disant entente de paix signée le 5 décembre.
L’avenir de la justice internationale
L’administration Trump n’en finit plus de s’attaquer aux tribunaux internationaux et à ceux qui y travaillent, que ce soit des procureurs ou des juges. Elle leur impose des sanctions habituellement réservées à des criminels. Dans une dernière salve, mi-décembre, le président américain a menacé d’aggraver les sanctions si la Cour n’abandonne pas l’idée d’enquêter sur lui ! À ce jour, la réponse des pays qui soutiennent habituellement la Cour est ténue. Est-ce que quelqu’un se portera à sa défense en 2026 ?
La résistance, sous toutes ses formes
En 2025, la génération Z s’est illustrée en étant à la tête d’importants mouvements de protestation, du Népal jusqu’au Pérou en passant par la France et le Maroc. Cette déferlante poursuivra-t-elle sur sa lancée en 2026 ? Une chose est sûre, après une année d’hébétement devant les attaques contre la démocratie, la résistance risque d’épouser plusieurs formes.
Source de l’article : La Presse



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