CAN 2025 : pourquoi les entraîneurs français sont-ils de moins en moins nombreux à la tête des sélections africaines ?
Ils étaient huit lors de la Coupe d’Afrique des nations 2019. En 2025, seulement deux entraîneurs français dirigeront une sélection à la CAN (entre le 21 décembre au 18 janvier) : Patrice Beaumelle avec l’Angola et Sébastien Desabre sur le banc de la République démocratique du Congo. La part de techniciens tricolores est passée de 31% en 2015 (5/16) à 8% en l’espace de dix ans (2/24). Dans le même temps, le nombre de sélectionneurs dont la nationalité sportive est africaine a grimpé en flèche. Ils sont désormais majoritaires (58% – 14/24), alors qu’ils ne représentaient que 19% du total de coachs en 2015 (3/16). « C’est à la fois quelque chose de voulu mais aussi de contraint, analyse Lassana Camara, journaliste mauritanien spécialiste du football africain. Embaucher un entraîneur français ou européen, ça coûte cher. Comme ce sont les Etats qui paient les entraîneurs, ils sont vigilants. D’un autre côté, on a vu ces dernières années que ça marchait bien avec les sélectionneurs africains » .
Les trois dernières CAN ont été remportées par des sélections guidées par un coach national : Emerse Faé avec la Côte d’Ivoire en 2023, Aliou Cissé avec le Sénégal en 2021 et Djamel Belmadi avec l’Algérie en 2019. Sept des neuf équipes africaines qualifiées pour le prochain Mondial sont aujourd’hui dirigées par un Africain : les deux exceptions sont le Bosnien Vladimir Petkovic avec l’Algérie et le Belge Hugo Broos avec l’Afrique du Sud.
Une formation diplômante au plus haut niveau a émergé en Afrique
La création de la première licence professionnelle d’entraîneur en Afrique, impulsée par Nasser Larguet en 2016, a changé beaucoup de choses. « Il fallait qu’on élève le niveau de formation de nos entraîneurs africains, retrace l’ex-DTN de la fédération marocaine, qui travaille désormais en Arabie saoudite. Dans la première promotion, il y avait Aliou Cissé (vainqueur de la CAN 2021 avec le Sénégal), Walid Regragui (demi-finaliste du Mondial avec le Maroc) et d’autres qui officient au plus haut niveau aujourd’hui » . « A choisir entre deux entraîneurs au top niveau, celui formé localement aura plus d’impact qu’un entraîneur étranger. Ce n’est pas qu’une histoire d’attachement au maillot. Ce qui est important, c’est la culture et la langue. » Nasser Larguet, ex-DTN du foot marocain
à franceinfo: sport
Aliou Cissé comme Walid Regragui possèdent également la nationalité française. Le premier est arrivé en France à l’âge de neuf ans, le second est né à Corbeil-Essonnes. Une partie importante des coachs africains révélés ces dernières saisons possède la binationalité française. Les vainqueurs de la CAN, Djamel Belmadi et Emerse Faé sont respectivement nés à Champigny-sur-Marne et Nantes. Cette nouvelle génération succède à celle des pionniers incarnée par Claude Le Roy et d’autres Français sans origine africaine. « La croyance selon laquelle les coachs africains ne sont pas bons est erronée. Aujourd’hui, les gens peuvent voir qu’ils réussissent au plus haut niveau. Qu’Aliou Cissé, le premier diplômé de la licence, ait gagné la CAN montre que les formations et le système marchent. Nous avions besoin d’un système de pensée selon lequel nous, Africains, sommes assez bons pour faire le job. Sans opportunité, personne ne réussit » , explique, à franceinfo: sport, Lux September, directeur de la communication de la Confédération africaine de football (CAF). Le phénomène n’est, d’après lui, qu’une partie d’une phase de développement plus globale, symbolisée par l’augmentation « de plus de 100% » du budget de la CAF ou encore le passage de cinq à 26 sponsors entre les CAN 2021 et 2025. « Il y a de plus en plus d’entraîneurs locaux, mais c’est une tendance à pondérer et à contextualiser. C’est un sujet frappant parce que, nous Français, avons un regard très Françafrique sur l’Afrique » , nuance Julien Mette, technicien tricolore ayant occupé le poste de sélectionneur de Djibouti (2019-2021). Du point de vue de certaines anciennes colonies françaises, une réticence marquée est née à l’égard des entraîneurs français ces dernières années. « Il existe des pays où on ne veut pas d’entraîneur français à la tête de la sélection parce que ces pays sont en froid pour des opérations militaires ou des commentaires d’hommes politiques français, comme le Mali, la Guinée ou le Burkina Faso. Je le sais parce que des membres des fédérations de ces pays-là sont venus me demander de postuler, me disant qu’ils allaient appuyer ma candidature. Ils sont revenus, peinés, parce que la consigne a été donnée » , souffle un coach français passé par plusieurs pays africains.
Pression ethnique et attitudes de colon
La situation des anciennes colonies françaises n’est pas transposable à toute l’Afrique. « En Afrique australe, il y a quand même une majorité d’entraîneurs étrangers, même dans les pays avec une culture de coachs comme l’Afrique du Sud ou l’Egypte, qui a eu beaucoup de sélectionneurs étrangers » , observe Julien Mette, témoin privilégié des transformations du football en Afrique depuis 2016 et sa première expérience au Congo. Si le fait de confier les rênes de sa sélection à un coach étranger n’est pas forcément le signe d’un manque de compétences locales ou d’indépendance, il existe encore un retard à combler en termes de formation dans la majorité des autres pays africains. « Il vaut mieux que ton équipe nationale soit entraînée par un staff national. Il est préférable et souhaitable que tes meilleures ressources techniques entraînent les meilleurs joueurs. Maintenant, quand ce n’est pas le cas, si tu n’as pas les compétences chez toi, tu vas les chercher ailleurs. » Julien Mette, entraîneur français en Afrique depuis 2016
à franceinfo: sport « En termes d’université, de formations, les entraîneurs seront moins bien formés en Afrique, très majoritairement. Ils auront moins de connaissances théoriques, développe Julien Mette, titulaire du CAF-A, l’équivalent du niveau UEFA en Europe. S’il y a désormais une exigence de diplômes pour les compétitions continentales et que tu peux arriver à être formé quasiment gratuitement pour le haut niveau, le niveau des préparateurs physiques reste universitaire. Au Congo, j’ai longtemps eu des adjoints que ça n’intéressait pas. Pour eux, le foot c’était reproduire les entraînements qu’ils faisaient quand ils étaient jeunes. Ça n’allait pas plus loin » .
Des freins sont toujours présents dans certains territoires. « Il arrive que des sélectionneurs locaux demandent des pourcentages sur les primes des joueurs pour qu’ils soient sélectionnés en équipe nationale. Cela existe même dans des pays qui participent souvent à la Coupe du monde, souffle un coach à qui il est arrivé de sentir une pression ethnique vis-à-vis de ses choix de joueurs. Ça peut chauffer en fonction de la personne à qui tu vas donner le brassard de capitaine. Certains présidents choisissent de mettre un étranger à la tête de la sélection en se disant qu’il sera plus imperméable à cette pression » .
D’un autre côté, l’attitude de certains coachs internationaux passe parfois très mal auprès des supporters. « Il y a eu des abus. Je connais un entraîneur qui ne vivait pas sur place. Ni lui, ni les membres de son staff parlaient français ou anglais. Le mec venait une semaine avant les matchs, ne regardait pas le championnat local, ne s’investissait pas dans la formation des coachs et jeunes locaux. Forcément, il ne connaît pas la culture, ne ressent pas les attentes. Cette attitude de colon, c’est un manque de respect. Donc, au lieu de donner 50 000 euros à un entraîneur étranger qui passe maximum trois mois par an sur place, tu vas peut-être en donner 10 000 à un coach avec une expérience en première division locale » , rapporte un observateur du foot africain. « Pendant des années, les équipes africaines changeaient de sélectionneur avant chaque compétition, recrutant souvent un technicien étranger qui connaissait à peine son effectif. Désormais, les équipes investissent dans des projets à long terme avec des entraîneurs locaux » , note Kalusha Bwalya, ancien président de la Fédération zambienne, dans un article publié sur le site de la CAF, la Confédération africaine de football. Si le Cameroun a contredit la tendance en limogeant son sélectionneur belge, Marc Brys, trois semaines avant la CAN, il a été remplacé par un Camerounais, David Pagou. L’attractivité grandissante des coachs africains contribue à la chute du ratio de coachs français sur le continent.
Pour le journaliste Lassana Camara, le football africain est sur le bon chemin pour continuer à développer des techniciens de haut niveau, sans renier son histoire : « On ne peut pas retirer les compétences européennes pour les remplacer par n’importe quoi. Si on n’avait pas eu des gens comme Claude Le Roy, George Weah n’aurait jamais eu de Ballon d’or. Il ne faut pas qu’on oublie des gens comme Hervé Renard. Il faut donner de la confiance à l’espoir africain sans oublier le passé » .
Source de l’article : Franceinfo



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