CAN 2025 : comment les tensions diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie s’invitent sur le terrain sportif
Après le match d’ouverture du Maroc, c’est sans doute la rencontre la plus scrutée de ce début de Coupe d’Afrique des Nations. L’Algérie entre à son tour en lice face au Soudan à Rabat, mercredi 24 décembre (16 heures). Et si ce match est aussi attendu, c’est parce que les Fennecs viennent jouer cette compétition chez un voisin devenu particulièrement encombrant ces dernières années. « Les relations entre le Maroc et l’Algérie restent exécrables, complexes et tendues, rendues compliquées aussi par les diasporas respectives et par le fait que la question de la rivalité s’exporte ailleurs en Afrique et aussi en Europe, résume Jean-Baptiste Guéguan, spécialiste en géopolitique du sport et auteur de La France n’est pas un pays de sport ? aux éditions De Boeck. Ils luttent tous les deux pour l’affirmation régionale. Ce sont des acteurs qui se considèrent comme rivaux et qui donc s’opposent. » L’affaire du RS Berkane, conclue devant le TAS en faveur de l’Algérie
Les tensions entre le royaume marocain et son voisin ne datent pas d’hier. La question du Sahara occidental, ancienne colonie espagnole toujours disputée entre le royaume et le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, demeure un des principaux points de tension depuis plus de 50 ans. Si l’ONU a voté, fin octobre, une résolution en faveur du plan marocain pour l’autonomie du Sahara occidental, la question s’est récemment étendue au football.
En avril 2024, les maillots de l’équipe marocaine du RS Berkane, qui devait affronter l’USM Alger en demi-finales de la Confédération africaine de football, avaient été confisqués par les douaniers algériens, au motif qu’y figurait une carte du Maroc incluant le Sahara occidental. La CAF avait ensuite attribué au RS Berkane une victoire 3-0 par forfait à l’aller et au match retour, également annulé. En février 2025, le Tribunal arbitral du sport (TAS) avait cependant donné raison à la fédération algérienne, estimant que « l’image d’une carte territoriale du Maroc intégrant le Sahara occidental sur les maillots litigieux véhicule un message, une manifestation ou une propagande à caractère politique » .
Un épisode parmi de nombreux autres depuis que l’Algérie a rompu en 2021 ses relations diplomatiques avec le Maroc, l’accusant « d’actions hostiles » envers lui. En janvier 2023, le Maroc avait fait une croix sur le Championnat d’Afrique des nations (CHAN) en Algérie, faute d’avoir reçu une autorisation des autorités algériennes pour un vol Rabat-Constantine. Lors de la cérémonie d’ouverture, le petit-fils de Nelson Mandela avait appelé à libérer de l’oppression le Sahara occidental, « dernière colonie d’Afrique » , rendant furieux le Maroc.
Des tensions répétées entre les deux sélections
Cet été, lors de la CAN féminine, la télévision de la fédération algérienne avait gommé toutes les références au Maroc, au point que la CAF ouvre une enquête « pour des faits présumés de violation des statuts et règlements de la CAF » . Jusque dans l’organisation de cette CAN, le royaume marocain a accusé son voisin de le déstabiliser. « Ce concurrent s’efforce de montrer que nous ne sommes pas capables d’organiser la 2025, a ainsi dénoncé, fin octobre, Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), également ministre délégué chargé du Budget. Cela a commencé par un véritable complot autour des chiens errants, du retard dans la construction des stades… Et même lorsque nous avons inauguré le complexe Prince Moulay Abdellah de Rabat, ils ont prétendu qu’il s’agissait de photos retouchées » , a-t-il ajouté.
Le croisement des courbes de croissance en football peut-il accentuer cette rancœur, entre des Fennecs qui n’ont pas su capitaliser sur leur victoire à la CAN 2019, et un Maroc en expansion depuis sa demi-finale au Mondial 2022, la première pour un pays africain ? « La victoire de l’Algérie à la CAN 2019 n’a pas eu de suite. A l’inverse, le Maroc est en finale de la Coupe arabe, est la première nation africaine, et a gagné le titre de champions du monde U20 » , estime Jean-Baptiste Guégan, également chargé de cours à Science Po Paris sur le campus Afrique. « L’Algérie vit aujourd’hui difficilement la lumière qu’envoie et est envoyée sur le Maroc » Jean-Baptiste Guégan, spécialiste en géopolitique du sport
à franceinfo: sport
Depuis une décennie, le royaume chérifien a investi massivement dans ses infrastructures sportives, et notamment en football, dont l’Académie Mohammed VI – du nom du roi – de Rabat en est le fleuron. « Le royaume a compris que dans le monde actuel, la crédibilité d’un Etat se construit autant par la force de son récit que la force de ses institutions. En ce sens, le football est devenu une diplomatie d’influence, car il ne s’agit plus seulement de marquer des buts, mais aussi les esprits » , estimait, fin octobre, l’expert en géostratégie Cherkaoui Roudani auprès du média marocain medi1news.
Cette mobilisation du pouvoir avec un plan structuré et sophistiqué a propulsé le Maroc dans une nouvelle sphère, puisqu’en quelques années, il est devenu la place forte du football africain. Une place qu’occupait juste avant lui l’Algérie. « La différence est liée à la capacité à structurer le football. Même si l’Algérie a un vivier incroyable, des joueurs formidables avec des entraîneurs de talent, aujourd’hui elle montre que, structurellement, elle n’est pas en capacité de lutter avec le Maroc » , reprend Jean-Baptiste Guégan. Dernier symbole de ce nouveau statut : c’est au Maroc que la Fifa a inauguré en juillet son premier bureau régional en Afrique du Nord.
L’expression du sharp power envers le Maroc
Pour autant, le Maroc doit-il craindre des attaques de son rival lors de cette CAN ? « L’Algérie, mais pas que, est un acteur de la déstabilisation de la CAN, entre la désinformation, les cyberattaques et la volonté de déstabiliser le Maroc. Chaque événement sportif, s’il est l’occasion de marquer l’unité et la cohésion de son territoire, est aussi l’occasion de vous attaquer » , pose Jean-Baptiste Guégan, le spécialiste en géopolitique du sport, qui y voit une expression de sharp power, soit « l’usage d’informations trompeuses à des fins hostiles » , comme le résumait Joseph Nye, l’inventeur du soft power. « Mais le Maroc est capable d’y faire face, et pour l’instant il n’y a pas de problème à son organisation » , tempère Jean-Baptiste Guéguan.
Reste que c’est sur le Maroc et non sur l’Algérie que reposera toute la pression de cette CAN 2025. L’enjeu est même multifactoriel pour le royaume : sportif tout d’abord, en asseyant sa place de puissance africaine dominante en football en allant chercher sa première CAN depuis 1976 (ce qui serait la deuxième de son histoire, soit autant que l’Algérie). Sécuritaire ensuite, puisque l’accueil sans débordement de tous les acteurs, et notamment des supporters algériens, donnera le ton de sa capacité à accueillir dans l’optique de la Coupe du monde 2030.
Au niveau économique, elle devra également valider, eu égard aux investissements, la montée en puissance et en professionnalisation du Maroc sportif. « En vérité, cette CAN, c’est un crash test en vue de la Coupe du monde 2030 » , résume Jean-Baptiste Guégan. Enfin, face à l’Algérie et les autres grandes nations africaines, l’ambition des Lions de l’Atlas est de montrer qu’ils sont « une puissance régionale incontestable et incontestée en Afrique du Nord. Et d’exister au-delà du territoire marocain » , poursuit Jean-Baptiste Guégan.
Source de l’article : Franceinfo



Laisser un commentaire