CAN 2025: comment le Maroc utilise le football comme outil diplomatique pour servir surtout ses propres intérêts

« Nous nous acheminons vers le statut de référence continentale, régionale et même internationale » , a assuré Aziz Akhannouch, le Premier ministre marocain, en juillet dernier. Le Maroc est le grand favori de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025, qu’il accueille du 21 décembre au 18 janvier 2026. Si la population s’enthousiasme, le pouvoir espère la victoire des Lions de l’Atlas pour établir un peu plus la position dominante qu’il revendique sur le continent. L’aboutissement d’une stratégie d’influence de longue haleine qui ne va pas sans arrière-pensées ni sans ambiguïté.

En 2017, le Maroc a réintégré l’Union africaine (UA), trente-deux ans après l’avoir quittée à la suite de l’intégration à l’UA de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), qui défend l’indépendance du Sahara occidental, un territoire que revendique également le Maroc. Convaincu, depuis, qu’il obtiendrait plus facilement la reconnaissance de sa souveraineté sur ce territoire depuis l’intérieur des institutions africaines que de l’extérieur, le royaume chérifien n’a eu de cesse de renforcer son intégration au continent en jouant de son avance en matière de richesse et de développement pour se poser en soutien et en leader.

La force et la forme du football marocain

La Fédération royale marocaine de football (FRMF), dirigée par Fouzi Lekjaa depuis 2014, est devenue, à ce titre, un véritable instrument de diplomatie sportive. Elle a signé quarante-sept accords de coopération avec des fédérations africaines. « À l’occasion de l’organisation des phases finales de la qualification à la Coupe du monde 2022 au Qatar, le Maroc a abrité sur son sol les rencontres notamment du Mali, Burkina Faso, Niger et Djibouti en septembre 2022, puisque ces pays ne disposent pas d’infrastructures conformes aux normes internationales » , rappellent les chercheurs marocains Imad Khater et Smail Serrar dans leur article « Le Maroc et la diplomatie par le football en Afrique » , publié dans la revue Podium of sport sciences en février 2023. « Depuis qu’il est à la tête de la FRMF, le 13 avril 2014, Fouzi Lekjaa, […] a été élu au comité exécutif de la Confédération africaine de football (CAF) après le retrait de la candidature du président de la Fédération algérienne Kheïreddine Zetchi. Depuis mars 2021, il occupe le poste de vice-président de la CAF et dirige jusqu’à présent la fameuse commission du budget de la CAF. En avril 2022, le président de la CAF l’a nommé au niveau du groupe de travail des commissions de normalisation de la FIFA » , détaille une note de la branche marocaine de la Fondation Konrad-Adenauer, un groupe de réflexion allemand.

À la fin du mois de juillet 2025, la FIFA a aussi inauguré son bureau régional près de Rabat, le premier en Afrique du Nord, tandis que Marrakech abrite déjà un siège de la CAF. L’université Mohammed VI Polytechnique, dont l’influence se porte jusqu’aux portes du palais –elle a accueilli le prince héritier Moulay Hassan pour ses études– est devenue l’hôte d’événements internationaux comme le World Football Summit ou les CAF Awards, la cérémonie de remise de prix récompensant le football africain, au mois de novembre.

De leur côté, les équipes marocaines ont prouvé l’efficacité des structures locales et la vitalité du ballon rond dans le pays. Côté sélection nationale, on retrouve trois sacres en quatre éditions au Championnat d’Afrique des nations en 2018, 2020 et 2024, ainsi que le joli parcours effectué par les Lions de l’Atlas jusqu’en demi-finales de la Coupe du monde 2022 au Qatar (meilleure performance historique pour une équipe africaine au Mondial). Côté clubs, à l’échelle du continent, le Raja Casablanca (2018, 2021) et la RS Berkane (2020, 2022, 2025) ont soulevé plusieurs fois la Coupe de la confédération de la CAF, tandis que le Wydad Casablanca a remporté la plus prestigieuse Ligue des champions de la CAF en 2022.

Une CAN offerte au Maroc avant la Coupe du monde 2030

Cette vitalité et cette diplomatie du football en Afrique ont permis au Maroc de travailler pour sa grande cause nationale: « la marocanité du Sahara » . En 2017, il a obtenu que l’article 4 des statuts de la CAF stipule désormais que « la Confédération africaine de football est ouverte à toutes candidatures d’associations nationales africaines comme représentants officiels gérant le football dans un pays reconnu comme État indépendant et qui est membre de l’Organisation des Nations unies (ONU) » . Autrement dit, la RASD, reconnue et membre de l’Union africaine, mais désignée comme « territoire non autonome » par l’ONU ne pourra jamais en être membre.

De même, en 2020, la CAF et la FIFA ont donné leur accord à la ville de Laâyoune, la plus importante du Sahara occidental, pour accueillir la Coupe d’Afrique des nations de futsal, malgré le retrait de l’Afrique du Sud et l’Algérie. « Une telle reconnaissance est synonyme de feu vert au Maroc à organiser d’autres manifestations [au Sahara occidental] » , soulignent Imad Khater et Smail Serrar.

La stratégie d’éviction de la RASD des institutions continentales vise également son premier allié: l’Algérie. Quand le Maroc s’est porté candidat pour l’organisation de la CAN 2025, il avait pour adversaire l’Algérie. Un match avant le match que le Maroc a remporté grâce à un lobbying intense et bien installé, donc, au sein de la CAF, qui désigne le pays organisateur. « Le Maroc dispose de stades modernes. […] L’Algérie avait aussi des arguments, mais là où les Marocains ont beaucoup d’avance, c’est sur la puissance de leur lobbying » , explique un dirigeant d’une fédération subsaharienne, au magazine Jeune Afrique, en septembre 2023, juste après le retrait de dernière minute de l’Algérie. « Nous avons eu l’impression que tout était joué d’avance. Nous avons vite compris que le Maroc se verrait confier l’organisation de cette CAN bien que l’Algérie ait eu un dossier solide » , a de son côté estimé Meziane Ighil, ancien sélectionneur des Fennecs.

L’Algérie a donc fini par se désister, tout comme les autres pays candidats, la veille de la nomination du pays hôte, de sorte que le Maroc a remporté l’organisation de la CAN 2025 sans aucune concurrence. Patrice Motsepe, président de la CAF, a été clair, ce jour-là, en conférence de presse: « La raison principale est de soutenir le Maroc dans sa candidature à la Coupe du monde 2030. » Depuis, en décembre 2024, l’organisation de cette édition 2030 du Mondial a été confiée à un trio Espagne-Portugal-Maroc, ce qui permettra au royaume de devenir le deuxième pays africain à accueillir l’événement, après l’Afrique du Sud en 2010.

En écho, le président de la Fédération marocaine Fouzi Lekjaa, qui rencontrait les ambassadeurs africains, le 3 décembre 2025, au complexe Mohammed VI de football, a assuré que « le royaume considère la CAN 2025 comme appartenant à toute l’Afrique et que le Maroc est déterminé à en garantir le succès, conformément aux orientations de sa majesté le roi et aux ambitions du continent » .

Racisme anti-Noirs et polémiques

Le royaume parvient ainsi, à travers la CAN 2025 et le football, à défendre ses propres intérêts en Afrique tout en parvenant à convaincre qu’il fait valoir ceux du continent tout entier. Il masque avantageusement une autre réalité qui apparaît clairement dans les tribunes: le Maroc se définit toujours comme « arabe » et blanc et, quels que soient les efforts diplomatiques du pouvoir, sa population ne se considère pas comme africaine. Au Maroc, un « Africain » est avant tout un Noir.

Par exemple, Nicolas Pépé, attaquant franco-ivoirien qui joue à Villarreal en Espagne et représente la Côte d’Ivoire, a fait les frais du racisme anti-Noirs latent au Maroc. Le 6 décembre, il plaisante dans une vidéo publiée sur YouTube avec l’influenceur franco-algérien Just Riadh, sur le faible nombre de victoires du Maroc à la CAN par le passé, contrairement à la Côte d’Ivoire et l’Algérie. Cette sortie lui a valu une volée de propos racistes anti-Noirs sur les réseaux sociaux mais aussi, et c’est notable, sa non-sélection en équipe nationale ivoirienne pour la CAN, justement.

En février 2020, à la suite de la victoire de leur équipe contre le TP Mazembe (RD Congo), en quart de finale aller de la Ligue des Champions de la CAF, des supporters du Raja Casablanca s’étaient également fait remarquer par un photomontage d’un homme avec des traits de singe et une peau noire portant le maillot officiel du Wydad, l’autre club de Casablanca et grand rival du Raja, floqué de l’écusson du TP Mazembe.

De fait, le racisme anti-Noirs est très présent dans tout le monde arabe et notamment au Maroc, du fait de l’héritage de la traite des Noirs africains par les Arabes. « Dans l’usage courant, la langue arabe désigne la personne blanche par un terme qui signifie » libre « . En revanche, la personne noire est désignée par les termes » abid « ou » oussif « qui signifient » esclave « » , expose la chercheuse Célia Sadai, dans son article « Racisme anti-Noirs au Maghreb: dévoilement(s) d’un tabou » , paru en 2021.

L’épisode de 2015 semble oublié, mais…

Lorsque l’épidémie d’Ebola a sévi en Afrique au milieu des années 2010, elle a rapidement réactivé le discours raciste dans la population, à tel point que l’on a commencé à entendre le surnom « Ebola » pour désigner un Africain noir. En 2015, le Maroc devait d’ailleurs accueillir la CAN et avait demandé, en octobre 2014, un report de l’épreuve en raison de l’épidémie. Cette requête est très mal passée auprès de la CAF, alors dirigée par Issa Hayatou, qui multiplie les sanctions contre le Maroc et lui retire l’organisation (qui reviendra à la Guinée équatoriale).

Les sanctions infligées au Maroc seront finalement levées par le Tribunal arbitral du sport en avril 2015. « Alors que ce pays essaie de développer ses relations avec les pays africains, notamment de l’Ouest, cette décision va être vécue comme humiliante et va provoquer une coupure entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne. Cela est ressenti comme discriminatoire par les Africains » , avait craint Pascal Boniface à l’époque. Onze ans plus tard, personne n’évoque plus cet acte manqué.

Pourtant, en septembre 2025, le Maroc a surpris tout le monde en imposant à huit pays –tous du continent africain– un visa électronique temporaire: l’Algérie, le Burkina Faso, le Cap-Vert, le Gabon, le Niger, le Sénégal, le Togo et la Tunisie. Les autorités du Maroc assurent que « ce dispositif vise à faciliter l’accueil, à fluidifier les formalités d’entrée, en garantissant la sécurité de tous » . Difficile de croire pourtant que l’instauration d’une formalité administrative supplémentaire puisse fluidifier quoi que ce soit. Par contre, la crainte sécuritaire, toujours très vive au Maroc, semble l’élément déterminant: comme en 2015. Le Maroc imposera-t-il également des visas électroniques aux ressortissants des pays européens lors de la Coupe du monde 2030?

Source de l’article : Slate.fr