Avec des bijoux à lèvre, Rim Amhaj déstigmatise le tatouage traditionnel
Dans la tradition millénaire préislamique, le tatouage a été utilisé à des fins médicales et esthétiques. Marqueur de l’appartenance tribale, moyen de prévention contre le mauvais œil, il illustre des pratiques transmises au fil des siècles, notamment dans le Rif, l’Atlas, la région des Jbala, du Tafilalet et d’Azemmour. Dans certaines contrées au Maroc, ce rituel ancestral nord-africain résiste à l’oubli, grâce à ses légataires qui ne reproduisent pas ces motifs sur la peau uniquement, mais aussi sur la poterie, la tapisserie et la bijouterie.
C’est dans cet esprit que Rim Amhaj a modelé ses créations de bijoux à lèvre, pour ressusciter des pratiques anciennes en les inscrivant dans l’usage contemporain. Formée en digital marketing et analytics en Angleterre, l’entrepreneuse a toujours été passionnée d’art et de photographie. Née au Maroc et ayant grandi en France, la créatrice désormais basée à Londres n’a jamais été aussi fière et proche de sa terre natale qu’en s’appropriant l’héritage culturel de ses aïeules. Celui-ci prend une nouvelle forme, dans ses ateliers basés à Marrakech.
Depuis plus de deux ans, Rim Amhaj innove en effet des bijoux à lèvre, inspirés du tatouage ancestral. Plus qu’un simple reproduction, cette initiative devient une célébration de toute une coutume ancrée dans les modes de vie locaux. Antérieurement, des tribus ont en effet fait tatouer les plus belles parmi leurs filles à partir de l’adolescence, exprimant à la fois une marque de protection et de position sociale. Les hommes, eux, se sont fait tatouer des symboles évoquant leur tribu ou leur lignée.
Ph. Ritersie
Contrairement aux autres pays de la région où les hommes ont été plus nombreux à perpétuer ces us, les tatoueuses au Maroc ont généralement été des femmes. Souvent tisseuses, elles ont utilisé les mêmes motifs sur leurs tapis.
Femme gravée, une exposition pour se réconcilier avec la tradition du tatouage [Documentaire]
Raconter l’héritage culturel par des éléments visuels
Autant dire que l’idée de Rim Amhaj est née du souci de mettre en lumière cette richesse immatérielle, en conciliant entre l’engouement grandissant pour le piercing moderne et l’hésitation de certaines personnes à franchir le pas vers cet ornement permanent. Dans ses déclarations à Yabiladi, la créatrice l’explique : « Beaucoup de personnes sont attirées par l’esthétique du piercing, mais restent réticentes face à son caractère définitif ou aux contraintes qu’il implique. Les bijoux à lèvre ‘Ritersie’ ont été pensés comme une alternative libre et réversible, permettant de s’approprier ce langage esthétique sans engagement permanent. » Rim Amhaj
Évoquant son choix esthétique, Rim Amhaj rappelle que ces tatouages sont « porteurs de messages identitaires, spirituels et sociaux forts » . « En les associant au bijou, j’ai souhaité créer un dialogue entre tradition et modernité, entre héritage et expression contemporaine » , nous dit la créatrice. Dans ce sens, celle-ci s’est intéressée à la symbolique des motifs, afin de redessiner non seulement l’image, mais aussi l’esprit. « L’objectif n’est pas de reproduire à l’identique, mais de réinterpréter ces symboles avec respect et cohérence » , nous dit-elle.
Rim Amhaj, fondatrice de Ritersie
Ces symboles sont ainsi un vecteur du récit peu documenté sur les altérités qui se sont tissées anciennement dans le territoire de l’Afrique du Nord. Pour s’intégrer à la société de l’époque, les premières tribus arabes installées ont effet repris le tatouage sur le devant du corps, mais avec des différences par rapport aux usages amazighs. À ce titre, le docteur français J. Herber rappelle dans la revue Hespéris Tamuda que « les tatouages des tribus berbères sont très variés et détaillés ; ils sont composés de croix, de points et d’arcs de cercle qui forment des combinaisons à l’infini (…) » .
Le livre « Roudh el-kartas, histoire des souverains du Maghreb (Espagne et Maroc) et annales de la ville de Fez » (p. 132), traduit de l’arabe par A. Beaumier, rapporte une description spécifique du fondateur amazigh des Almohades (1121 – 1269), indique pour sa part que même Mohammed Ibn Tûmart (1121 – 1130) a porté un tatouage sur la face dorsale « de sa main droite » . Ce motif d’appartenance tribale est porté par les hommes sur la main, l’avant-bras ou les doigts. Chez les femmes, il est dessiné sur le menton.
Le bijou facial, vecteur moderne des traditions anciennes
Analysant les significations de ces motifs, Mohand Akli Haddadou, auteur du « Guide pratique de la langue et de la culture Berbère » , montre quant à lui que ces dessins reflètent des références culturelles communes. « Le losange symbolise la femme, la fertilité et la fécondité. Associé au serpent, il incarne l’union des contraires. Le serpent, sans autre association de symbole, signifie la force vivifiante qui anime le monde. L’oiseau évoque la relation ciel-terre, la légèreté, l’intelligence vive et le souffle de l’âme. Le taureau est le signe masculin de puissance et de fertilité » , écrit-il.
Ph. Ritersie
Redonnant vie à cette symbolique civilisationnelle, la combinaison de Rim Amhaj a confirmé le succès de sa marque. La créatrice se félicite de la perception positive et de l’intérêt porté à ces bijoux, tant au Maroc qu’à l’étranger. « Dans le pays, les créations suscitent beaucoup de curiosité et de fierté, notamment pour la mise en lumière de références culturelles locales sous une forme innovante » , nous déclare-t-elle. « À l’international, l’originalité du concept et la dimension symbolique forte des bijoux attirent un public en quête de pièces porteuses de sens. Je suis très fière d’avoir développé et créé ma marque au Maroc, et que cela rende hommage à nos mamies qui nous ont énormément donné. » Rim Amhaj
La créatrice espère élargir ses gammes, « en explorant d’autres parties du corps et d’autres formes de bijoux, tout en restant fidèles à l’ADN de ‘Ritersie’ » . Sur le moyen terme, elle capitalise sur « de nouvelles inspirations culturelles, des collaborations artistiques et une recherche accrue sur les matériaux . » J’aimerais également développer une ligne de vêtement ou de parfum niche, qui sont des univers que j’aime beaucoup « , nous dit-elle.
Source de l’article : Yabiladi.com



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