Au cœur du vivant avec Graciane Finzi
Auteure de six opéras et deux mélologues, la compositrice Graciane Finzi avoue bien naturellement son amour pour la voix, chantée autant que parlée. Nous l’avons rencontrée alors qu’elle est en tournée avec son nouveau spectacle L’Odyssée transAntarctic.
Le catalogue prolifique de la compositrice (née en 1945) compte également bon nombre d’œuvres instrumentales, du piano à l’euphonium, du clavecin au cymbalum, du erhu au carillon, de la harpe électronique au bandonéon… Chez Graciane Finzi, la musique nait d’un dialogue intime avec le vivant. Elle revient pour nous sur une carrière heureuse et une activité rayonnante qu’elle poursuit après 35 années passées auprès des chanteurs-chanteuses du Conservatoire national supérieur de Paris.
ResMusica : Créée à la Philharmonie de Paris en novembre dernier, avant le Printemps des Arts de Monte-Carlo début avril, L’Odyssée TransAntarctic nous raconte la folle aventure de ce pionnier de l’extrême que fut Ernest Shackletone. Graciane Finzi, aimez-vous les voyages ?
Graciane Finzi : Énormément ! Je me déplace dès que je peux, à l’occasion de concerts ou de masterclasses, en France comme à l’étranger, pour rencontrer le public et les autres cultures. Avec Impression Tango, je suis allée à Buenos Aires où j’ai présenté ma pièce dans les écoles de danse. Elle a été jouée par des interprètes argentins qui ont fait un mix intéressant entre ma partition et leurs propres habitudes de jeu. En 2006, je suis partie en Chine où j’étais invitée, dans le cadre d’un concours organisé par Radio France, à écrire pour les instruments traditionnels chinois. J’ai composé un concerto, L’attente et le retour, pour le violon chinois erhu et le suonà qui est une sorte de hautbois avec un pavillon de trompette. Native de Casablanca où j’ai passé mon enfance, je me suis tout naturellement intéressée au chant Gnawa du Maroc que l’on entend notamment dans Nomade pour duo de percussions et mon Concerto pour percussions. Mais je n’ai jamais atteint la côte américaine…
RM : Comment vous est venu le choix de l’Antarctique pour ce nouveau spectacle ?
GF : Avec Karine Lethiec et son Ensemble Calliopée, nous avions envie de faire un spectacle sur un aventurier de la mer. Au fil de mes recherches, je suis tombée sur le récit hallucinant de l’Américain Alfred Lansing – Endurance : Shackleton’s Incredible Voyage (1959) – racontant l’aventure de l’Irlandais Ernest Shackleton, une épopée sur la terre encore inconnue de l’Antarctique. Le livre est accompagné des superbes photos prises par un membre de l’équipage, Franck Hurley, qui ont pu miraculeusement être sauvées. Or la Philharmonie de Paris voulait me commander un quatuor pour sa Biennale de Quatuors à cordes 2026. Lorsque j’ai parlé de mon projet à Édouard Fouré Caul-Futy, qui semblait, lui aussi, passionné par la terre de glace, la commande s’est déportée vers le spectacle. Au quatuor à cordes se sont ajoutés une contrebasse, un accordéon et une clarinette et j’ai demandé à Jacques Descorde, avec qui j’avais déjà travaillé, d’écrire un livret dans lequel je voulais qu’il préserve le côté documentaire. Dans le spectacle, le texte passe par la voix off de Charles Berling.
RM : Pourquoi avoir fait appel à l’électronique ?
GF : Dès que le projet a pris forme dans ma tête, j’ai réalisé qu’il y aurait des sonorités que je ne pourrais pas obtenir sur les instruments ; par l’intermédiaire de Daniel Teruggi, ancien directeur du Groupe de Recherches musicales, j’ai rencontré Diego Losa, également au GRM et en charge de la classe d’électroacoustique du Conservatoire de Saint-Etienne. Par chance, il revenait d’une expédition en Arctique où il avait enregistré des sons de glaciers…
RM : Le spectacle convoque également la vidéo de Fanny Wilhelmine Derrier. Comment s’est organisé le travail entre vous tous ?
GF : Fanny Wilhelmine Derrier est partie des clichés de Franck Hurley retrouvés dans « L’endurance » , le navire à voiles sur lequel s’embarque « le boss » et ses 26 équipiers. Elle les a animés, retravaillés pour obtenir un flux d’images tout en préservant là encore l’authenticité du document. Le montage audiovisuel s’est fait progressivement. J’écrivais par petits bouts, puis nous enregistrions les séquences avec les instrumentistes pour permettre à Diego Losa de concevoir la partie électroacoustique en fonction de la partition. Nous avons avancé par étapes et œuvré tous ensemble, pour la cohérence du récit.
RM : Vous revendiquez dans votre travail de composition, quel qu’il soit, l’idée d’un geste créateur large : qu’entendez-vous par là ?
GF : Je pense que c’est le premier geste, un élan, qui me permet de commencer, de franchir le cap de la page blanche. Je vais démarrer avec une idée qui sera peut-être le milieu de la partition, mais qui a vocation à s’étendre. C’est le plus souvent une vision harmonique, l’empilement d’accords qui forme un agrégat et sur lequel je vais bâtir mon écriture. Henri Challan, qui a été mon professeur d’harmonie, m’a tout appris et je lui dois beaucoup. Lorsqu’il s’agit de l’orchestre, j’envisage une organisation harmonique s’échelonnant sur tous les pupitres ; j’obtiens ainsi la couleur générale de mon œuvre, fruit d’un gros travail d’organisation préalable où les choses vont se mettre en place. La démarche est la même pour un petit ensemble de solistes comme celui de « L’Odyssée » . L’édifice harmonique une fois échafaudé, j’ai toute liberté ensuite pour organiser les tempi qui peuvent fluctuer d’un pupitre à un autre ou de la partie soliste à l’orchestre dans un concerto. J’aime envisager mes compositions à l’image du foisonnement de la vie, laissant d’ailleurs un espace d’interprétation à mes solistes. J’ai eu la chance de travailler avec des artistes tels que Gary Hoffman, Jean-Jacques Kantorow, Jean-Claude Pennetier, en qui je pouvais avoir confiance et qui ont laissé leur empreinte lors de la création des concertos.
RM : Vous aimez vous définir comme une compositrice intuitive voire autodidacte. Vous n’avez donc pas eu de maître à penser…
GF : Ce n’est pas très reconnaissant envers Tony Aubin dont j’ai fréquenté la classe de composition ; disons qu’il m’a beaucoup apporté sur le plan de l’orchestration mais, sous prétexte que j’étais une bonne harmoniste – j’ai développé très tôt mon oreille intérieure grâce aux classes d’écriture –, il me poussait à écrire de la musique tonale. Je crois que je suis une grande romantique qui ne refuse pas l’épanchement (j’aime beaucoup le Concerto pour piano n°2 de Rachmaninov…) mais je voulais transgresser la tonalité et aller vers quelque chose de plus libre harmoniquement, en essayant de forger ma propre pâte sonore.
RM : À ce propos, quel rapport avez-vous entretenu avec le courant sériel d’un Pierre Boulez ?
GF : J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour le Boulez compositeur et l’homme institutionnel, fondateur de l’Ircam et de l’EIC ; j’ai même fait travailler dans ma classe de solfège chanteur son Soleil des eaux. Je n’ai jamais compris pourquoi, lors d’une conférence à laquelle j’assistais, il fulminait contre le Conservatoire, alors qu’il venait y donner des masterclasses très suivies de direction d’orchestre. Ceci dit, je n’ai pas adhéré au mouvement sériel et n’ai jamais été jouée par l’EIC… jusqu’à aujourd’hui.
RM : Y voyez-vous une incidence avec votre situation de femme compositeur ?
GF : Ayant reçu, de par le monde, toutes sortes de propositions que j’ai eu à cœur d’honorer, je ne me suis pas posée la question. Figurez-vous que je suis, avec ma collègue Édith Canat de Chizy (dixit Pierre Charvet) la personne qui a obtenu le plus de commandes de Radio France, 13 au total ! Je me sens toujours un peu mal à l’aise quand on me demande de figurer dans les tables rondes où l’on défend la place des compositrices car je n’ai jamais ressenti de frustration liée à ma condition de femme et Je pense que je n’aurais pas travaillé davantage si j’avais été un homme.
RM : Où puisez-vous le plus souvent votre inspiration ?
GF : Pour l’opéra, c’est facile ; une fois que l’on a le livret devant soi, on a l’histoire qui nourrit l’inspiration et qui va porter la musique ; de même qu’avec la mélodie, le texte écrit est toujours le moteur. La question se pose de manière plus radicale avec l’orchestre et la musique pure. Dans ce cas, j’ai dans la tête le son d’orchestre que je veux entendre et que je vais malaxer à l’envi, via mon imaginaire sonore. J’ai toujours quelques modèles formels à l’esprit qui vont me mettre sur les rails. Par exemple, j’adore le thème et variations tel que je l’exerce dans El cant dels ocells pour violoncelle. J’ai même fait, dans Un souffle de vie pour flûte, des variations sans thème… Je pense également à ma sonate pour violon et piano Winternacht qui répond à une commande autour de la musique de Brahms, où j’emprunte au compositeur allemand des éléments constituant une sorte de fil rouge à une musique qui regarde vers le romantisme germanique. Récemment, j’ai reçu une commande pour orchestre d’harmonie pour lequel je n’ai encore jamais écrit et qui me préoccupe bien évidemment. Pour demander une « aide à l’écriture » , j’ai dû anticiper, donner un titre ( « Forces actives » ) et faire la description d’une œuvre que je n’ai pas encore composée. Et j’ai réalisé qu’avec ses éléments préalables ma trame narrative était prête et que je n’avais plus qu’à la suivre.
RM : Y a-t-il des domaines de la création sonore que vous n’avez pas encore abordés, qui vous tenteraient aujourd’hui ou qui vous laissent des regrets ?
GF : La musique électronique, très certainement ; j’aurais aimé pouvoir réaliser, au côté de Diego Losa, la bande son de mon « Odyssée » , créer et modeler les morphologies sonores avec lui. Je n’ai jamais osé postuler à l’Ircam pour me familiariser avec les technologies nouvelles ; j’aurais pu le faire il y a 20 ans mais j’étais trop timide… trop effrayée par ces spécialistes (surtout masculins) des logiciels et ce monde qui m’était étranger…
RM : Victime de votre condition de femme, donc ?
GF : Je l’avoue mais je viens de le réaliser…
RM : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes compositrices, aujourd’hui ?
GF : Dans la conjecture actuelle, je leur conseillerais de foncer, de ne pas douter, libres de leur geste et surtout sincères dans leur engagement.
Crédit photographique : portrait © Jean-Baptiste Millot ; L’Odysée TransAntartic à la Philharmonie de Paris mars 2026 © Ensemble Calliopée
L’ensemble Calliopée joue Graciane Finzi
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Source de l’article : ResMusica



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