Alain JUILLET, Président d’honneur de l’Académie d’Intelligence Économique : « (…)

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Propos recueillis par Denis DESCHAMPS pour AFRICAPRESSE.Paris

@DjuliusD @africa_presse

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On ne présente plus Alain Juillet. Mais quand même… car son parcours est particulièrement riche et intéressant pour ce qui en fait sa cohérence. Aujourd’hui, Président (honoraire) de l’Académie d’Intelligence économique (IE) et bien connu pour la pertinence de ses analyses géopolitiques, il se présente volontiers comme un entrepreneur (Directeur du développement international chez Pernod-Ricard, DG de Jacob-Suchard, puis Président de Marks & Spencer), qui s’est ensuite retrouvé Directeur du renseignement à la DGSE (Direction générale à la Sécurité extérieure) et Conseil pour l’Intelligence économique de trois Premiers ministres (Villepin, Fillon, Raffarin) en France.

À l’occasion d’une réunion récente à l’Université de Dakhla (Maroc) des pays africains sur l’Intelligence économique (IE), il a reçu le titre de Docteur honoris causa, dont il est d’autant plus fier et heureux qu’il pense que l’IE est un relais formidable pour le développement d’une Afrique qu’il considère avec un réel optimisme, mais teinté de pragmatisme.

Dans le contexte du nouveau désordre mondial qui se met en place sous l’impulsion des États-Unis, Alain Juillet a accordé un entretien à AFRICAPRESSE.Paris pour nous faire part de ses analyses, en particulier vis-à-vis du continent africain.

L’ENTRETIEN avec Alain JUILLET, par Denis DESCHAMPS

APP – Voulez-vous nous parler de l’Afrique dans le contexte du nouveau désordre mondial, en 2026 ?

Alain JUILLET – D’aucuns disent que le nouveau contexte international en 2026 marquerait la fin du principe d’intangibilité des frontières, particulièrement manifeste en Ukraine depuis l’agression russe et avec la position des États-Unis vis-à-vis du Groenland. Cependant, je tiens à préciser que nous sommes mal placés pour protester, car ce principe avait déjà été largement battu en brèche par l’Europe, quand elle a créé de toutes pièces le Kosovo en 2008…

En Afrique, les lignes droites créées par le Congrès de Berlin de 1885 ne tiennent pas compte des réalités ethniques, des royaumes anciens… et peuvent donc être logiquement contestées en tant que frontières, du point de vue des populations nomades (Touaregs), de la transhumance (Peuhls) ou de la question du partage des ressources (province de l’Ituri, disputée par le Rwanda à la RDC – République démocratique du Congo).

Par rapport à cela, je pense qu’il faut mieux prendre en compte les réalités africaines, ce que l’Union Européenne ne sait pas faire. Elle veut appliquer des critères uniformes à une Afrique composée de 54 pays très distincts. Certains sont riches (comme la Côte d’Ivoire dans l’espace francophone) et tendent à le devenir plus encore avec la croissance économique. D’autres subissent une forme de « paupérisation absolue » qui les entraîne dans une dynamique de pauvreté avec constitution de zones de non-droit. C’est ce qui explique, par exemple, le développement du banditisme et du djihadisme au Sahel.

APP – Que doit donc faire l’Europe par rapport à l’Afrique ?

Alain JUILLET – L’Union européenne – mais cela concerne aussi la France – doit impérativement changer de mentalité et d’attitude lorsqu’elle s’adresse à l’Afrique : chacun des 54 pays qui composent l’Afrique veut qu’on lui parle d’égal à égal. Tous demandent qu’on les respecte. En appliquant cette règle, nous nous différencions des États-Unis, de la Chine ou de la Russie qui ont tous d’autres approches.

C’est pourquoi je pense que nous devons multiplier les conférences montrant aux Européens l’Afrique telle qu’elle est et non pas telle que la Communauté européenne voudrait qu’elle soit. En France, la place prise par des diasporas largement politisées et idéologisées pose un vrai problème. Ces minorités agressives des diasporas ne représentent pas leur pays mais influencent nos politiques qui les écoutent sans prendre en compte les avis des États africains qui sont pourtant directement concernés.

L’Agence Française de Développement (AFD) et les organismes internationaux de financement de grands projets privilégient leur vision sans écouter l’expression locale ou régionale des besoins.

Citons quelques exemples que je dirais frappants :

> À Dakhla, au Maroc, un port en eau profonde est en train d’être réalisé. Cela fait longtemps que le besoin d’un débouché sur l’Océan atlantique pour les pays du Sahel est identifié comme une nécessité pour faciliter les flux dans les deux sens permettant le développement économique de cette zone difficile. On peut s’interroger sur les raisons qui ont empêché, en liaison avec les autorités des pays concernés, de le réaliser au Sénégal avec notre participation.

> Qu’est ce qui peut expliquer que le fleuve Sénégal, qui parcourt cinq pays africains, n’a toujours pas été réellement mis en valeur ? Les études réalisées montrent que des barrages seraient utiles pour l’irrigation des cultures et la production d’électricité pour des usines au bord du fleuve dans chacun des pays traversés. Ceci permettrait un véritable développement économique.

> Pourquoi ne pas avoir envisagé une usine de dessalement au Togo ou au Bénin pour alimenter en eau l’hinterland sahélien, via un ou plusieurs pipelines dédiés ? C’est flagrant, s’agissant de la région du lac Tchad où les conséquences du réchauffement climatique ont entraîné le développement du terrorisme… Je suis persuadé que beaucoup aurait pu être fait.

Par rapport à tous ces sujets opérationnels, le Maroc me semble avoir une réelle vision africaine, tandis que la France et l’Europe en sont totalement dépourvues. En effet, d’un côté nos banques européennes ont abandonné l’Afrique, et de l’autre, le Maroc s’est positionné pour répondre au besoin d’argent des entreprises du continent, grâce à un réseau bancaire qui s’y est fortement densifié.

En fait, ce repli du secteur bancaire européen peut s’expliquer par l’application d’une réglementation européenne (conformité, Bâle 1-2-3…) qui est inadaptée dans une Afrique qui n’est pas concernée ; ce dont les banques marocaines savent bien profiter pour se substituer à une offre européenne en retrait. Est-ce à dire que nos instruments financiers ne doivent pas quitter l’Europe ou que nos banques ne savent plus prendre des risques ?

Il faut reconnaître que l’Europe n’est pas exempte d’erreurs stratégiques quand il s’agit d’international : nous sommes ainsi tombés dans le piège d’une électromobilité imposée à partir de 2035 (sans alternative possible), alors même que les batteries, partie principale des véhicules électriques, sont essentiellement produites en Chine et que ce pays vient de se réserver la possibilité de produire des moteurs à hydrogène ou à l’ammoniac entre 2030 et 2035. La conséquence de l’absence d’évaluation des conséquences de cette funeste décision prise par l’Europe, c’est environ 800 000 salariés qui seront au chômage sur le million de personnes que ce secteur compte aujourd’hui en Europe.

APP – Et la France, peut-elle mieux faire en Afrique ?

Alain JUILLET – La France est bien connue pour son arrogance, alors même que l’humilité est la première vertu exigée lorsqu’on veut travailler à l’international. Je pense par ailleurs que la France ne manifeste malheureusement plus un quelconque amour pour l’Afrique, alors même que nous pourrions aisément nous y développer, à condition de savoir faire montre de pragmatisme et d’ouverture.

Les entreprises françaises qui sont en Afrique ne font aucunement l’objet d’un rejet, à partir du moment où elles jouent le jeu du partenariat gagnant-gagnant. Nous ne sommes plus en effet dans une logique de « comptoirs » coloniaux, mais dans un rapport d’égal à égal, pour lequel la langue française constitue un avantage certain sur la zone francophone. Pour autant, la francophonie ne doit pas nous faire oublier l’Afrique anglophone, particulièrement à l’Est, où nous pouvons investir et conclure des partenariats intéressants.

L’Afrique compte des ressources importantes avec des énergies disponibles qui ne sont pas toujours vertes. Loin des théories idéologiques qui nous conditionnent, il convient de savoir mieux prendre en compte les intérêts des pays, de leurs populations, et de nous y adapter. Au nom de quel droit devrions nous imposer des règles contraignantes qui freinent leur développement à des pays émergents, alors que nos pays industriels du Nord ont pollué la planète depuis des décennies ?

La politique française en Afrique devrait renouer la relation de confiance avec les pays africains, en évitant les irritants et en dépassant les clivages, en particulier avec les pays qui, comme la Côte d’ivoire, connaissent la stabilité politique et économique, qui est la condition même des investissements. C’est également vrai avec des pays comme le Sénégal qui s’améliore ou la Mauritanie qui offre de bonnes possibilités. En revanche, dans des pays allant du Cameroun au Congo-Brazzaville, la question de la passation du pouvoir peut être encore un point d’hésitation qu’il faut clarifier pour ceux qui voudraient investir durablement.

Nous devons, en tout état de cause, nous attacher à analyser les capacités de chacun des pays pour pouvoir construire avec eux des réponses adaptées, c’est-à-dire prenant en compte les réalités locales. Bien entendu, ce n’est pas toujours évident quand certains dirigeants africains sont eux-mêmes détachés des réalités de leur pays ou que d’autres prennent de mauvaises décisions. C’est ainsi que la volonté de contrôler la situation dans la zone nord du Niger (Azawad) a poussé l’armée française à multiplier les contrôles routiers qui ont mécontenté les populations en transhumance (Peuls) qui ne pouvant plus vivre de la contrebande se sont alors tournées vers le banditisme « djihadiste » .

APP – Comment voir l’Afrique dans la lutte d’influence entre puissances ?

Alain JUILLET – Notre vision occidentale de la démocratie n’est pas adaptée à une Afrique qui aime le consensus organisé par des chefs de communautés qui sont choisis, ou plutôt désignés, « à vie » . La palabre africaine, dans laquelle le temps ne compte pas, a pour but d’éviter qu’il y ait un perdant ou un gagnant, comme cela se produit dans nos contextes démocratiques européens.

Je pense sincèrement que la France ne saurait donner de leçons à une Afrique qui évolue dans un équilibre nécessairement fragile entre le droit coutumier, les règles traditionnelles et populaires et le droit « républicain » tel que nous le connaissons. De ce point de vue, je crois que les diasporas qui sont économiquement insérées dans notre pays devraient jouer un plus grand rôle pour contribuer à une meilleure compréhension entre la France et l’Afrique. Le drame, c’est qu’une partie d’entre elles sont largement politisées et répercutent en France leur frustrations personnelles par rapport à leur pays d’origine, souvent fondée sur des oppositions ethniques ou leurs statuts dans la société locale.

Cela fait un certain temps que la France n’est plus seule en Afrique : les Russes, sont à l’affût des réserves en or (comme en RCA – République centrafricaine) pour financer leur guerre en Ukraine ; les Chinois qui prêtent de l’argent et fournissent aux États de équipements et services pouvant favoriser le commerce Chine-Afrique (à noter que l’Afrique compte 1 million de résidents chinois) ; les Américains qui sont d’abord préoccupés par le pétrole et les minerais critiques, et les Marocains qui se sont progressivement substitués aux Français.

Si on ne fait rien, la France risque vraiment de « perdre » l’Afrique, parce que depuis les indépendances nous n’avons pas su prendre le virage nécessaire du partenariat d’égal à égal. La France doit donc impérativement reconstruire son lien avec l’Afrique, en se fondant notamment sur les entreprises qui agissent au quotidien pour améliorer la qualité de la relation d’un continent à l’autre.

APP – Pour conclure ?

Alain JUILLET – L’Afrique me rend optimiste parce que c’est un formidable continent d’avenir. Mais s’il faut pouvoir compter sur les entreprises pour restaurer un lien qui s’est distendu avec la France, il faut que les pouvoirs publics français les soutiennent et leur donnent accès aux meilleures informations sur les marchés, plutôt que de prendre des initiatives qui contribuent au désordre.

Les pistes de collaboration doivent évoluer pour s’adapter à la réalité et aux opportunités. Les entreprises françaises peuvent ainsi s’orienter vers une réponse aux défis du climat en Afrique, compte tenu notamment des importants financements qui sont prévus pour l’adaptation climatique, ainsi que le développement durable et responsable du continent.

Mais pour cela, il faut sortir de l’idéologie qui veut transposer nos problèmes en Afrique. Plutôt que de parler de décarbonation, il vaut mieux opter pour des réponses pragmatiques adaptées à la situation et aux besoins réels. Les entreprises françaises doivent ainsi valoriser leur capacité d’excellence dans un partenariat au bénéfice des populations locales et en lien avec les communautés et autorités politiques qui sont dans les territoires.

Source de l’article : AfricaPresse.Paris