Afrique: la diplomatie économique de la France en alerte rouge…

220 « ll y a 15 ans, on était une puissance bancaire, tout le monde a vendu. J’ai demandé aux ministres de revoir les choses en profondeur » , alertait le président français Emmanuel Macron dans un discours. Ces dernières années, les opérateurs français ont délaissé le continent. Périscope du naufrage économique français en Afrique… « Le retrait des banques françaises – et occidentales – d’Afrique est un état de fait » , précise d’entrée Vincent Toussaint, Chef du service économique de l’Ambassade de France au Maroc. La diplomatie économique française en Afrique, historiquement un des piliers de l’influence internationale de Paris, connaît aujourd’hui une crise profonde. Il y a une quinzaine d’années, la France se considérait encore comme une puissance bancaire et commerciale majeure sur le continent. Des secteurs clés — de la finance aux infrastructures — faisaient de Paris un partenaire incontournable pour les économies africaines francophones comme anglophones.

Mais le temps a fait son œuvre : les parts de marché françaises ont stagné, puis reculé, tandis que d’autres acteurs mondiaux — notamment chinois, turcs ou indiens — ont investi massivement dans la région. Cette dynamique a profondément modifié la place de la France en Afrique, entraînant une interrogation stratégique : Paris peut-il encore prétendre maintenir son rôle économique historique ? Selon des données récentes, les échanges commerciaux entre la France et l’Afrique subsaharienne ont représenté 24,5 milliards d’euros en 2023 (1,8 % des exportations françaises) — un chiffre en légère progression en valeur mais en recul significatif en proportion du commerce total, signe d’une perte d’attractivité relative de Paris sur le continent.

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Cette tension est d’autant plus visible dans les discours politiques : le président Emmanuel Macron lui-même a évoqué la nécessité de repenser en profondeur la présence économique française en Afrique, plaidant pour le retour d’ « entreprises françaises qui ont faim » pour relancer les investissements. Mais au-delà du slogan, la réalité structurelle est complexe : de la réduction des parts de marché à la concurrence accrue d’autres puissances, en passant par un environnement africain politiquement plus exigeant, la diplomatie économique française est aujourd’hui confrontée à une redéfinition radicale de ses objectifs et de son modèle d’intervention.

Un déclin mesurable

Sur les deux dernières décennies, la présence commerciale de la France en Afrique s’est sensiblement effritée. Selon les estimations de la compagnie d’assurance-crédit COFACE, la part de marché française sur le continent est passée de plus de 10 % en 2002 à environ 4,4 % en 2022. Cette baisse traduit non seulement une forte concurrence accrue, notamment chinoise, mais aussi un désintérêt relatif des entreprises françaises pour certains secteurs clés.

Dans le même temps, alors que le marché africain a quadruplé en taille depuis les années 2000, les exportations françaises n’ont doublé qu’en valeur, ce qui équivaut à une perte de poids relative dans le commerce intercontinental.

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Dans cette baisse endémique du savoir-faire français, : le recul des groupes bancaires emblématiques tels que Crédit Agricole, BNP Paribas ou Société Générale ont réduit considérablement leur présence, voire quitté certains marchés africains ces dernières années. L’explication officielle avance que les risques perçus sont trop élevés pour des retours sur investissement jugés insuffisants.

Or, dans un continent où le financement des entreprises et les services bancaires constituent un facteur central de développement économique, ce retrait entraîne automatiquement une perte d’influence stratégique. Les banques européennes qui restent y compris africaines locales ou concurrentes étrangères — gagnent ainsi des parts de marché au détriment des institutions françaises. Aujourd’hui, « nous sommes dans un nouveau paradigme financier ou les banques vont vers des marchés plus rentables comme l’asie » , précise l’économiste Abdelghani Youmni.

Et de préciser : « » Le motif du retrait des banques françaises continent se trouve dans la rentabilité de l’activité bancaire. En Afrique, on a un dualisme économique formel versus économie informelle qui est très loin différent de celui des banques européennes qui sont dans un autre paradigme : économie réelle versus économie financière « , explique Youmni. » Par contre, pour un pays comme le Maroc qui a une véritable maturité dans ce secteur, ce retrait est un atout indéniable « .

L’héritage des grands contrats en alerte

La diplomatie économique française s’est longtemps appuyée sur ce que l’on appelle les » grands contrats « : des accords commerciaux signés par des entreprises françaises à l’étranger, représentant généralement plus de 3 millions d’euros chacun et impliquant des secteurs stratégiques tels que l’énergie, les transports, et la défense. Ces contrats servent non seulement les intérêts économiques des entreprises impliquées, mais constituent aussi un outil fondamental de la politique d’influence française. (la lettre Éco n° 34 du Trésor) Historiquement, ce modèle a permis à des entreprises comme Alstom, EDF, Safran ou Dassault Aviation de s’implanter durablement en Afrique, générant des milliards d’euros de chiffre d’affaires et consolidant la réputation » Made in France « . Un exemple marquant est le contrat remporté par Alstom pour la fourniture de rames de TGV au Maroc dans les années 2000, un accord d’environ 400 millions d’euros qui a durablement ancré l’entreprise dans les infrastructures ferroviaires marocaines.

Pas que dans la Banque

Depuis 2020, le retrait progressif de la France de plusieurs pays africains – notamment au Sahel – a rebattu les cartes du jeu diplomatique et économique. Crises au Niger, tensions avec le Mali, rupture avec le Burkina Faso… Autant d’événements qui ont fragilisé la position des entreprises françaises opérant sur le continent. Orano voit ses activités minières au Niger menacées par une renégociation des contrats d’uranium. TotalEnergies doit composer avec une concurrence accrue de la Chine et des pays du Golfe, tandis qu’Orange, pilier des télécoms africains, fait face à une montée du protectionnisme économique.

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À cela, s’ajoute un sentiment antifrançais croissant, poussant certains pays à diversifier leurs partenariats, reléguant progressivement les acteurs français à un rôle secondaire.x Par exemple, le groupe TotalEnergies, avec ses 4 700 points de vente répartis dans 35 pays du continent, a conclu un accord pour céder son réseau de 80 stations-service, ainsi que ses opérations de distribution aux sociétés minières et à l’aviation, à Coly Energy Mali, une société liée au groupe béninois Bénin Petro. Selon les informations d’Africa Business+, TotalEnergies cherche aussi à se séparer de ses actifs au Burkina Faso. Si cela se concrétise, en l’espace de trois ans, le groupe pétrolier se serait totalement désengagé de tous les pays du Sahel.

Cependant, la France n’en démord pas, pour rattraper les déboires au Sahel, le groupe AFD a renforcé son action dans d’autres régions du continent. En janvier 2022, le groupe AFD, dans son ensemble, a signé pour près de 13 milliards d’euros de nouveaux financements en 2023 et décaissé un peu plus de 8,5 milliards d’euros. L’Afrique bénéficie d’environ la moitié des montants signés. Énergie solaire au Kenya, assainissement au Nigeria ou lutte contre les inégalités en Afrique du Sud…

Le géant français semble solide. Contacté par Challenge, Michel Vialatte, expert consultant en gouvernance territoriale et politique publique, explique que l’AFD n’a pas été éjectée de ces régions : » Sur la base des idéaux qui guident l’action de l’AFD, l’institution ne pouvait pas maintenir son action dans ces régions où les nouvelles élites sont arrivées dans des conditions que nous savons. C’est une question de logique d’action. Alors on peut comprendre ce repli. « Il ajoute : » Aujourd’hui, même si cette région est stratégique, il y a lieu de redéfinir un autre schéma d’intervention de développement. Pour l’heure, ce sont des interventions conditionnées. « 

Source de l’article : Challenge.ma