acquisitions : De « l’événement » à la construction
Depuis une quinzaine d’années, ce phénomène s’est banalisé au point de devenir un marqueur de maturité. Quand un secteur se structure, quand ses coûts fixes montent, quand la concurrence se durcit, les acteurs cherchent la taille. Pas par goût des grands ensembles, mais parce que certains investissements – technologie, conformité, cybersécurité, distribution, data – se rentabilisent mieux à grande échelle. La consolidation devient alors une réponse économique.
Quand on regarde les marchés européens et américains, la fusion apparaît aujourd’hui comme un outil courant de consolidation, particulièrement dans le secteur financier. Comme nous l’explique Jamal El Mellali, directeur et Responsable de la notation des banques en Afrique francophone chez Fitch Ratings, « la sophistication croissante des besoins des clients, solutions intégrées, services multicanaux, innovations digitales, favorise l’émergence de groupes de taille plus importante, mieux armés pour investir durablement. La fusion devient alors moins une opération opportuniste qu’un levier stratégique de transformation, permettant aux institutions financières de s’adapter plus rapidement aux mutations du marché tout en sécurisant leur position à long terme » .
Les chiffres récents le rappellent d’ailleurs. D’après les données de Dealogic, la valeur mondiale des opérations a dépassé 4.800 milliards de dollars en 2025, en hausse de 41% sur un an, tout en se traduisant par moins de transactions en volume (environ 38.395, soit -6%), signe d’un marché tiré par les opérations de grande taille. Et le secteur financier, banque et assurance en tête, est l’un des terrains où cette logique s’exprime avec le plus de constance.
Une dynamique mondiale… et un même mouvement
La consolidation est souvent lue comme un phénomène occidental. C’est une erreur de perspective. Ce qui change d’une zone à l’autre, ce n’est pas la logique, c’est la volumétrie. Autrement dit, le nombre d’opérations et leur cadence. En Europe, le mouvement est ancien et déjà très avancé. Le continent a vu se constituer des groupes de grande taille, par étapes successives, au fil de rapprochements qui ont progressivement « remodelé » le paysage. Cette expérience européenne a une vertu : elle rend visibles les bénéfices qui s’installent dans la durée. Les opérations ne sont pas pensées comme des coups, mais comme des trajectoires : gagner une base de clients, renforcer une franchise, élargir une offre, étendre une empreinte géographique, absorber des coûts fixes.
Sur ce point, Ramy Habibi Alaoui, directeur associé, Banques Afrique et Moyen-Orient chez Fitch Ratings, souligne que « la recherche d’une taille critique constitue l’un des principaux objectifs des fusions dans le secteur bancaire. Du point de vue des actionnaires, il s’agit d’améliorer l’efficacité, la rentabilité, la diversification et la compétitivité, notamment grâce à la réalisation d’économies d’échelle » .
En Afrique, la logique est identique, mais le cycle est plus récent et plus actif. Sur un continent longtemps fragmenté en marchés nationaux, le mouvement actuel s’apparente à une phase de structuration : montée en puissance de groupes régionaux, constitution de plateformes multi-pays, recherche d’une masse critique permettant d’investir et de se projeter. Dans le monde entier, cette bascule vers le « grand format » se voit nettement, puisque selon Dealogic, 70 transactions de plus de 10 milliards de dollars ont été conclues à l’échelle globale depuis le début de 2025, dont 22 sur le seul quatrième trimestre, reflet d’une fin d’année portée par la course à la taille.
Au Maroc, le mouvement s’inscrit dans une configuration plutôt singulière. Un marché parmi les plus structurés d’Afrique, doté d’institutions solides, d’un cadre prudentiel robuste et d’acteurs qui ont, pour certains, déjà démontré leur aptitude à intégrer et à développer des entités au-delà des frontières. Comme l’explique Jamal El Mellali, « le rythme plus mesuré des grandes fusions au Maroc reflète d’abord la stabilité du système bancaire, qui a été historiquement structuré autour de quelques acteurs bien établis et rentables » .
Pour rappel, la dernière opération de consolidation significative dans le secteur financier marocain remonte à 2020, avec la fusion entre deux filiales du groupe Holmarcom, Atlanta Assurances et Sanad Assurances, qui a donné naissance à AtlantaSanad Assurance après approbation de l’autorité de contrôle et l’obtention des autorisations réglementaires. Cette entité unifiée est devenue l’un des acteurs majeurs du marché de l’assurance au Maroc. En 2025, AtlantaSanad a poursuivi la progression de ses performances opérationnelles, avec un chiffre d’affaires de près de 4,54 milliards de dirhams à fin septembre 2025, en hausse de près de 15 % par rapport à la même période de 2024.
Trois vitesses, donc, mais une logique commune : à mesure que les marchés se densifient, la consolidation devient l’un des outils par lesquels ils se stabilisent.
La fusion, une discipline professionnelle particulièrement dans la banque et l’assurance
La perception publique d’une fusion se concentre souvent sur sa partie visible, en l’occurrence les organigrammes, les marques, les nouveaux actionnaires, la communication interne. Pourtant, l’essentiel est ailleurs… dans la mécanique.
Banques et assurances appartiennent à ces secteurs où l’économie se double d’une architecture de supervision. Cela change tout. Une opération n’y est pas un simple accord entre deux Conseils d’administration. C’est une séquence encadrée, balisée, professionnalisée, où interviennent à la fois la finance, le droit, la conformité, la gouvernance, le contrôle des risques, les systèmes d’information.
Sur ce point, Jamal El Mellali rappelle que « les opérations de fusion-acquisition bancaires reposent désormais sur des processus très structurés et largement standardisés au niveau international : analyses financières approfondies, due diligence réglementaire et des risques, projection des synergies, gouvernance post-opération et dialogue avec les superviseurs, notamment avec les autorités de la concurrence » .
Cette logique est renforcée par la nature même de ces métiers : exigences de fonds propres, règles de solvabilité, obligations de lutte contre le blanchiment, dispositifs de conformité et de contrôle interne, supervision étroite des autorités. Autrement dit, les rapprochements dans la banque et l’assurance se déroulent dans l’un des cadres les plus balisés de l’économie. Cette infrastructure invisible est l’un des piliers de la stabilité du secteur financier. Elle permet aux opérations de s’inscrire dans le temps long, loin des logiques de rupture brutale.
Pourquoi les métiers financiers se consolident « naturellement » On oublie parfois que la banque et l’assurance sont des métiers de promesses. Promesse de liquidité, promesse de paiement, promesse d’indemnisation. Et ces promesses reposent sur deux piliers : la confiance et la capacité à absorber les chocs.
Dans un environnement où les exigences prudentielles montent, où les clients attendent des parcours digitaux fluides, où l’investissement en technologie devient structurel, la taille critique offre plusieurs avantages tangibles. La taille apporte d’abord des marges de manœuvre très concrètes. Elle permet d’absorber des coûts fixes devenus incontournables, de dégager des moyens pour moderniser les systèmes et d’investir dans la durée. Elle élargit aussi les capacités de financement et de couverture, tout en renforçant la présence commerciale, à travers des réseaux plus denses et des offres plus larges. À la clé, une meilleure lisibilité pour les acteurs, aussi bien auprès des investisseurs que des partenaires.
Ce tropisme pour l’échelle se lit aussi dans un autre indicateur : la reprise des opérations transfrontalières, dont le montant a progressé de 46% en 2025 pour atteindre environ 1.240 milliards de dollars, toujours d’après les chiffres de Dealogic, un niveau qui renvoie aux cycles les plus actifs.
La nouvelle « grammaire » des fusions financières
Là se situe le point le plus important. Une fusion est souvent commentée comme une date, une annonce, un moment. Les marchés, eux, la lisent comme une brique. Une brique dans la constitution d’acteurs capables de tenir leur rang dans une économie plus complexe, plus concurrentielle, plus régulée. Une brique dans la stabilisation d’un secteur dont la mission dépasse la performance trimestrielle.
Ce déplacement du regard a un effet immédiat sur la perception. Il ne s’agit plus de « ce qui va se passer demain » , mais de « ce que le secteur devient sur dix ans » . « Sur la base des récentes opérations de fusions bancaires observées dans les marchés émergents, notamment au Moyen-Orient et en Afrique, nous constatons que malgré des coûts d’intégration à court terme, ces opérations se traduisent généralement, à moyen et long terme, par une amélioration de la rentabilité bancaire, grâce au renforcement des positions de marché et à la réalisation d’économies d’échelle » , soulignent les experts de Fitch Ratings.
Maroc, Afrique : une consolidation qui accompagne la montée en gamme
Les marchés financiers marocains et africains évoluent dans la même direction que les autres : davantage de sophistication, davantage d’exigences, davantage d’investissement. La différence tient à la vitesse et à la profondeur. À titre de repère, hors Afrique du Sud, l’Afrique comptait 174 deals pour une valeur totale de 4,66 milliards de dollars au premier semestre 2025, en recul de 16% sur un an. Les niveaux restent inférieurs aux pics observés entre 2021 et 2022, selon le rapport de DealMakers Africa.
Au Maroc, les grandes opérations de fusion sont restées relativement rares au cours des dernières années. Cette situation ne traduit pas un manque de dynamisme, comme le soulignent nos experts, mais une configuration spécifique. Le système bancaire s’est structuré tôt autour d’acteurs solides, sans déséquilibres majeurs appelant des consolidations d’urgence. La stabilité du cadre prudentiel, le rôle central du régulateur et des perspectives de croissance longtemps favorables ont plutôt encouragé des stratégies organiques et une expansion régionale. Dans ce contexte, la consolidation s’inscrit davantage dans une logique ciblée et progressive, alignée sur les priorités stratégiques des établissements, notamment leur positionnement en Afrique et leur capacité à gérer la complexité croissante du métier bancaire. Ainsi, en Afrique comme ailleurs, les opérations de fusions-acquisitions s’inscrivent dans un processus d’agrégation plutôt lent, à mesure que les marchés gagnent en profondeur et en discipline.
Au final, la consolidation apparaît aujourd’hui comme un mécanisme de montée en gamme. Elle permet de bâtir des institutions plus solides, plus modernes, mieux armées pour financer l’économie et répondre aux attentes des clients. Et c’est souvent ainsi que se construisent les grandes places financières.
Source de l’article : Boursenews



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