IA et dépistage des cancers cutanés : la Société française de dermatologie appelle à la prudence

Outils d’aide au diagnostic et à la prescription, recherches bibliographiques, aide organisationnelle… L’intelligence artificielle offre de nombreuses opportunités aux dermatologues pour leur pratique. « Mais elle peut être mal utilisée et à mauvais escient » , avertit le Dr Mathieu Bataille, dermatologue hospitalier dans les Hauts-de-France, lors d’une conférence de presse donnée par la Société française de dermatologie (SFD) en amont des Journées dermatologiques de Paris (2 au 6 décembre 2025).

Selon le Dr Bataille, la pénurie de dermatologues – moins de 3 000 sur le territoire avec des délais de consultations de 6 mois à 1 an dans certaines régions, rappelle l’AFP – a ouvert des « opportunités de marchés pour certains » . Le spécialiste dénonce « l’essor […] d’un nouveau » Far West « du dépistage des cancers cutanés » et de ses « promesses commerciales » . « L’intelligence artificielle (IA) n’est pas une solution à la pénurie de médecins ou au manque de temps, elle ne permettra pas de faire vérifier ses grains de beauté et repérer des cancers cutanés sans passer par un médecin » , développe-t-il. Pour la SFD, structurer l’usage de l’IA est un défi majeur afin de « rester les gardiens du savoir, former les professionnels, piloter et encourager les bons usages, bénéficier d’une organisation territoriale et déterminer le rôle de chacun… » .

Désorganisation d’un système de santé déjà fragile

Le Dr Bataille accuse en premier lieu le développement de centres privés spécialisés dans le dépistage des cancers de la peau et la surveillance des grains de beauté « avec des médecins non dermatologues assistés par l’IA » , où « la lucrativité semble prendre le pas sur le service médical rendu pour les patients » , rapporte l’AFP. Il explique ainsi que les technologies utilisées « n’ont de pertinence qu’entre les mains d’un dermatologue capable d’interpréter les conclusions de l’IA » . « Ces machines sont très intéressantes, mais si cela est fait dans un but de recherche, et non financier » , renchérit la Pr Gaëlle Quéreux, ancienne présidente de la Société française de dermatologie (SFD) et cheffe du service de dermatologie du CHU de Nantes, citée par l’AFP. La dermatologue nantaise fait ainsi référence aux travaux de la Dr Jiliana Monnier de l’AP-HM. « Certains algorithmes d’IA ont, sur le papier, des performances diagnostiques qui égalent voire dépasse les experts. Mais pour l’instant, sur le terrain, la supervision par un expert reste indispensable pour un usage adéquat, précise le Dr Bataille. De plus, il manque des données scientifiques pour définir et valider la place de ces outils dans le parcours de soins » .

Pour les experts, les outils disponibles dans des pharmacies ou via des applications sont également préoccupants. Ces dispositifs permettent généralement d’envoyer une photographie d’un grain de beauté ou d’une lésion de la peau qui sera analysée par l’IA en vue d’un diagnostic, « parfois même sans qu’un médecin ne soit intervenu » , déplore le Dr Bataille, ajoutant que l’analyse d’une seule anomalie douteuse n’est pas pertinente sans l’examen cutané complet. De plus, ces outils proposent souvent des « conduites à tenir contradictoires » et qui sont susceptibles de « semer le doute auprès des médecins » et « de faire paniquer les patients, tout en désorganisant un système de santé déjà fragile par un surcroît de travail, à des dermatologues déjà saturés » , cite l’AFP.

La SFD encourage l’autosurveillance

En attendant, la SFD rappelle que l’examen annuel des grains de beauté n’est pas encouragé sauf pour les personnes à risque et qu’un dépistage de masse ne serait pas pertinent du fait de la rareté de ces cancers (environ 30 000 cancers de la peau par an en France).

À la place, la société savante souhaite encourager l’autosurveillance pour identifier les lésions cutanées suspectes. Elle a ainsi lancé cette année la campagne « Surveiller ma peau, Yes I can » qui invite à vérifier les signes « Changeant, Anormal, Nouveau » . « Cet acronyme est plus pertinent que l’habituel ABCDE qui est spécifique des mélanomes [le carcinome basocellulaire est le cancer cutané le plus fréquent, NDLR] » , explique la Pr Quéreux.

Source de l’article : lequotidiendumedecin.fr