Manifestations au Maroc : « Pour l’instant, les islamistes gardent le silence mais… »

Au cinquième jour de la fronde sociale au Maroc, les manifestations ont tourné au drame ce mercredi 1er octobre : deux participants ont été tués près d’Agadir, au sud du pays. D’après les autorités, les gendarmes « ont été contraints de faire usage de leurs armes de service, dans le cadre de la légitime défense, pour repousser une attaque et une prise d’assaut menées par des groupes d’individus. » Le mouvement « GenZ 212 » , formé par des jeunes sur les réseaux sociaux après la mort de huit femmes enceintes à l’hôpital en dix jours a pris une ampleur inédite. Le cri de toute une génération, estime Omar Brouksy, journaliste et enseignant en science politique à l’université Hassan- Ier à Settat.

L’Express : Pour la première fois depuis le début des manifestations le 27 septembre, les forces de l’ordre ont abattu deux protestataires. Un tournant ?

Omar Brousky : Il est clair que cet évènement risque d’envenimer la situation. Pour l’instant, nous n’avons que la version officielle de la gendarmerie, qui dit que ces deux personnes ont tenté d’investir par la force leurs locaux pour y récupérer des armes.

Le moment est grave, d’autant plus que ce drame s’est déroulé dans la petite commune de Lqliaâ (près d’Agadir), qui incarne vraiment le « Maroc inutile » . Cette expression est du maréchal Lyautey, qui a dirigé la conquête du Maroc, et avait divisé le pays en deux catégories : le Maroc inutile (les régions montagneuses) et le Maroc utile (les régions plus riches comme Casablanca, Rabat, et les zones agricoles de la Chaouia). Malheureusement, cette formule est toujours d’actualité. Rabat, Casablanca et Tanger sont des vitrines, au détriment de l’autre Maroc. Et Lqliaâ fait partie de ces communes délaissées. Ce qui s’est passé hier là-bas montre bien que le mécontentement est général et pas cantonné aux grandes villes.

Cette révolte vous a-t-elle surpris ?

Depuis des mois, la tension couve, le ras-le-bol de la cherté de la vie, des inégalités criantes… Début juillet, une « marche de la dignité » avait été organisée par des centaines d’habitants de la vallée d’Aït Bouguemez, dans le Haut atlas marocain, une région très enclavée, sans route, sans hôpitaux, sans Internet…

Ce qui a mis le feu aux poudres cette fois, c’est un fait divers, ou plutôt une série de faits divers à l’hôpital d’Agadir, où huit femmes enceintes admises pour des césariennes sont mortes en dix jours. On découvre qu’elles ont été pratiquement ignorées par le personnel, avec un manque de moyens choquant. Je pensais que ce mouvement serait passager, car des faits divers dramatiques comme celui-là, il y en a malheureusement souvent. J’ai été surpris par la forte mobilisation au-delà de Casablanca et Rabat et surtout par le profil des manifestants, qui n’est pas habituel. D’ordinaire, ce sont toujours les mêmes qui se mobilisent : l’Association marocaine des droits humains, l’extrême gauche, ou les islamistes.

Là, on voit surtout des jeunes, pour certains à peine sortis de l’adolescence, qui descendent dans la rue pour réclamer un meilleur système de santé et d’éducation, et plus largement « liberté, dignité, justice sociale » , des slogans hérités du mouvement du 20 février 2011, lors de la tentative de « Printemps arabe » au Maroc. Il y a des airs de mai 1968 dans cette mobilisation. Ces jeunes ne sont pas des voyous, sans éducation, ils sont souvent diplômés, ont un discours très ouvert. Et au-delà des revendications sociales, on parle dans ces manifestations de liberté, c’est-à-dire qu’on a des gens très connectés au monde extérieur, à l’Europe, qui ont envie de s’émanciper.

Pourquoi ce mouvement parti des réseaux sociaux a-t-il pris, d’après vous ?

Parfois, il suffit d’une étincelle pour que toute la colère et la frustration intériorisées depuis des années rejaillissent. C’est ce qu’il s’est passé en Tunisie en décembre 2010, quand ce jeune marchand ambulant, Mohamed Bouazizi, s’est immolé par le feu, déclenchant les émeutes qui ont débouché sur la « révolution » tunisienne. A l’époque, personne ne s’attendait à cet emballement. Au Maroc, c’est pareil. Tous les ingrédients pour que la situation explose sont là. Le chômage des jeunes atteint des niveaux endémiques, à plus de 35 % chez les 15-24 ans, les inégalités révoltent et alimentent la « hagra » , ce sentiment d’humiliation qu’éprouve une partie de la population. Parmi eux, des jeunes diplômés, brillants, à qui toutes les portes sont fermées… pendant qu’ils voient des gosses de riches qui n’ont rien fait et flambent devant eux en BMW !

Dans son dernier discours lors de la Fête du Trône, le 29 juillet 2025, le roi a affirmé qu’il n’y avait pas de place « pour un Maroc avançant à deux vitesses » . Depuis combien de temps parle-t-il de ce fossé ? Et qu’a-t-il fait pour mettre un terme à ces inégalités ? Rien. Il continue à s’enrichir, sa famille est l’une des plus riches du monde. A qui profitent les grands chantiers d’infrastructures ? Le TGV, le plus grand stade de football du monde à un demi-milliard d’euros pour la Coupe du monde de 2030… Il y a quelques jours, un jeune m’a dit : « Qu’ils préparent d’abord la Coupe du monde des écoles et des hôpitaux ! » Y a-t-il un ou des leaders qui émergent ?

C’est un mouvement spontané, sans tête d’affiche, et assez flou sur le plan des revendications, il n’y a pas de plateforme ni de programme politique. Il défend des grands thèmes comme la santé, l’éducation, la dignité. Mais tout le monde sait que rien ne peut se faire sans une vraie réforme constitutionnelle. Le problème, c’est que ces jeunes n’ont aucune confiance ni dans les partis, ni dans les syndicats. Ils ne veulent pas être représentés, récupérés, il y a un rejet des institutions d’une violence inouïe. Pour l’instant, ils ne parlent pas du roi, même si certains internautes le critiquent sur la page Facebook du groupe « GenZ 212 » , à l’origine de la contestation.

Ce mouvement peut-il survivre longtemps, compte tenu de la violente répression ?

Il y a deux scénarios possibles : soit le mouvement s’essouffle à cause de la répression, du manque de leaders et de vision claire ; soit il dégénère, et là cela peut faire un effet boule de neige, si les chômeurs se greffent en masse à la mobilisation, les marchands ambulants et d’autres… Il faudra aussi voir si des formations politiques cherchent à récupérer cette colère. Pour l’instant, les islamistes gardent le silence, ils sont dans une position d’attente, ce qui est inhabituel car ils sont souvent dans les manifestations.

Quant au roi, il reste muet ?

Source de l’article : L'Express