Au château du Bois-Orcan, l’étonnant accrochage des oeuvres du peintre Claude Viallat
À Noyat-sur-Villaine (Ille-et-Vilaine) près de Rennes, le château du Bois-Orcan prépare sa réouverture : depuis 35 ans, il est en cours de restauration, et les huit dernières années, il a totalement fermé au public le temps de terminer les travaux. Pendant les vacances de Noël, il ouvre ponctuellement pour quelques visites guidées, mais la grande réouverture aura lieu au printemps – et ce lieu qui mêle art médiéval et art contemporain, orné d’un parc conçu par le sculpteur Étienne Martin, ouvrira avec une exposition du peintre contemporain Claude Viallat.
« Là, il faut le mettre à la même hauteur », dit l’artiste à ses assistants avant de donner le feu vert au clouage de sa toile contre le mur. « Celle-là, monte-là, il faudra la faire pivoter ». À 89 ans, l’artiste originaire du Gard, qui s’est fait connaître dans les années 60 pour ses toiles au motif toujours identique, sans châssis, n’installe plus lui-même ses toiles au mur, mais continue d’agir tel un chef d’orchestre avec ses équipes.
Un guidage au centimètre près
Il guide ses régisseurs, parfois au centimètre près, dans l’accrochage de chaque toile. Pas de plan prédéterminé pour installer les oeuvres : l’artiste observe chaque salle mise à sa disposition et se laisse guider par l’instinct : « C’est une improvisation totale » reconnaît Claude Viallat, « en prenant à chaque fois en compte l’espace de la salle et l’espace des murs. En définitive, comment arriver à jouer le plus possible avec les éléments de la pièce, les éléments d’architecture, et la toile, la forme des toiles, la matière, leur couleur », explique-t-il calmement, le ton posé.
Et cela, dans un milieu où la scénographie des expositions prend de plus en plus d’importance, c’est inhabituel. Le plus souvent, la disposition d’une exposition est fixée rigoureusement à l’avance, avec un plan d’accrochage précis des oeuvres. « On a sans doute trop souvent l’approche où l’on fige les choses et où parfois, on a du mal à en sortir », explique Philippe Bouchet, le commissaire de l’exposition. Car ici, plus de cent cinquante toiles ont été sélectionnées et sont stockées, pliées, sur le sol des salles, mais à peine quelques dizaines prendront place sur les murs.
« Là, on est dans l’exact opposé, c’est à dire qu’il y a une très grande liberté », reprend Philippe Bouchet. « On est arrivé, on n’avait pas de plan en tête et les choses se font avec, bien entendu, les œuvres dans un classeur, c’est à dire les images des œuvres, mais le choix se fait véritablement dans l’instant », explique-t-il. Et salle après salle, Claude Viallat et ses équipes avancent, déplient une à une les toiles qu’il a l’habitude de peindre à l’horizontale, à même le sol de son atelier, et ce depuis ses débuts au sein du groupe Supports-Surfaces au milieu des années 60.
« Ce qui est important, c’est de transgresser »
Plus de soixante ans après, son motif, semblable à la forme d’une éponge de cuisine, est toujours le même. Mais le tissu change – essentiellement de la récupération – tout comme la forme des toiles, ou même leur poids, que l’on peut sentir en regardant les oeuvres au mur : soigneusement clouées dans leur partie supérieure, elles sont laissées libres en bas. L’artiste, aux dires de tous ceux qui l’entourent, reste continuellement dans la recherche : « Je prends toutes les possibilités de transposer la toile, de la déplacer. Ce qui est important, c’est de transgresser, c’est à dire de ne jamais se satisfaire de ce qu’on a fait, mais s’en servir comme d’un tremplin », explique-t-il.
« On accroche ici, pépé ? » entend-on dans la salle voisine. Car le travail se fait ici en famille : son principal assistant, c’est Théo, son petit-fils, qui en parallèle de ses études continue à l’aider. « À l’atelier, on est trois assistants pour qu’il ait le moins de chose possible à faire en dehors de peindre, ce qui est son plus grand plaisir. Moi qui suis de la famille, je l’accompagne aussi en accrochage pour qu’il ne soit pas tout seul. Pour moi, ce sont des moments avec mon grand père, donc c’est assez chouette », sourit-il, « et je pense que lui, ça lui plait de faire se rencontrer des œuvres » dans chaque nouvel espace.
En une matinée, les toiles ont recouvert la moitié des salles. Tout le monde, y compris le commissaire, met la main à la pâte. Un menuisier du château est appelé pour fabriquer dans la minute un tasseau de bois pour aider une oeuvre à tenir en hauteur. Le travail se poursuit, mais de temps en temps Claude Viallat revient en arrière, vérifie si une correspondance qu’il a créée entre deux toiles fonctionne toujours, et continue à apporter des changements jusqu’à la fin de l’accrochage.
Des vitraux créés pour la chapelle du château il y a 20 ans
Même la propriétaire des lieux, Sylvaine Landon, participe à l’accrochage. Elle qui supervise la réouverture du château et la fin des travaux a repris le flambeau de son père, qui avait racheté les lieux en 1990, se lançant alors dans une vaste opération de rénovation de ce château du Moyen-Âge. Le nom de Claude Viallat pour l’exposition inaugurale n’est pas venu par hasard : l’artiste a déjà travaillé ici il y a vingt ans. « Claude Viallat a participé très activement à la renaissance du Bois Orcan en 2004, au moment où mon père lui a proposé de réaliser les trois vitraux qui se trouvent dans la chapelle », après avoir été séduit par les vitraux déjà réalisés par Viallat dans l’église d’Aigues-Mortes, en Camargue.
« Je me suis dit tout naturellement, il faut non seulement faire cette exposition, mais en plus mettre Claude Viallat à l’honneur pour la réouverture du Bois Orcan, après ces huit années de fermeture pour achever les travaux de restauration » explique-t-elle. Ce château porté par une famille et par des artisans qui sont là depuis le début, rouvrira définitivement au printemps, et l’exposition des toiles de Claude Viallat devrait durer une année entière.
Source de l’article : Radio France



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