CAN 2025 : comment le Maroc est devenu le fer de lance du football africain
Les Lions de l’Atlas veulent régner sur l’Afrique. Premier pays africain demi-finaliste de la Coupe du monde en 2022, le Maroc rayonne sur la scène internationale depuis plusieurs saisons. À l’heure d’accueillir la Coupe d’Afrique des nations pour la deuxième fois après 1988, avec le match d’ouverture face aux Comores, dimanche 21 décembre, le pays d’Achraf Hakimi fait figure de grand favori.
Pourtant, la sélection marocaine ne compte qu’un seul titre à la CAN dans son histoire, bien loin de l’Egypte avec ses sept sacres. Mais le royaume compte bien changer cela, et a amorcé sa prise de pouvoir sur le continent, comme en témoigne le titre de champion du monde U20 glané le 20 octobre, face à l’Argentine.
Une première pour le football marocain, fêtée comme un titre majeur, avec un refrain : « Ce n’est que le début ! » Ce que le peuple marocain est en droit de croire, alors que ses sélections nationales multiplient les performances de premier plan : demi-finaliste du Mondial en 2022, vainqueur de la CAN U23 en 2023, médaillé de bronze aux JO 2024, champions du monde U20 en 2025, mais aussi triple vainqueur du championnat d’Afrique des Nations (2018, 2020, 2024), une compétition internationale réservée aux joueurs évoluant sur le continent africain. Sans oublier la sélection féminine, double finaliste de la CAN.
Depuis 2022, participer ne suffit plus
La sélection masculine s’est même offert récemment un record en signant 18 victoires consécutives (série en cours), effaçant ainsi des tablettes les 15 victoires de l’Espagne entre juin 2008 et juillet 2009. Avant d’accueillir la CAN 2025, mais aussi la Coupe du monde 2030 (avec l’Espagne et le Portugal), le football marocain a donc changé de dimension, après des années de trou noir. « On a participé à la Coupe du monde en 1994 et 1998, puis fait une finale de CAN en 2004. Mais ensuite, plus rien jusqu’au Mondial 2018. On avait une génération dorée, il y avait du talent, mais la fédération n’était pas aussi stable et loin du top niveau », témoigne Mustapha Hadji, 64 sélections entre 1993 et 2002.
Du talent, six participations à la Coupe du monde, mais une seule CAN au palmarès : les Lions de l’Atlas ont longtemps sous-performé sur la scène internationale. « On est dans une belle dynamique depuis la 4e place au Mondial 2022, qui a fait comprendre à tout le monde que les efforts commencent à payer », explique Mohamed Alioua, entraîneur de l’équipe féminine de l’AS FAR. « On ne se contente plus d’être fier de participer. Maintenant, on a des équipes qui veulent ramener des médailles », résume auprès de franceinfo: sport Mustapha El Haddaoui (55 sélections entre 1982 et 1994).
« On a un nouvel état d’esprit. Pour le Maroc, se qualifier pour la Coupe du monde n’est plus une fin en soit, maintenant on veut y briller. Gagner. »
Mustapha Hadji, ex-international marocain
à franceinfo: sport
Si l’épopée de 2022 a matérialisé ce changement d’état d’esprit, il faut remonter à 2009 pour comprendre comment le football marocain s’est métamorphosé. Une reconstruction dont la première pierre a été posée (au sens propre) par le roi Mohammed VI, à l’initiative de la création d’une académie nationale de formation de joueurs, inaugurée en 2009 : l’Académie Mohammed VI. « Tout part de là. Cette académie a permis aux joueurs marocains d’avoir une formation en bonne et due forme. Elle a pris le relais de clubs marocains qui étaient en retard. Ce travail a complété l’apport des joueurs européens, pour donner une équipe nationale plus forte », résume Ahmed Kantari (15 sélections entre 2005 et 2014).
Une révolution initiée par le roi Mohammed VI
Pour piloter ce projet colossal, financé par des entreprises privées à hauteur de 13 millions d’euros, et auquel il contribue chaque année, Mohammed VI a fait appel à un professionnel de la formation, ayant fait ses preuves depuis 15 ans en France : Nasser Larguet. « Sa Majesté ne voulait plus voir le football par le toit mais par la base. Il fallait pour cela construire une académie pour former les footballeurs de demain, au Maroc. On voyait les talents marocains se former en Europe, mais pas chez nous », raconte l’ancien entraîneur de l’OM, auprès de franceinfo: sport.
Contacté directement par mail par le cabinet royal, Nasser Larguet se souvient : « On devait créer une infrastructure de très haut niveau, destinée à des jeunes de 13 à 18 ans, qu’on a détectés en profondeur dans tout le Maroc. Sa Majesté a voulu donner un exemple aux clubs, alors qu’on avait un manque de résultats en club et en sélection », détaille celui qui, aujourd’hui, effectue le même travail pour l’Arabie saoudite.
« Dès les premières années, on a commencé à gagner les championnats nationaux des jeunes devant les grands clubs marocains. Et on a commencé à avoir des joueurs de l’Académie régulièrement appelés en sélections de jeunes. »
Nasser Larguet, ex-DTN de la FRMF
à franceinfo: sport
« Le joueur marocain, c’était un peu le Brésilien d’Afrique : très technique, mais il lui manquait quelque chose. Il fallait faire des ajustements tactiques, avoir plus de discipline, et combler le déficit athlétique. Il fallait tout professionnaliser », embraye Mustapha Hadji. Le début d’un long travail qui porte aujourd’hui ses fruits. Parmi les 23 Marocains demi-finalistes du Mondial 2022, quatre étaient ainsi issus des premières promotions de l’Académie Mohamed VI.
Une fédération ambitieuse et aux petits soins
Celle-ci n’est pourtant qu’un départ, qui doit servir de modèle aux clubs du royaume. Là encore, Nasser Larguet est à la baguette. Devenu Directeur technique national de la Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) en 2014, le formateur met en place « tout un programme autour des centres de formations des 36 clubs professionnels du Maroc. On a nommé un directeur du centre de formation et un responsable de la préparation physique payés par la fédération pour avoir une méthodologie unique. »
Avec son président, Fouzi Lekjaa, la FRMF réforme tout le football marocain. « Fouzi Lekjaa a mis de l’ordre parmi les clubs pour pouvoir progresser. Il a aussi travaillé sur les infrastructures, construit des terrains pour le monde amateur, fait rénover les stades des clubs professionnels et construit des pôles espoirs dans tout le royaume, avant de rénover le centre technique national en 2019 », énumère Nasser Larguet.
« Ils ont mis les gens compétents aux postes importants. Et les moyens aussi. Aujourd’hui, niveau infrastructures, on n’a rien à envier à personne. On a un des meilleurs centres d’entraînement du monde, pour toutes les catégories. »
Mustapha Hadji, ex-international marocain
à franceinfo: sport
À tous les niveaux, le football marocain se développe rapidement, bien aidé par la double casquette du président de la FRMF. « Ce qui est facile au Maroc, c’est que le président de la Fédération, Fouzi Lekjaa, est également le ministre délégué au budget. Il a des moyens illimités dans un contexte de politique d’Etat. Le roi a donné une impulsion en créant l’Académie Mohammed VI, puis le Maroc s’est donné les moyens. C’est un cas à part dans le football africain », décrypte Lassane Camara, journaliste spécialiste du football africain.
Autre exemple d’investissement fédéral : le football féminin. Double finaliste en titre de la CAN, et triple hôte consécutif du tournoi, le Maroc entend également devenir la référence africaine chez les femmes. Il s’en donne les moyens : « La fédération a pris la responsabilité de payer les salaires des joueuses du championnat, explique Mustapha El Haddaoui. Le club paye pour les stars, qui ont deux salaires, mais la fédération s’assure que toutes les joueuses soient payées ». Des stars qui évoluent surtout à Rabat au sein de l’AS FAR, 12 fois championne du Maroc depuis 2013, mais également vainqueur de la Ligue des champions en 2022.
Former des joueurs… et des formateurs
Chez les hommes, les clubs marocains brillent de plus en plus. Si l’Egypte reste la référence, les Marocains se taillent une place avec deux Ligue des champions remportées par le Wydad Casablanca (2017, 2022), mais aussi cinq des huit dernières Coupes de la Confédération (équivalent de la Ligue Europa), avec trois sacres du RS Berkane (ex-club de Fouzi Lekjaa) et un titre pour le Raja Casablanca. « On a souvent répété que la santé de la sélection dépendait de celle des clubs marocains », explique Nasser Larguet. Or, ces clubs « n’étaient pas structurés, les meilleurs joueurs voulaient partir rapidement. Le niveau du championnat était médiocre », se souvient Mustapha Hadji, heureux de voir désormais « un championnat attractif, capable de conserver ses jeunes talents quelques années. »
« Les clubs brillent aussi. Forcément, le vivier marocain est plus travaillé, développé, ce qui sert l’équipe nationale pour les meilleurs, mais aussi les clubs locaux pour les autres. »
Ahmed Kantari, ex-international marocain
à franceinfo: sport
Cette réussite cache toutefois un autre aspect : « Pour sortir des bons joueurs comme la France, le Portugal, l’Espagne, les Pays-Bas, il faut des gens compétents à la formation, et pas seulement des entraîneurs, souligne Mustapha Hadji. On a longtemps confondu entraîneurs et formateurs, or ce sont deux métiers différents ». Nasser Larguet le sait pertinemment, lui qui a dédié sa vie à la formation et mis un point d’honneur à former des techniciens marocains comme Walid Regragui, sélectionneur des demi-finalistes du Mondial 2022, Tarik Sektioui, à la tête des médaillés de bronze olympique à Paris, ou encore de Mohamed Ouahbi, champion du monde avec les U20.
Dernière pièce du puzzle : convaincre les binationaux marocains nés en Europe de rejoindre les Lions de l’Atlas. « Le premier qu’on est allé chercher, c’est Achraf Hakimi, au centre de formation du Real Madrid. On a pris le pari d’aller les chercher assez jeunes, parce que dans ces années-là, les fédérations européennes ne sont pas très attentives. On allait les détecter dès 15 ans », raconte Nasser Larguet. « L’Algérie le fait de manière brillante, mais le Maroc le fait de manière professionnelle. Ils ciblent tous les jeunes à partir de 12, 13, 14 ans pour les amener en U15, U17 », note Lassane Camara. Parmi les champions du monde U20, six ont ainsi été formés en Europe (quatre en France, deux en Belgique).
Des binationaux de plus en plus séduits
Si les Lions de l’Atlas ont toujours pu compter sur des talents issus de la diaspora en Europe, le phénomène s’est accéléré ces derniers temps. « Après plusieurs années sans résultat probant, les joueurs étaient réticents à choisir le Maroc. Aujourd’hui, ils viennent les yeux fermés parce que les résultats parlent pour nous », note Mustapha Hadji, qui s’était d’ailleurs chargé de convaincre l’Hispano-Marocain Brahim Diaz (Real Madrid). Un temps, le Maroc a même espéré pouvoir compter sur le prodige Lamine Yamal, qui a finalement opté pour l’Espagne après avoir « envisagé de jouer pour le Maroc », selon le Barcelonais.
« Aujourd’hui le choix entre la sélection européenne ou le Maroc est un vrai dilemme pour les Marocains de France, de Belgique, d’Espagne ou des Pays-Bas. Le Maroc a maintenant la capacité de rivaliser avec ces équipes, et n’est plus un second choix. »
Ahmed Kantari, ex-international marocain
à franceinfo: sport
« Tous les ingrédients ont été mis en place pour que le Maroc soit le fer de lance de l’Afrique et du monde arabe », résume Nasser Larguet. Un statut que les Lions de l’Atlas vont devoir assumer sur la pelouse, devant leur public. « Il ne manque qu’un sacre à la CAN pour vraiment être au sommet, en attendant la Coupe du monde 2030 chez nous », sourit Mustapha Hadji. Mais l’ancien adjoint des Lions de l’Atlas (2014-2022) reste mesuré : « C’est bon signe d’avoir ce statut, d’être craint. Il faut travailler pour le garder. Le jour où ça ne sera plus le cas, il faudra comprendre pourquoi, pour le redevenir. »
« Avant, le Maroc s’appuyait seulement sur le sélectionneur et les stars qui jouaient à l’étranger. Aujourd’hui, c’est toute une structure qui s’appuie sur ces piliers solides pour pouvoir durer. »
Ahmed Kantari, ex-international marocain
à franceinfo: sport
Nasser Larguet rêve, lui, en grand : « Au lancement de l’Académie Mohammed VI, je disais qu’il fallait être ambitieux et viser le titre de champion du monde. On me disait que j’étais fou. Depuis, on a fait une demi-finale mondiale. J’avais raison de rêver ». Mais les Lions de l’Atlas doivent déjà conquérir le continent africain devant leur public avant d’aller plus loin. Il reste donc le plus difficile : « Faire parler le terrain, car la CAN reste dure et imprévisible », prévient Mustapha Hadji, qui a une autre ambition : voir d’autres pays africains structurer ainsi leur football. « Les talents, on les a. Si tout le monde s’y met en Afrique, c’est tout le continent qui dominera le football de demain. »
Source de l’article : Franceinfo



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