Au Maroc, une très petite entreprise disparaîtrait toutes les dix minutes

Au Maroc, une très petite entreprise disparaîtrait toutes les dix minutes

Un rapport de la Confédération Marocaine des TPE-PME affirme que 97 % du tissu économique marocain se retrouverait au bord de l’asphyxie. L’étude dresse un tableau alarmant des blocages structurels qui frapperaient les très petites entreprises, avec 150 000 faillites en quatre ans. Les chiffres avancés, fondés selon ses auteurs sur des données institutionnelles et une enquête de terrain dont le détail reste à publier, dessinent le portrait d’une économie en souffrance

Le chiffre, s’il se confirme, a de quoi donner le vertige. Au Maroc, une très petite entreprise disparaîtrait toutes les dix minutes. C’est du moins ce qu’affirme la Confédération marocaine des TPE-PME (CM-TPME) dans un rapport d’analyse publié en mars 2026 sous le titre « Le moteur enrayé — Les 12 vérités structurelles des TPE marocaines » . Le document, qui se veut un diagnostic des blocages frappant un segment représentant, selon la Confédération, 97 % des entreprises du royaume, ne fait figurer dans ses pages ni auteurs nommés ni annexe méthodologique.

Interrogée sur ce point, la CM-TPME précise que l’étude a été réalisée « sous la supervision de son président, Abdellah El Fergui » , et qu’elle est le fruit d’un travail collectif de plus de quatre mois mobilisant deux équipes dédiées, des experts sectoriels de la Confédération et les contributions de ses membres à l’échelle nationale. L’analyse reposerait, selon la même source, « à la fois sur des données issues de sources officielles et institutionnelles, et sur des informations de terrain recueillies à travers une enquête approfondie menée auprès des TPE membres » . La Confédération indique avoir organisé ses conclusions autour de quatre axes thématiques : la survie et les inégalités systémiques, la croissance entravée, le retard stratégique et les obstacles à la mobilité entrepreneuriale. Ces précisions, si elles lèvent le voile sur le processus de travail, ne permettent pas pour autant de vérifier de manière indépendante les chiffres avancés : ni les sources institutionnelles précises, ni la taille de l’échantillon de l’enquête de terrain, ni le protocole de collecte ne sont détaillés dans le rapport lui-même.

Les TPE — définies par la loi marocaine n° 53-00 (Charte de la PME) comme des entreprises dont le chiffre d’affaires annuel ne dépasse pas 3 millions de dirhams (MDH) — formeraient, selon les auteurs, l’armature invisible de l’économie nationale. Commerce de proximité, artisanat, transport, services aux ménages, sous-traitance : avec plus de 4,1 millions d’unités que le rapport dit avoir recensées, elles irrigueraient chaque quartier, chaque commune, chaque souk du pays. Pourtant, elles demeureraient les grandes oubliées du système économique et institutionnel marocain. Le caractère militant du document — la CM-TPME est une organisation de représentation patronale — invite toutefois à lire ces constats comme un plaidoyer autant que comme un état des lieux, dont les données mériteraient d’être croisées dans le texte avec des sources officielles telles que le HCP, Bank Al-Maghrib ou l’OMPIC.

Une hécatombe silencieuse

Les données compilées par la CM-TPME feraient état d’une accélération brutale des faillites d’entreprises sur la période 2022-2025. Le Maroc aurait enregistré 25 000 défaillances en 2022, puis 33 000 en 2023 (+32 %), 40 000 en 2024 (+21 %) et 52 000 en 2025 (+30 %) — soit une progression cumulée de 108 % en quatre ans. Au total, ce seraient près de 150 000 entreprises qui auraient disparu, dont 99 % de TPE, personnes morales ou personnes physiques confondues. Le rapport ne détaille pas quelles sources institutionnelles précises fondent ces chiffres, même si la Confédération indique s’être appuyée sur des données officielles croisées avec une enquête de terrain auprès de ses membres.

Cette progression traduirait, selon les auteurs, un dysfonctionnement systémique profond. Chaque faillite représenterait la perte d’un emploi souvent unique — celui du dirigeant lui-même —, la destruction d’un patrimoine familial et l’effacement d’un acteur économique local. À 52 000 faillites par an, le Maroc perdrait chaque semaine, toujours selon le rapport, l’équivalent du tissu productif entier d’une ville moyenne.

Le paradoxe fondateur

Le paradoxe, tel que le formule la CM-TPME, est le suivant : le Maroc n’aurait pas un problème de création d’entreprises — les Marocains entreprennent — mais un problème de survie. Sur dix TPE créées, seules trois parviendraient à franchir le cap des cinq ans d’activité. Ce taux de mortalité de 70 % ne serait pas, selon les auteurs, le résultat d’un manque d’initiative entrepreneuriale, mais la conséquence directe de blocages structurels que l’étude s’emploie à identifier.

Le premier et, selon le rapport, le plus déterminant de ces blocages serait l’exclusion quasi totale des TPE du système bancaire. Moins de 5 % d’entre elles accéderaient réellement au financement formel. Les banques exigeraient des collatéraux — biens immobiliers, cautions — que la plupart de ces structures ne pourraient fournir. Les produits bancaires existants seraient conçus pour des PME structurées, avec des exigences documentaires et des délais incompatibles avec les réalités opérationnelles des très petites entreprises. L’absence de bilans formels et de comptabilité régulière disqualifierait automatiquement les dossiers. Un marché de plusieurs millions d’entreprises non bancarisées constituerait pourtant, relève le rapport, une opportunité commerciale massive que les institutions financières ignoreraient.

L’informalité, symptôme et non cause

Contrairement à une idée reçue que les auteurs s’emploient à déconstruire, l’informalité massive du tissu économique marocain — 41 % des TPE, soit environ 1,7 million d’unités, opéreraient en dehors du système formel — ne relèverait pas d’un choix délibéré. L’étude s’attaque à trois mythes. Le premier voudrait que les TPE cherchent à échapper aux impôts la réalité, selon le rapport, est qu’elles percevraient la fiscalité comme un danger inadapté à leur échelle. Le deuxième affirmerait qu’elles refusent de s’organiser elles jugeraient en fait les procédures administratives trop lourdes et trop coûteuses. Le troisième leur prêterait une préférence pour l’ombre c’est en réalité une rupture de confiance envers les institutions qui les maintiendrait à l’écart.

La conclusion qu’en tirent les auteurs est tranchante : être formel au Maroc, pour une TPE, ne serait pas un avantage mais une contrainte supplémentaire. Le phénomène que le rapport qualifie de « formalisation inversée » — des entrepreneurs formels qui basculeraient dans l’informel après la faillite de leur structure — contribuerait directement à l’expansion d’un secteur informel qui emploierait aujourd’hui 77,3 % de la population active marocaine. Ce chiffre, s’il est exact, dessinerait une économie où l’informel n’est plus une marge mais le cœur du système.

Le cercle vicieux

Le rapport avance que ces blocages ne seraient pas indépendants les uns des autres. Ils s’alimenteraient mutuellement dans un cercle vicieux que les auteurs qualifient de « Path to Failure » . L’exclusion bancaire empêcherait la TPE d’investir et de se structurer, ce qui la pousserait vers l’informel. L’informalité, à son tour, la priverait de toute visibilité numérique — 80 % des TPE n’auraient ni site web ni présence digitale structurée, alors même que 97 % auraient accès à internet. Sans présence en ligne, elle ne pourrait capter de nouveaux marchés.

L’exclusion des marchés privés constituerait un autre maillon de cette chaîne. Moins de 15 % des TPE travailleraient avec de grandes entreprises. Celles qui y parviendraient se heurteraient à un mécanisme que le rapport décrit en détail : dans les circuits de sous-traitance classiques, la grande entreprise confierait un marché à une PME, qui elle-même sous-traiterait à une TPE. Les délais de paiement se cumuleraient à chaque étage et pourraient dépasser 180 jours pour la TPE en bout de chaîne. Plus de 50 % des TPE subiraient des retards dépassant 90 jours, et ces retards seraient directement responsables de la moitié des défaillances.

Le système de commande publique illustrerait cette même mécanique d’exclusion. Sur un investissement public annuel dépassant 350 milliards de dirhams (MMDH), un quota théorique de 20 % serait réservé aux TPE-PME, soit 70 MMDH. Dans la réalité, leur part effective ne dépasserait pas 10 %. Le manque à gagner serait estimé par la CM-TPME à 30 MMDH par an — un chiffre avancé sans que la méthode de calcul soit détaillée, mais qui illustrerait, si l’ordre de grandeur est juste, l’ampleur de l’exclusion engendrée par un système d’appels d’offres exigeant des garanties bancaires, des bilans pluriannuels et des capacités de préfinancement inaccessibles à la grande majorité des petites structures.

Un retard numérique qui ne serait pas celui qu’on croit

Le rapport met en avant un paradoxe numérique. L’accès à internet ne serait pas le problème — la quasi-totalité des TPE seraient connectées. C’est l’usage économique du digital qui ferait défaut. Seules quatre TPE sur dix utiliseraient les réseaux sociaux pour leur activité, souvent sans stratégie commerciale définie. Moins de 5 % recourraient à l’intelligence artificielle. Par ailleurs, plus de 70 % des dirigeants de TPE n’auraient jamais bénéficié de formation structurée en gestion ou en entrepreneuriat, et ce malgré leur contribution financière au système de formation professionnelle.

D’autres verrous structurels viendraient compléter ce tableau, selon la même source : plus de 60 % des TPE n’auraient pas accès à un foncier adapté, et moins de 10 % parviendraient à exporter, freinées par des coûts logistiques prohibitifs et l’absence d’accompagnement.

La triple spirale

Les conséquences macroéconomiques de cette crise se mesureraient désormais à l’échelle nationale. Le chômage aurait atteint en 2025 un taux de plus de 13 %, un niveau que le rapport qualifie d’historique. Plus de la moitié des jeunes Marocains âgés de 15 à 24 ans seraient au chômage ou dans l’inactivité — une génération entière que les auteurs qualifient de « sacrifiée » . Le rapport identifie une « triple spirale » : les faillites massives alimenteraient l’expansion du secteur informel, qui à son tour générerait un chômage structurel, lequel fragiliserait davantage encore les pôles économiques locaux.

Les 150 000 faillites enregistrées en quatre ans représenteraient également, selon le rapport, des dizaines de milliards de dirhams de recettes fiscales perdues pour l’État — une estimation là encore avancée sans détail de calcul. La mortalité massive des TPE bloquerait par ailleurs ce que les auteurs décrivent comme l’ascenseur social économique : la classe moyenne entrepreneuriale ne parviendrait pas à se constituer. Et la pression fiscale ne ferait que s’accentuer — le rapport signale que le taux de l’impôt sur les sociétés applicable aux TPE devrait passer de 10 % à 20 % en 2026, une hausse perçue par la Confédération comme une menace supplémentaire pour des structures déjà fragilisées.

La destruction du tissu formel, résument les auteurs, absorberait la jeunesse dans la précarité et romprait le contrat social.

Les pistes de sortie

Face à ce diagnostic, la CM-TPME ne se contente pas du constat. Elle propose une intervention articulée autour de quatre axes. Le premier serait la création de « TPE Voice » , un agent d’intelligence artificielle conçu comme assistant opérationnel accessible par smartphone, destiné à combler le déficit de formation des dirigeants. L’outil couvrirait trois fonctions : le conseil de gestion actif, avec navigation dans les procédures fiscales et administratives l’ingénierie financière, par la préparation automatisée de dossiers de financement bancables et la stratégie commerciale, avec aide à la décision et captation de marchés. La CM-TPME le présente comme une démocratisation de l’expertise entrepreneuriale.

Le deuxième axe passerait par la constitution d’un Groupement d’Intérêt Économique (GIE) national, structure juridique qui permettrait à des TPE individuellement trop fragiles de mutualiser leurs garanties pour accéder au crédit institutionnel, de répondre collectivement à des appels d’offres publics, de constituer une force de négociation face aux retards de paiement des grands donneurs d’ordres, et de partager des ressources — outils digitaux, expertise juridique et comptable — que chacune ne pourrait s’offrir seule.

Le troisième axe consisterait en la rédaction d’un Livre Blanc stratégique articulant des recommandations autour de cinq dimensions : une fiscalité spécifiquement pensée pour les TPE, des produits bancaires dédiés affranchis de l’exigence systématique de collatéraux immobiliers, une simplification administrative profonde, un accès facilité au foncier économique, et un accompagnement massif vers la numérisation.

Le quatrième axe, présenté par la Confédération comme le plus structurant politiquement, viserait à mettre fin à l’invisibilité institutionnelle des TPE. Le rapport part d’un constat qu’il qualifie d’ « anomalie démocratique et économique » : les TPE représenteraient 97 % des entreprises et emploieraient la majorité de la population active, mais seraient totalement absentes des lieux où se prennent les décisions économiques qui les concernent.

La CM-TPME propose d’abord que des sièges dédiés aux représentants des TPE soient institués à la Chambre des Conseillers, afin de leur permettre de participer à l’élaboration des lois fiscales et commerciales, de déposer des propositions législatives, de porter leurs doléances auprès du gouvernement et d’exercer un droit de regard sur l’exécution des politiques publiques. Elle demande ensuite que des représentants des TPE siègent dans les conseils d’administration des grands établissements publics : Bank Al-Maghrib, Tamwilcom, OFPPT, DGI, CNSS, AMDIE, Anapec, OMPIC, CESE, et agences de développement régional. La Confédération relève que la gouvernance de la CNSS et les décisions fiscales impactant les TPE seraient prises sans que celles-ci aient voix au chapitre.

Enfin, un programme de « Maillage Grande Entreprise / TPE » est proposé pour court-circuiter le mécanisme des retards de paiement en cascade. Le principe serait de supprimer l’intermédiaire PME dans les circuits de sous-traitance directement éligibles : la grande entreprise confierait des commandes directement aux TPE, avec une avance de 25 à 30 % dès la signature du bon de commande et un solde garanti sous trente jours. La CM-TPME piloterait un registre national des TPE qualifiées par secteur. Les grandes entreprises participantes recevraient un label de responsabilité économique valorisable dans leur communication RSE, ainsi que des déductions fiscales sur l’IS proportionnelles au volume de commandes passées directement auprès des TPE. Le rapport estime que ce programme permettrait de réduire de 70 % les délais de paiement pour les TPE participantes, d’augmenter leur chiffre d’affaires moyen de 40 % et de réduire leur taux de mortalité de 50 % sur cinq ans — des projections ambitieuses dont la base de calcul n’est pas précisée.

L’heure des choix

Les premières Assises nationales des TPE, annoncées pour les 27 et 28 juin 2026 à l’occasion de la Journée Mondiale des MPME, sont présentées par la Confédération comme le premier cadre de dialogue et de décision pour transformer ce diagnostic en actions concrètes. La CM-TPME appelle l’ensemble des acteurs — pouvoirs publics, institutions financières, partenaires de développement — à s’engager dans ce qu’elle considère non pas comme une option sociale, mais comme un impératif économique national.

La question posée par ce rapport, au-delà de son caractère militant, touche à un enjeu central du modèle de développement marocain : comment un pays peut-il prétendre à une croissance inclusive si la quasi-totalité de son tissu productif se trouve, comme le soutient la CM-TPME, structurellement exclu des mécanismes de développement ? La réponse, suggère l’étude, ne viendrait pas d’une énième injonction à se formaliser adressée aux petits entrepreneurs, mais d’une refonte profonde du système lui-même.

Le travail supervisé par Abdellah El Fergui a le mérite de poser publiquement des questions que peu d’institutions osent formuler avec autant d’acuité. Reste que la publication des sources institutionnelles précises et du protocole d’enquête de terrain donnerait à ce plaidoyer le socle vérifiable qui lui manque encore pour s’imposer dans le débat public comme une référence incontestable.

Source de l’article : Le Desk

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