Small Modular Reactors (SMR) : l’Afrique face à la nouvelle géopolitique de l’énergie pilotable
Par Dr. Mohamed H’Midouche, DBA
L’énergie redevient une arme de puissance. L’accord annoncé le 19 mars 2026 à Washington entre les États-Unis et le Japon, mobilisant jusqu’à 40 milliards de dollars pour le développement des Small Modular Reactors (SMR), en est l’illustration la plus récente. Mais au-delà de cette annonce, une question centrale s’impose désormais aux décideurs africains : l’Afrique peut-elle bâtir une souveraineté énergétique et industrielle durable sans intégrer une énergie pilotable, sécurisée et finançable, en complément des renouvelables et de l’hydrogène ? La réponse à cette question dépasse le seul champ énergétique. Elle engage la place du continent dans les chaînes de valeur industrielles du XXIe siècle.
Une énergie redevenue instrument de puissance
Le paysage énergétique mondial connaît une mutation profonde. Les SMR ne sont plus une innovation marginale, mais un levier structurant de puissance. Derrière leur développement se dessine une compétition stratégique où les grandes puissances cherchent à structurer des chaînes de valeur complètes, allant de la technologie au financement, en passant par l’exploitation, la maintenance et la formation. Dans ce contexte, l’Afrique ne peut plus être un simple espace de déploiement. Elle est confrontée à un choix déterminant : participer à cette recomposition ou en subir les équilibres. La question n’est donc pas seulement énergétique. Elle est industrielle, géopolitique et souveraine.
Vers un système énergétique intégré
Le débat africain a longtemps opposé les énergies renouvelables au nucléaire. Cette lecture est désormais dépassée. Les systèmes énergétiques performants reposent aujourd’hui sur une articulation intelligente entre plusieurs sources. Les énergies renouvelables offrent une abondance incontestable, mais leur intermittence limite leur capacité à soutenir seules une industrialisation durable. Les SMR apportent une énergie pilotable, capable de stabiliser les réseaux et d’alimenter les activités industrielles. L’hydrogène, enfin, permet de stocker l’énergie et de la convertir en vecteur industriel, ouvrant la voie à de nouvelles chaînes de valeur. C’est dans cette complémentarité que se construit la souveraineté énergétique. Cette lecture systémique des enjeux énergétiques n’est pas nouvelle. Elle prolonge des analyses déjà formulées dans nos travaux antérieurs, notamment dans un entretien accordé à DIFA – Défense Infos Financial Afrik (numéro 08, octobre 2024), où nous soulignions que les Small Modular Reactors ne sauraient constituer une alternative aux énergies renouvelables, mais plutôt un complément structurant dans une approche intégrée du mix énergétique africain.
Un impératif industriel : dépasser le déficit énergétique africain
Le défi africain reste massif. Plus de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à une électricité fiable, alors même que la demande énergétique du continent devrait doubler d’ici 2040. Dans ces conditions, l’enjeu n’est pas seulement d’élargir l’accès à l’électricité, mais de construire des systèmes énergétiques capables de soutenir l’industrialisation, la transformation locale des ressources et le développement d’infrastructures critiques. Sans base énergétique stable, les ambitions africaines en matière de raffinage, de métallurgie, de transformation agro-industrielle, de data centers, de dessalement de l’eau de mer ou encore de production d’hydrogène vert resteront fragiles. L’énergie est donc moins un secteur qu’une condition de possibilité de la transformation structurelle du continent.
L’AIEA, pilier de crédibilité et d’accompagnement
Dans cette dynamique, le rôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est central. Au-delà de sa mission normative, elle accompagne les États dans la structuration de leurs programmes nucléaires civils, en renforçant les cadres réglementaires, en développant les compétences et en garantissant l’alignement sur les standards internationaux de sûreté, de sécurité physique et de non-prolifération. Pour les pays africains, cet accompagnement constitue un facteur déterminant de crédibilité, tant vis-à-vis des investisseurs que des partenaires technologiques. Il est également essentiel pour préparer le capital humain, auditer les infrastructures, définir les exigences réglementaires et séquencer les étapes d’un éventuel programme SMR avec méthode et prudence.æ
Sécurité nucléaire : une exigence de gouvernance dans des environnements à risque
La question de la sécurité des SMR ne peut être éludée, en particulier dans des contextes où les risques sécuritaires restent élevés. Si les avancées technologiques ont permis de renforcer les dispositifs de sûreté intrinsèque, la crédibilité des programmes repose avant tout sur la qualité de la gouvernance. Dans plusieurs régions du continent, les défis tiennent aussi à l’environnement sécuritaire : instabilité politique, présence de groupes armés, vulnérabilité des infrastructures critiques ou risques de sabotage. Ces facteurs imposent une vigilance accrue dans la conception, la localisation, la protection et l’exploitation des installations. Cette trajectoire reste toutefois conditionnée à la capacité des États à éviter un double risque : celui d’un surendettement énergétique et celui d’une dépendance technologique prolongée. La sécurité des SMR, en Afrique plus qu’ailleurs, n’est pas seulement une question d’ingénierie. Elle est une condition de stabilité, de crédibilité et de souveraineté.
Le financement : vers des modèles structurés et géopolitiques
Le financement des SMR constitue l’un des principaux défis à leur déploiement. Les coûts initiaux, généralement estimés entre 4 000 et 10 000 dollars par kilowatt installé, restent significatifs, même si la modularité permet des investissements progressifs, mieux adaptés aux capacités budgétaires et à la croissance graduelle de la demande. L’accord annoncé à Washington en mars 2026 entre les États-Unis et le Japon en offre une illustration éclairante. Derrière l’engagement de 40 milliards de dollars se dessine un modèle structuré associant financement public, garanties étatiques, capacités industrielles et implication d’acteurs privés, notamment à travers des groupes comme GE Vernova et Hitachi. Ce type de montage traduit une évolution majeure : le financement des SMR devient un instrument de politique industrielle et d’influence géopolitique. La question de la couverture des risques par les assurances constitue également un élément déterminant. Compte tenu de la nature spécifique du risque nucléaire, les marchés privés ne peuvent en assurer seuls la prise en charge. Les projets SMR reposent ainsi sur des mécanismes hybrides combinant assurances spécialisées, garanties souveraines et dispositifs internationaux de mutualisation des risques. Pour l’Afrique, l’enjeu n’est donc pas seulement de financer des réacteurs. Il s’agit de négocier des montages équilibrés, intégrant transfert de technologie, formation locale, participation des entreprises nationales, garanties de sûreté et visibilité sur le coût du capital.
Des trajectoires africaines différenciées, mais convergentes
À l’échelle du continent, plusieurs pays avancent déjà dans leurs programmes nucléaires. L’Afrique du Sud s’appuie sur son expérience historique. L’Égypte développe un programme structurant avec des partenaires internationaux. Le Rwanda, le Ghana ou encore le Kenya progressent dans la mise en place de cadres institutionnels adaptés, souvent avec l’appui de l’AIEA. Ces trajectoires ne sont ni uniformes ni interchangeables. Mais elles traduisent une même prise de conscience : l’énergie n’est plus seulement une question d’accès. Elle devient un levier central de transformation économique, de compétitivité industrielle et de repositionnement stratégique.
Le Maroc : un laboratoire de souveraineté énergétique intégrée
Dans ce paysage, le Maroc se distingue par une approche structurée et anticipatrice. Le Royaume s’est doté d’un cadre institutionnel crédible avec l’AMSSNuR, l’Agence marocaine de sûreté et de sécurité nucléaires et radiologiques, chargée de la régulation et du contrôle, ainsi qu’avec le CNESTEN, le Centre national de l’énergie, des sciences et des techniques nucléaires, pôle stratégique de recherche, de formation et d’expertise.
Au-delà de ces fondations, le Maroc dispose d’atouts stratégiques majeurs. Les phosphates, dont il détient les plus importantes réserves mondiales, contiennent de l’uranium extractible. Le potentiel minier du Mont Tropic, dans l’espace atlantique élargi, pourrait également receler des minerais critiques essentiels aux technologies énergétiques de demain. Combinés à une stratégie ambitieuse en matière d’énergies renouvelables, de gaz naturel et d’hydrogène vert, ces éléments ouvrent la voie à un positionnement intégré allant des ressources à la transformation industrielle. Au-delà du cas marocain, l’enseignement est clair : la souveraineté énergétique repose sur l’intégration des ressources, des technologies, des compétences et des stratégies industrielles.
La coopération Sud-Sud : vers une souveraineté collective
La transition énergétique africaine ne pourra se construire uniquement à travers des partenariats traditionnels. La coopération Sud-Sud constitue un levier stratégique encore insuffisamment mobilisé. Le partage d’expériences, la mutualisation des compétences, la mise en réseau des régulateurs, la formation conjointe des ingénieurs et le développement de projets régionaux peuvent contribuer à structurer une approche collective. Les institutions africaines, notamment les banques de développement, les pools énergétiques régionaux et les centres d’excellence, ont un rôle déterminant à jouer. La souveraineté énergétique africaine ne pourra être que collective. Dans un univers marqué par la reconfiguration des alliances, la fragmentation des marchés et la compétition sur les technologies stratégiques, l’intégration continentale devient un impératif.
Conclusion : une responsabilité historique
La question posée en ouverture était claire : l’Afrique peut-elle construire une souveraineté énergétique et industrielle sans intégrer les SMR dans une architecture plus large incluant renouvelables et hydrogène ? La réponse s’impose avec clarté : elle ne le peut pas pleinement. Mais au-delà de cette réponse, une responsabilité historique se dessine. Il ne s’agit pas simplement d’adopter une technologie, mais de définir une trajectoire permettant au continent de devenir un acteur des chaînes de valeur énergétiques, plutôt qu’un simple réceptacle de solutions conçues ailleurs. Car au XXIe siècle, la véritable souveraineté ne se mesurera pas à l’énergie que l’on consomme, mais à celle que l’on maîtrise, transforme et exporte.
Références
– Reuters (2026), Japan, US announce energy projects, critical minerals action plan, 19 mars.
– Bloomberg (2026), Trump, Takaichi Unveil $40 Billion US Nuclear Power Project, 19 mars.
– Nikkei Asia (2026), couverture du partenariat énergétique États-Unis-Japon et des investissements nucléaires, mars.
– Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), publications sur les programmes nucléaires civils et les SMR.
– Banque mondiale, données sur l’accès à l’électricité en Afrique.
– H’Midouche, M. (2024), entretien dans DIFA – Défense Infos Financial Afrik, n°08, octobre.
À propos de l’auteur
Dr. Mohamed H’Midouche, DBA, est CEO d’Inter-Africa Capital Group et ancien fonctionnaire international. Il est expert en finance du développement et en stratégies énergétiques en Afrique.
Source de l’article : Financial Afrik



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