Dr. Mohammed Chattou: « L’ouverture du capital des pharmacies d’officine aux investisseurs non pharmaciens ne fera qu’aggraver la situation économique et financière des pharmaciens »

Dr. Mohammed Chattou: « L’ouverture du capital des pharmacies d’officine aux investisseurs non pharmaciens ne fera qu’aggraver la situation économique et financière des pharmaciens »

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Alors que le débat sur l’ouverture du capital des pharmacies d’officine refait surface au Maroc, Dr. Mohammed Chattou, pharmacien économiste et enseignant en gestion pharmaceutique, met en garde contre les effets d’une telle réforme. Selon lui, l’arrivée d’investisseurs non pharmaciens pourrait fragiliser davantage un secteur déjà sous pression. Il plaide plutôt pour une refonte du modèle économique officinal et pour des mesures ciblées afin d’améliorer la viabilité des pharmacies, notamment celles des jeunes pharmaciens.

Challenge :Alors que le ministre de la Santé, Amine Tahraoui, a tenu à rassurer les pharmaciens sur l’ouverture du capital des officines, estimez-vous que l’application des recommandations du Conseil de la concurrence pourrait, à terme, fragiliser le modèle économique des pharmacies d’officine ?

Dr Mohammed Chattou : PLes 5 et 6 mars 2026, il y avait deux sorties médiatiques concernant votre question :

La première, du 5 mars, émane de nos instances professionnelles lors de leur réunion avec le ministre de la Santé : « ce sujet (ouverture partielle du capital des pharmacies d’officine aux investisseurs non pharmaciens) ne figure pas parmi les orientations actuellement retenues par le ministère… » et d’ajouter « … que toute évolution éventuelle dans ce domaine, si elle devait être envisagée à l’avenir, s’inscrirait dans une démarche participative, basée sur la concertation et la coordination préalable avec les instances représentatives concernées… » La deuxième sortie médiatique émane du président du Conseil de la concurrence en personne. Ce dernier apporte des clarifications sur les avis du Conseil de la concurrence. Le premier avis concerne le décret relatif à la fixation des prix des médicaments : « cet avis a été finalisé et a été envoyé au gouvernement » ; le deuxième avis traite de la distribution des médicaments et, parmi ses recommandations, figure « l’ouverture du capital des pharmacies pour diversifier les sources de revenus des pharmaciens… » Bien sûr, cette recommandation va fragiliser le modèle économique des pharmacies d’officine dans la mesure où le nouveau marché sera dominé par des chaînes de pharmacies avec un pharmacien comme simple salarié, et à côté des pharmacies indépendantes qui, à terme, risquent de disparaître (100 pharmacies indépendantes disparaissent chaque année en France).

Challenge : Le ministre de la Santé a indiqué que toute évolution éventuelle sur l’ouverture du capital des officines se ferait dans le cadre d’une concertation avec la profession. Selon vous, cette évolution est-elle inévitable à terme au Maroc, et comment la question de la propriété des pharmacies est-elle encadrée dans des pays souvent cités en référence comme la France ?

M.C : Vous pensez qu’on doit s’inspirer du modèle français ; alors comment fonctionne le modèle français :

• La quasi-totalité des pharmacies d’officine sont sous forme de sociétés indépendantes, ou pas ;

• Il n’y a pas d’ouverture du capital des officines de pharmacies aux investisseurs non pharmaciens ;

• L’ouverture du capital se fait entre pharmaciens, parfois sous forme de participations croisées, où le pharmacien titulaire reste toujours majoritaire ;

• La plupart des pharmacies d’officine opèrent sous forme de groupements de pharmaciens (stratégie de contournement, proposant des offres privilégiées à leurs adhérents via des centrales d’achats et des centrales de référencement) ;

• Et si je ne me trompe pas, il y a trois types de rémunération du pharmacien en France : à la marge, sur la boîte délivrée et sur des actes précis.

Donc, il n’y a aucune ouverture du capital des officines en France aux investisseurs non pharmaciens, et je ne vois pas pourquoi la proposer aux pharmaciens d’officine au Maroc, alors qu’on peut faire autrement pour améliorer le quotidien des officinaux.

Challenge : Aujourd’hui, les banques n’accordent plus de crédits pour la création d’une pharmacie sur le seul nantissement du fonds de commerce et exigent souvent des garanties immobilières. Cette réticence des banques à financer les officines ne tend-elle pas, d’une certaine manière, à conforter le diagnostic du Conseil de la concurrence sur les fragilités économiques du secteur ?

M.C : C’est un peu simpliste. En fait, depuis une dizaine d’années, le système bancaire marocain a fait sa mue en adoptant des lois et des règles, pour ne pas dire contraignantes, quant à l’octroi de tous les types de crédits clients. Les banques sont devenues regardantes sur les garanties fournies lors de l’étude des dossiers, en se basant sur des scores. Elles s’entourent de toutes formes de garanties pour minimiser les risques de défaillance des clients. Leur nouvelle approche concerne tous les secteurs d’activité, y compris le secteur pharmaceutique.

Challenge : Le débat sur l’ouverture du capital des pharmacies rappelle celui qui avait précédé l’ouverture du capital des cliniques privées aux investisseurs non médecins, une réforme qui a finalement été adoptée. Faut-il y voir un précédent et les pharmaciens doivent-ils nourrir des craintes face à une éventuelle évolution similaire pour les officines ?

M.C : Comparer les cliniques aux pharmacies d’officine, c’est aller trop vite en besogne et comparer l’incomparable. Les cliniques ont une activité de services nécessitant des investissements capitalistiques très lourds en matériel et en consommables, qui se chiffrent en millions de dirhams. En revanche, les pharmacies d’officine, exerçant une activité commerciale, nécessitent uniquement un local répondant aux normes définies dans la loi 17-04.

L’ouverture du capital des pharmacies d’officine aux investisseurs non pharmaciens ne fera qu’aggraver la situation économique et financière des pharmaciens, et plus particulièrement des jeunes pharmaciens.

Challenge : Selon les professionnels du secteur, près d’un tiers des pharmacies d’officine au Maroc seraient en grande difficulté économique et un autre tiers survivrait grâce au crédit fournisseurs. Cela signifie-t-il que le modèle économique traditionnel de l’officine est aujourd’hui à bout de souffle et qu’une refonte devient nécessaire ?

M.C : Ce n’est plus un secret de Polichinelle de parler des difficultés économiques et financières du secteur officinal au Maroc. J’en ai fait l’une de mes spécialités, dans la mesure où je réalise des études biannuelles sur les officines et je les envoie aux instances professionnelles à leur demande.

Oui, il y a des difficultés, mais il y a des solutions pour améliorer le quotidien des officinaux, et parmi ces mesures :

• Instauration du numerus clausus en plus du chaînage 300 m à vol d’oiseau, c’est-à-dire la viabilité économique du projet d’officine ;

• Le retour des vaccins aux officines ; leur détention et leur vente illégales par les pédiatres représentent un manque à gagner non négligeable pour les officinaux ;

• Également le retour aux officines des produits vétérinaires ;

• La détention et la vente exclusive en pharmacie des compléments alimentaires à effet thérapeutique ;

• La détention et la vente des dispositifs médicaux stériles en pharmacie.

Et enfin, je vous renvoie au cahier revendicatif de nos instances professionnelles, qui est en discussion, en concertation avec le ministre de la Santé et l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé.

Challenge : Pourtant, le débat revient souvent sur les marges réalisées par les pharmacies sur la vente des médicaments. Les pharmaciens d’officine bénéficient-ils réellement de marges élevées ? Concrètement, quelles sont aujourd’hui les marges réglementées dont ils disposent ?

M.C : Le tableau ci-dessous résume les marges et les forfaits réglementaires appliqués aux médicaments ayant une AMM.

On voit clairement que le chiffre d’affaires des officinaux se réalise surtout avec les médicaments de la première tranche, à bas prix, souvent non remboursables et sans impact sur les finances des organismes gestionnaires.

Mais on constate qu’il y a un large débat autour de la question des marges des officinaux et du prix des médicaments, sachant que seuls les médicaments onéreux (au-delà de 10 000 DHS PPV) grèvent effectivement la trésorerie des organismes gestionnaires. Malheureusement, c’est un circuit qui échappe aux officinaux.

Pour conclure, ce que l’on peut dire, c’est qu’il faut revoir en profondeur le mode de fonctionnement du modèle économique actuel (devenu obsolète et à bout de souffle) à travers toute sa chaîne de valeur : production / distribution / dispensation.

Source de l’article : Challenge.ma

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