L’Iran à l’aube du Triumvirat : impératif stratégique et risque de déflagration

L’Iran à l’aube du Triumvirat : impératif stratégique et risque de déflagration

Le « long XIXe siècle » s’est achevé dans les tranchées de la Somme ; le XXe s’est clos avec la chute du mur de Berlin. Nous voici désormais à l’orée d’une reconfiguration majeure de la carte géopolitique et sécuritaire mondiale. Nous avons déjà évoqué cette mutation en avançant l’hypothèse de l’émergence de trois nouvelles puissances impériales, sous des formes renouvelées, issues du conflit âpre qui se joue aujourd’hui autour d’une étape décisive – mais non ultime : la neutralisation du régime républicain islamique iranien.

La dynamique à l’œuvre suggère une transition brutale de l’ordre international hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale – guerre froide comprise, puis effondrement soviétique – d’un système libéral dominé par Washington vers une architecture tripolaire (Washington, Moscou, Pékin) redessinant les sphères d’influence régionales.

Il ne s’agit pas d’un simple ajustement cartographique, mais d’une rupture philosophique et géostratégique avec l’universalisme occidental, au profit d’un retour à ce que John J. Mearsheimer qualifiait de « réalisme tragique » dans The Tragedy of Great Power Politics (2001). Si cette transition ne dégénère pas en « conflit incontrôlé » , elle pourrait inaugurer un siècle où la paix ne découlerait plus du droit international, mais d’un équilibre de la dissuasion et d’une reconnaissance mutuelle des zones d’influence.

Le Moyen-Orient après l’Iran révolutionnaire : d’un axe idéologique à de nouveaux équilibres

Reflux du croissant d’influence et recomposition régionale

Depuis 1979, la révolution iranienne a constitué le pivot d’un axe transnational redéfinissant les rapports de force en Irak, au Liban, en Syrie et au Yémen. La neutralisation du régime – qu’elle soit militaire, politique ou issue d’une transformation interne profonde – entraînerait une redistribution des cartes en Asie occidentale et une redéfinition des alliances.

Le recul de l’influence iranienne affaiblirait la logique des « axes idéologiques » au profit d’équilibres plus pragmatiques, consolidant notamment les dynamiques de normalisation ouvertes par les accords d’Abraham.

Sur le plan économique, la levée des sanctions sur les exportations énergétiques iraniennes favoriserait sa réintégration dans le marché mondial, allégeant provisoirement les tensions d’approvisionnement et offrant à l’Europe une marge de diversification accrue. Encore faudrait-il garantir la sécurité des voies maritimes – en particulier le détroit d’Ormuz – et empêcher le retour d’acteurs armés non étatiques perturbateurs.

La question du vide identitaire

La chute d’un régime ne produit pas mécaniquement la stabilité. Samuel P. Huntington rappelait dans The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order que les identités collectives ressurgissent avec force lorsque l’armature idéologique s’effondre. Toute transition en Iran poserait la question de la légitimité : nation civique inclusive, libéralisme régulé ou fragmentation élitaire ?

Les expériences comparées montrent que la réussite dépend de trois conditions : monopole étatique de la force, contrat socio-économique intégrant la jeunesse, garanties régionales limitant les ingérences.

L’Europe : entre autonomie stratégique et vulnérabilité

Placée face à une confrontation américano-iranienne, l’Europe doit clarifier sa position. S’éloigner du parapluie américain impliquerait de bâtir une dissuasion crédible – ce qui suppose base industrielle de défense, intégration du renseignement et volonté politique unifiée.

Longtemps fondé sur la « puissance normative » , le projet européen est désormais sommé d’opérer un tournant vers un réalisme assumé : réarmement coordonné ou acceptation d’une dépendance stratégique dans un système élargi incluant Moscou et Pékin.

L’Asie orientale et la négociation de l’espace avec la Chine

Depuis 1945, le Pacifique constitue un espace d’influence américaine. Mais l’ascension industrielle et technologique chinoise impose une renégociation des règles de la maîtrise maritime. Graham Allison a théorisé dans Destined for War le « piège de Thucydide » : la montée d’une puissance émergente suscite une peur structurelle chez la puissance dominante, au risque d’une guerre.

Un partage implicite des sphères vitales pourrait prévenir l’affrontement généralisé, au prix d’équilibres délicats pour les alliés des États-Unis. La reconnaissance mutuelle n’abolirait pas les tensions – Taïwan et la mer de Chine méridionale demeurant des foyers potentiels – mais pourrait installer une « paix compétitive » .

Un triangle des puissances : vers une Westphalie mondialisée

Le système international semble renouer avec une logique proche de la paix de 1648, mais à l’échelle planétaire : trois grandes puissances structurent la stabilité par la dissuasion réciproque.

Ce triangle n’abolit pas la rivalité, il la canalise.

Les fragilités d’un ordre tripolaire

Kenneth Waltz soulignait dans Theory of International Politics qu’une structure tripolaire est moins stable qu’un système bipolaire, deux acteurs pouvant s’allier contre le troisième. À l’ère nucléaire et cybernétique, l’erreur de calcul suffit à déclencher une spirale incontrôlable.

Robert Gilpin rappelait dans War and Change in World Politics que les mutations de puissance sont indissociables des transformations économiques. La guerre contre l’Iran affecterait la domination du dollar, les circuits énergétiques et l’essor de systèmes financiers alternatifs impulsés par Pékin et Moscou.

Dissuasion nucléaire et cyber-conflit

Dans De la guerre, Carl von Clausewitz décrivait la tendance des conflits à l’escalade extrême. À l’ère numérique, ce paroxysme pourrait prendre la forme d’un effondrement des réseaux énergétiques, satellitaires ou financiers. L’absence de règles cybernétiques universellement admises accroît le risque d’escalade involontaire.

Puissances moyennes et multi-alignement

Le monde tripolaire ne sera pas hermétique. L’Inde, la Turquie, le Brésil, les États du Golfe, le Maroc ou l’Égypte pratiqueront un « multi-alignement » , diversifiant leurs partenariats. Cette flexibilité accroît la résilience du système, mais complexifie la gestion des crises.

Transition hégémonique et risque de surextension

La théorie de la transition hégémonique enseigne qu’une puissance dominante proche de son apogée s’expose au risque de surextension. Paul Kennedy, dans The Rise and Fall of the Great Powers, a montré que l’expansion militaire non soutenue par la base économique conduit au déclin relatif. La confrontation avec l’Iran constitue un test pour Washington – comme pour Pékin et Moscou – quant à leur capacité à assumer les coûts d’un ordre alternatif.

Scénarios pour la décennie à venir

En écho au « principe responsabilité » formulé par Hans Jonas, trois trajectoires se dessinent :

1 – Stabilité froide : dissuasion claire entre les trois pôles et crises contenues.

2 – Glissement en chaîne : erreurs d’appréciation menant à une escalade graduelle hors de contrôle.

3 – Grand compromis : négociation globale redéfinissant la sécurité régionale et intégrant un Iran transformé dans un nouvel équilibre.

Le passage d’une unipolarité érodée à une tripolarité structurée n’implique pas fatalement le chaos. Mais il comporte des risques systémiques majeurs. Le succès de cette transition dépendra de la capacité des grandes puissances à reconnaître les limites de leur force et à transformer la rivalité en dissuasion maîtrisée.

Si le triangle impérial – États-Unis, Chine, Russie – s’inscrit dans des règles juridiques et normatives partagées, le monde pourrait entrer dans une ère de « stabilité compétitive » . À défaut, la guerre contre l’Iran pourrait n’être pas l’acte fondateur d’un nouvel ordre, mais le révélateur brutal de la fragilité de celui qui prétend lui succéder.

Source de l’article : Hespress Français – Actualités du Maroc

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