L’émergence du Sénégal se fera dans la cohérence de l’action publique ou ne se fera pas
Quand j’ai théorisé le concept d’émergence, je l’ai défini comme ce moment décisif où un pays anciennement pauvre franchit un point tournant, passant d’un équilibre de faible croissance à un meilleur équilibre de croissance forte, durable et diversifiée, dans un contexte de stabilité macroéconomique. C’est une définition opérationnelle qui suppose des conditions précises, mesurables, cumulatives. Et parmi toutes ces conditions, celle qui me préoccupe le plus aujourd’hui au Sénégal, celle dont l’absence rend toutes les autres vaines, c’est la cohérence de l’action publique.
Dans mes premiers travaux, j’ai organisé les prérequis de l’émergence en cinq blocs interdépendants : la stabilité politique et macroéconomique, le dynamisme économique et l’ouverture, la qualité du cadre réglementaire, les bases à long terme du développement, et la capacité à attirer les investisseurs. Ce qui frappe à l’analyse, c’est que ces cinq blocs ne fonctionnent pas de manière indépendante. Ils obéissent à ce que les économistes ont appelé le principe de super-modularité : changer certains éléments sans changer les autres réduit fortement les chances de succès des réformes. En d’autres termes, un État incohérent dans son action publique peut multiplier les initiatives sectorielles sans jamais produire l’effet de masse critique nécessaire à l’émergence. C’est précisément le piège dans lequel le Sénégal risque de tomber aujourd’hui.
La stabilité politique, condition première de l’émergence
Le premier bloc — la stabilité politique — est celui qui conditionne tous les autres. J’ai toujours soutenu, et les données empiriques du FMI me donnent raison, qu’il existe une forte corrélation entre la qualité des institutions, la stabilité politique et le niveau du revenu national par tête. L’Afrique subsaharienne aurait pu multiplier son PIB par tête de deux fois et demi si ses institutions avaient atteint la qualité moyenne mondiale. Ce chiffre, je l’ai cité et recité parce qu’il traduit avec une brutalité mathématique ce que l’instabilité politique coûte réellement aux populations africaines. Et quand je regarde aujourd’hui le Sénégal, avec un exécutif visiblement fracturé, des rivalités personnelles qui consomment l’énergie politique au détriment des réformes, je vois ce coût s’accumuler silencieusement, jour après jour, dans les statistiques que personne ne lit encore mais que l’histoire finira par rendre visibles.
Ce que j’ai également établi dans ma théorie, c’est que la croissance économique ne peut être soutenable et mener vers le développement que si le pays poursuit les bonnes politiques économiques et possède des institutions de qualité. Cette condition de soutenabilité est capitale. Le Sénégal a connu des phases de croissance honorable, mais une croissance qui n’est pas ancrée dans une cohérence institutionnelle et politique solide reste fragile, réversible, vulnérable aux chocs. C’est exactement ce que les modèles économiques ont démontré : les accélérations de croissance ne se transforment en émergence que lorsqu’elles sont accompagnées d’un environnement politique et institutionnel stable et prévisible. Sans cela, elles restent des pics conjoncturels sans lendemain.
La recherche empirique confirme : les institutions font la différence
Ces réflexions trouvent une confirmation rigoureuse dans une recherche que j’ai menée avec Amaye Sy et William Ndala dans le cadre du réseau EMANES des économistes d’Europe, de Méditerranée et d’Afrique, sur 130 pays couvrant la période 1980-2020. L’enseignement central est le suivant : lorsque l’on divise l’échantillon selon la qualité institutionnelle initiale des pays, les impacts des découvertes d’hydrocarbures divergent radicalement. Dans les pays à institutions faibles, la rente aggrave la concentration des exportations, fait reculer les rendements agricoles et érode la base manufacturière. Dans les pays à institutions solides, ces effets négatifs disparaissent. C’est la qualité institutionnelle qui fait basculer la rente du côté de la bénédiction ou de la malédiction, et ce critère s’avère plus déterminant encore que la diversification économique initiale ou le niveau de capital humain.
Les trajectoires comparées que nous avons étudiées l’illustrent concrètement. La Guinée équatoriale a vu sa croissance exploser après l’exploitation de ses réserves dans les années 1990, mais sa valeur ajoutée manufacturière a chuté de moitié et ses exportations se sont concentrées davantage. Le Qatar, à l’inverse, a amélioré l’ensemble de ses indicateurs grâce à une gestion institutionnelle prudente. Plus frappant encore : entre 1990 et 2019, le score médian d’émergence des pays producteurs est passé en dessous de celui des non-producteurs. L’avantage de départ des producteurs s’est transformé en retard — témoignage d’un échec institutionnel collectif.
Séquence des réformes et consensus national
La cohérence de l’action publique se manifeste de manière particulièrement décisive dans ce que j’appelle la séquence des blocs de réforme. Pour émerger, un pays ne peut pas tout faire à la fois, il doit identifier les obstacles les plus sérieux qui freinent sa compétitivité internationale et engager les réformes prioritaires ayant le plus d’impact sur la croissance. Mais cette identification exige un État uni, capable de produire un diagnostic stratégique partagé et d’y aligner l’ensemble de son appareil administratif. Un exécutif divisé est structurellement incapable de cette discipline stratégique. Chaque centre de pouvoir produit ses propres priorités, ses propres calendriers, ses propres signaux aux investisseurs et aux partenaires. Et le résultat est une cacophonie réformatrice qui consomme des ressources considérables sans produire les transformations structurelles qu’exige l’émergence.
Il y a une dimension supplémentaire que ma théorie met en avant et que l’actualité sénégalaise rend particulièrement pertinente : le consensus national sur les orientations stratégiques. Dans mes cinq blocs de prérequis, j’ai placé explicitement ce consensus parmi les conditions de l’émergence, précisément parce qu’il est ce qui rend les réformes irréversibles. Une politique économique qui repose sur un consensus national large résiste aux alternances politiques, traverse les cycles électoraux, rassure les investisseurs sur la continuité des engagements de l’État. Une politique économique qui dépend de la survie politique d’un homme ou d’une coalition fragile est par définition éphémère — et les investisseurs, qui ont une mémoire longue et une aversion au risque structurelle, le savent parfaitement. Or ce consensus national, je ne le vois pas se construire au Sénégal aujourd’hui. Je vois au contraire une polarisation politique qui approfondit les fractures et rend chaque réforme contestée avant même d’être mise en œuvre.
Une fenêtre d’opportunité qui ne restera pas ouverte
Ce qui m’inquiète davantage encore, et je dois le dire avec toute la rigueur que m’impose ma position d’économiste, c’est que nous traversons précisément ce que j’appelle une fenêtre d’opportunité historique. L’émergence n’est pas une destination permanente, c’est une fenêtre qui s’ouvre et se referme. Les ressources pétrolières et gazières nouvellement exploitées, combinées à une démographie favorable et à un positionnement géographique stratégique, constituent un choc de potentiel rare. Mais dans mon analyse des trajectoires comparées depuis 1960, j’ai montré que seuls quelques pays gagnants ont su transformer leurs fenêtres d’opportunité en émergence durable. Les autres les ont gaspillées dans l’instabilité politique, les querelles de pouvoir et l’absence de cohérence stratégique. La différence entre les deux groupes n’était pas dans les ressources disponibles, elle était dans la qualité de la gouvernance et dans la cohérence de l’action publique.
La confiance comme facteur de production
Je veux rappeler ici un enseignement fondamental que je tire de l’expérience de certains pays qui ont réussi leur émergence. La Corée, la Malaisie, le Maroc ont mis en œuvre des stratégies hétérodoxes diverses, sans recette universelle. Mais ils avaient tous en commun une chose que j’ai identifiée comme le facteur discriminant ultime : la capacité de leur État à envoyer un signal clair, constant et crédible sur la direction que prenait le pays, et à maintenir ce signal sur la durée malgré les turbulences inévitables. Ce signal, c’est le fondement psychologique de la confiance, et la confiance, dans ma théorie de l’émergence, n’est pas un luxe : c’est un facteur de production au sens économique le plus strict. Notre recherche EMANES le confirme : dans les pays à institutions faibles, la découverte d’une ressource entraîne une chute de l’investissement étranger non-pétrolier, tandis que dans les pays à institutions solides, elle attire des investissements complémentaires. C’est le signal institutionnel qui détermine si les hydrocarbures enrichissent ou appauvrissent l’économie non-pétrolière.
En définitive, l’émergence que j’ai théorisée n’est pas une utopie pour le Sénégal, elle est une possibilité réelle, documentée, fondée sur des potentiels objectifs que j’ai mesurés, avec mes équipes de recherche, à travers des indices multiples. Mais elle exige de notre classe dirigeante une rupture profonde avec la culture du court terme et de la division. Elle exige de comprendre que chaque jour de cacophonie au sommet de l’État est un jour de convergence perdu, que chaque réforme incohérente est une pierre mal posée dans l’édifice de l’émergence et du développement, et que la fenêtre d’opportunité que l’histoire nous offre aujourd’hui ne restera pas ouverte indéfiniment. L’émergence se construit dans la cohérence ou elle ne se construit pas. C’est la leçon la plus constante que je tire de trente ans de travaux sur le développement économique des nations. Et c’est la leçon que le Sénégal doit aujourd’hui avoir le courage d’entendre.
Source de l’article : SenePlus



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