Terrain vague (67) – Au plus près, à distance

Terrain vague (67) – Au plus près, à distance

24 février 2026. Il y a six jours, György Kurtág fêtait ses cent ans. Il est un des derniers, et peut-être le dernier – car depuis plus de vingt-cinq ans, nous sommes davantage en période de restauration que d’exploration – de la trempe des grands fondateurs de la musique du vingtième siècle : Stravinsky, Webern, Bartók. Sensuelle et pensée avec précision, sa musique a été jouée un peu partout dans le monde le jour même de son anniversaire. Mais le plus admirable est que le lendemain a eu lieu à Budapest la première de son deuxième opéra, Die Stechardin, un monodrame dont le livret est inspiré des écrits et de la correspondance de Georg Christoph Lichtenberg.

György Kurtág est donc le deuxième compositeur ayant créé une œuvre d’une certaine ampleur à l’occasion de son centenaire – l’Américain Elliott Carter, né en 1908, l’avait précédé, et avait continué d’écrire de la musique, notamment pour orchestre, jusqu’en 2012. Souhaitons au compositeur Hongrois de dépasser cet âge, et de devenir ainsi l’équivalent, côté musique, du cinéaste Manoel de Oliveira, né le même jour que Carter, dont le dernier film, Le Vieux du Restelo, un court métrage, avait été montré à la Mostra de Venise en 2014.

Betsy Jolas, née le 5 août 1926, devrait bientôt rejoindre ces aînés. Ce ne sera malheureusement pas le cas pour Éliane Radigue dont nous apprenons la mort (le 23 février) à l’âge de 94 ans. Compagne de route des Nouveaux Réalistes (première épouse d’Arman, elle a été proche d’Yves Klein à qui elle a soufflé l’idée de la Symphonie monotone), des pionniers de la musique concrète (Pierre Schaeffer et Pierre Henry dont elle un fut temps assistante avant de recouvrer sa liberté), et des « minimalistes » américains, elle a été une des plus fidèles praticiennes du synthétiseur ARP 2500 (selon elle, « le Stradivarius des instruments de cette époque » ), avant de s’intéresser de plus près, une fois la page du XXe siècle tournée, aux instruments acoustiques. Cette musique, il convient de l’écouter en concert – les enregistrements, surtout compressés sur internet, n’ayant le pouvoir de provoquer, dans leur entièreté, les effets produits dans l’espace tridimensionnel. Dans un entretien de 2020 avec Olivier Lamm pour Libération, Éliane Radigue s’était montrée d’une franche lucidité, bien accordée à une émouvante humilité, en conscience de sa « différence » qui commençait à lui apporter une certaine notoriété : « Être underground… Je n’ai pas de problème sur le chapitre, mais ça va m’arriver d’un jour à l’autre, de l’être vraiment, underground (rires). Mais j’ai vraiment souffert de travailler de manière si ascétique. Je devais me soumettre aux différents modes d’écoute, depuis l’écoute distraite, en naviguant, jusqu’au pire, le mode critique, prête à tout fiche en l’air. » De ses projets parfois démesurés et par essence inachevables comme Occam Ocean – un ensemble de solos instrumentaux, relançant certains principes de ses pièces électroacoustiques, pouvant se superposer, se tuiler, se combiner, selon diverses formations, du dépouillement le plus sévère jusqu’à l’orchestre au grand complet –, elle disait que « c’est très bien que ça reste inachevé quand je ne serai plus, parce que ça continuera à vivre, quand les musiciens achèveront d’en faire la transmission – s’ils le désirent – à d’autres musiciens. Et puis, comme toutes les musiques, il y a un moment où ça suffit. Ça disparaîtra. On est toujours dans des espaces intermédiaires, dans quelque chose qui bouge. » Quand on est conscient(e) que sa musique peut « disparaître avec soi » , la merveille est finalement que non : elle continue à vivre sa vie, à rebours de ce qui a trop cherché à se positionner en haut de l’affiche. C’est d’abord ça qui relie Radigue à Kurtág dans une même constellation : non leur usage du langage musical, mais cette prise d’écart partagée qui, à force d’obstination, d’exigence et (tout s’opérant en finesse) sans la moindre esbrouffe, fait surgir du vivant auquel se frotter, tant par plaisir que pour partager une expérience de pensée.

1. 25e livre d’Éric Chevillard aux Éditions de Minuit, 24e à être qualifié de roman (seul Monotobio qui reparaît simultanément dans la collection « double » échappe à cette catégorie de genre), Jaune Soleil, apporte une fois de plus la preuve, dès son formidable incipit – « La taupe bifurqua soudain, ouvrit une galerie verticale, repoussant avec énergie la terre devant elle, et risqua une tête à la surface pour vérifier enfin la persistante rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus » –, que si l’éditeur se privait d’imprimer le nom de l’auteur en couverture, on ne mettrait pas bien longtemps à le reconnaître via l’écriture, associée à divers modes de narration qui, d’un livre à l’autre, ne cessent de changer, tout en manifestant une remarquable fidélité à soi-même, retrouvant chaque fois un solide appétit pour les modes de variation. Quelques lignes suffisent – « Ainsi, tandis que va le monde, à bloc, à fond dans des directions divergentes, roulant en même temps sur toutes les pentes, emporté par son poids d’inertie […] » – pour savoir qui les a écrites, le plus singulier étant que ces lignes, on ne les a encore jamais lues ; car ce n’est pas par effet de répétition, voire d’autopastiche, que cet effet de reconnaissance opère, mais en trouvant une forme d’accord entre le sentiment de retrouvailles, comme quand on tombe sur tel ou tel paragraphe de ce roman qui aurait pu sans problème trouver sa place dans l’Autofictif – « Petit homme si fier de tes palais, réalises-tu que toute cette hauteur sous plafond ne profite qu’à tes mouches ? » –, et l’étonnement de découvrir un cheminement narratif inédit de la part d’un auteur qui a déjà tant écrit.

Comment faire passer ce que toute lecture attentive de Jaune Soleil (ne pas confondre avec Jaune le soleil) saisit à l’instant même ? Autrement dit : de quelle manière l’écriture de Chevillard poursuit-elle sa propre aventure, animée (je le note car ce n’est pas si courant) par un sens du montage très inventif ? On pourrait commencer par jeter un œil sur ce qui nous est indiqué en 4e de couverture, non en tant que « résumé » plus ou moins vain de ces cent-cinquante pages (ce roman étant aussi bref que dense), mais comme incitation à en entreprendre la lecture : « C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs. » Pas de chapitre, cette fois : une longue suite de paragraphes séparés par un blanc de la valeur d’une ligne, proposant une forme de battement entre deux récits à suivre (à reprendre, à varier, à épuiser), mettant en situation, à tour de rôle, de jeunes gens aux prénoms moyenâgeux et un vieux mélancolique perdu dans ses remémorations – cette apparente régularité nous faisant prendre conscience de sensibles irrégularités : quelques paragraphes où les personnages récurrents ne sont pas nommés (on y trouve souvent des animaux, comme la taupe de l’incipit). Rien de mécanique, les pièces du « puzzle » (c’est une image, elle vaut ce qu’elle vaut) étant à tout moment susceptibles de changer de forme en fonction des avancées de la narration qui, même quand elle semble faire du surplace, file droit vers un but, ou une « morale » (de celles des fables ou des contes que l’on devait apprendre par cœur durant l’enfance) : « Puis la taupe, ayant constaté que la persistante rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus était évidemment une chimère conçue par ses semblables pour tromper l’ennui des jours dans l’obscur labyrinthe souterrain, rentra dans son trou. » On nous informe qu’Éric Chevillard « dialogue ici pour la seconde fois avec la littérature médiévale dont il s’était inspiré pour écrire Ronce-Rose en 2017. » Mais dialoguer n’est pas projeter son monde, en veine de métamorphoses, dans un passé lointain, et incertain. Tout se passe ici, comme toujours, au présent de l’écriture ; ou plutôt du montage, car ce sont les passages, d’un paragraphe à l’autre (chacun ayant son propre poids), qui donnent le ton… « Ho, ho, visez-le un peu : le col de sa chemise à carreaux noirs l’étrangle si bien que son visage congestionné vire à l’écarlate. On le croirait acculé au bord de l’échiquier, échec et mat, monsieur Ristretto ! Il ne faudrait pas que ses remémorations mélancoliques mettent en danger sa vie !

Tant d’émotions aussi ! Telle passion ! Pendant un instant, Philéon a tenu Godelive dans le creux de sa main !

Quant à cet arbre chétif au bout de la rue des Lois, il doit pourtant bien avoir cent ans pour être courbé, si nu, si frêle, si hésitant : on dirait sa canne. » …qui donnent et le ton et le rythme, la dynamique, de ce très musical essai romanesque (on pourrait aussi parler de poésie – au diable les genres !). Et même si on relève çà et là des indices renvoyant au temps de la chanson de geste, ou des troubadours – la mélancolie érotique se rapportant volontiers aux chevaliers perpétuellement en quête et aux princesses inévitablement recluses, quand bien même seraient-ils en devenir enfant ou vieillard –, impossible de les envisager autrement que comme des graines semées dans le terrain de jeu dans le but de faire éclore quelque viatique.

La narrateur, multiple aussi bien que solitaire, mélancolique aussi bien que débordant d’humour ( « Brunehilde boite un peu. Renseignements pris auprès de l’auteur de ce récit […] » ), en tirera sans relâche profit. « Ainsi le jeune Florian Mouillepipi, dix-sept ans, hésite entre des études d’horticulture et d’astronomie. Vaut-il mieux qu’il donne son nom à une rose ou à une étoile ? Le pessimisme de monsieur Ristretto jette une telle ombre sur l’avenir que nous grelottons déjà comme en pleine préhistoire. » Monsieur Ristretto, dont il nous est dit qu’il « offrira son foie cirrhosé, ses poumons goudronneux et son cœur brisé aux malheureux en attente de greffe qui n’ont jamais connu les plaisirs » ; et un peu plus loin qu’il « s’afflige. Même si les promesses de la sénilité seront tenues peut-être, il n’aura jamais assez de trous de mémoire pour tous ses souvenirs. » Quant à Philéon, il « est à croquer dans sa chemisette. Tout mimi le petit ange. Le petit trésor. Un vrai pain d’épice. Est-ce qu’on rend enfin la mesure du désastre ? […] Philéon dans sa chemisette se sent pris à la gorge. Ses bras tendent le long de son corps, maigres et blancs comme s’ils sortaient seulement des manches courtes après être restés tout l’hiver terrés dans leurs aisselles. Et c’est dans cet équipage qu’il avance en direction de Foulques et Godelive, tel un preux chevalier. » Bien qu’ayant repéré bien d’autres passages – rapidement deux exemples : « Mais le cheveu gras sublime la soupe maigre. » / / « Nul n’aurait dû arroser d’un trait de citron son tartare de cheval. La ruade lui fracasse la mâchoire » – qu’il aurait été plaisant d’intégrer à cette forme spécifique de montage dont on fait usage au Terrain vague, on en restera là ; les quelques fragments déjà repris devant suffire, me semble-t-il, à attiser le désir de traverser (de se laisser traverser par) cette matière d’enfance (comme on dit matière de Bretagne) où ne cessent « de surgir, très aléatoirement, les souvenirs de monsieur Ristretto. » 2. 1er mars 2026. Abondance de lectures : achevées, en cours et à venir. Tout à coup la machine s’emballe, comme pour clouer le bec de qui s’imagine qu’il ne se passe plus rien aujourd’hui où les ruines s’ajoutent aux ruines. Après une brève période de disette, 45 livres plus un vinyle ont été reçus à ce jour au courrier [En aparté. 6 mars : plus 5], tous en attente de recension, ou au minimum d’un signe en écho, sachant qu’ici, on ne perd ni son temps ni son énergie avec ce qui nous tombe des mains par ennui, ou nous révulse. Heureusement, les expéditeurs et expéditrices ne se trompent que rarement, et ce qui arrive nous incite quasiment toujours, sinon à en faire l’éloge, disons à transmettre la bonne nouvelle de leur mise à disposition (même si parfois très souterraine). Comment faire pour ne rien abandonner de cette abondante moisson, alors que l’espace est compté et qu’il faut garder du temps pour autre chose qu’écrire ?

Affirmons, pour commencer, le plaisir et l’émotion que nous a procuré ce volume, réalisé (comme toujours avec classe) chez Éric Pesty Éditeur, rassemblant « les 93 lettres conservées qu’Emmanuel Hocquard a envoyées à Françoise de Laroque entre octobre 1971 et juin 1983. » Établie et postfacée par David Lespiau (maître d’œuvre du Cours de Pise du même Hocquard chez P.O.L en 2018), cette correspondance À distance est accompagnée de six textes de la destinataire : non pas ses lettres envoyées en retour dont on ne saura pas grand-chose, mais tout d’abord, en ouverture, quarante-et-une pages absolument merveilleuses – on pourrait tout citer, et en premier lieu ce paragraphe à deux doigts de la fin : « J’ai toujours rêvé d’une conversation ou d’un échange de lettres que j’appelle abusivement » posthume « , après la mort non des amants mais de l’amour ou du moins la séparation des corps et des mots. Cela ne se fait jamais. Comme je relis les lettres d’Emmanuel quarante à cinquante ans plus tard, j’ai cette impression qu’il me répond, qu’il me répond aujourd’hui. Ces lettres enfermées, je les savais là dans une boîte mais j’avais oublié leur contenu. Impression qu’il me répond malgré le décalage temporel et celui de l’énonciation. Il dit » tu « , je dis » il « . Les rôles sont échangés. J’étais celle qui, d’après lui, vivait l’instant et je suis dans la distance. J’étais celle si sûre de la force de ses sentiments dont l’évocation dans mon récit me semble si faible. Et c’est lui, en l’écrivant, qui est dans le présent de notre amour » . Puis, entre les lettres et avant la postface, une lettre posthume, et quatre brefs essais critiques sur l’œuvre – les trois premiers écrits du vivant d’Emmanuel Hocquard, tandis que le dernier a été prononcé à Tanger en novembre 2022, un peu plus de trois ans après sa mort.

Cette correspondance (qui nous fait entendre une voix – mais « l’histoire est à deux voix » ) et les textes qui l’accompagnent nous conduisent à pénétrer un espace intime, sans jamais nous inciter à quelque forme de voyeurisme que ce soit. Ayant pour ma part fréquenté Emmanuel Hocquard entre 1978 (première rencontre dans les parages de la revue Action Poétique) et 1993 (dernière rencontre dans l’atelier de Malakoff avant son départ), l’ayant enregistré, et ayant été assidu aux rencontres de l’ARC, au Musée d’Art Moderne de Paris, qu’il animait, sans oublier les rencontres privées, en petit comité, et les expositions, j’ai toujours, quand je le lis, sa voix bien en tête. De plus, je reconnais la plupart des personnes dont il parle, même s’il ne les nomme le plus souvent que par leur seul prénom (en toute fin d’ouvrage, des notes permettent d’avoir des précisions sur qui est qui – Paul, par exemple, pouvant aussi bien être Otchakovsky-Laurens que Auster). Par contre, de Françoise de Laroque, je ne connaissais qu’un petit volume assez récent, Chambre jaune, écrit lors du premier confinement et lui aussi publié par Éric Pesty en 2022, ainsi que ses traductions de Rosemarie et Keith Waldrop, de Michael Palmer ou de Paul Auster avec lequel elle eut une « histoire » . « J’admire les couples dont l’entente favorise une double création. Comme celui, semble-t-il, de Paul et Siri. Paul ne jouait pas. Il m’a écrit à temps et longuement téléphoné pour mettre un point final à notre histoire. Quant à Siri, elle m’a réservé un accueil très élégant » , écrit-elle dans son long texte introductif fourmillant de notations, de souvenirs, d’analyses, de sensations retrouvées, qui font de ce récit (d’amour, d’aventures) particulièrement vivant un précieux témoignage, qui ne s’adresse pas seulement aux intimes de ce petit monde, tant il semble facile d’y entrer sans rien connaître des « personnages » .

Aussi ne faut-il rien dévoiler – semer juste quelques indices, parfois sidérants : en 1971, Emmanuel Hocquard « ne portait pas ce nom. On l’appelait Tragny. Du nom d’une commune de Lorraine où se situait une propriété que sa famille avait vendue. » Les lettres ne sont signées Emmanuel de manière systématique qu’après 1973. Ayant marqué quelques passages au cours de mes lectures, je tente maintenant d’en effectuer un bref montage, avant de laisser les choses en suspens : « Paris, le 30 mars 1973. […] Je t’ai aimée profondément, Françoise, et puis l’amour s’est dérobé ! Restent les mots (traces dérisoires) : les rares poèmes d’amour, écrits pour toi. À moins que les mots n’aient dérobé la vie : que sait-on du processus d’écrire après tout ? » / / « NYC, Samedi 4 octobre 1980. […] » Ici rien. « Voilà qui résume tout. […] Je ne fais aucun progrès en anglais. Ceci est peut-être lié à cela dans une certaine mesure. Cette absence de présence féminine est comme liée à une résistance à la langue. Un isolement, une mise à l’écart qui vont de pair. Je mâche du français à vide. Je n’écris pas. » / / « 17 octobre. Je crois que je délire complètement. » / / « 28 octobre. […] Je suis terrifié de ton attachement à moi. » / / « 1er novembre. […] Un roman, mes lettres, disais-tu malicieusement ? C’est peut-être vrai à la lumière de ta réflexion. C’est peut-être vrai qu’insensiblement je suis à nouveau entré dans le labyrinthe, personnage comme malgré moi voué à tisser incessamment entre la vie et l’écriture le récit chatoyant dont je fabrique au jour le jour les motifs d’ombre ou de lumière dans le jeu de navette de nos lettres. » / / « Iowa city, 30 novembre. […] J’ai aimé ces terrains vagues où j’ai marché avec une sorte d’enchantement comme si j’étais le premier à pénétrer dans cet Eden de pure désolation. Comme si je marchais dans les reflets sans fleurs des terrains vagues de mon enfance : non-lieux où l’étiquette arrachée d’une bouteille de bière brille au soleil comme une flaque d’or fondu et où la couleur du moindre détritus devient plus belle qu’un précieux vestige dans une vitrine de musée. » Et, dans la lettre posthume adressée par Françoise à Emmanuel, le 9 juin 2022 : « De tu à je. Du temps de l’île, lorsque l’un était en voyage, les lettres établissaient cette autre forme de présence. Mentale au lieu de physique quoique l’écriture manuelle restituât quelque chose de la seconde. D’où l’émotion dès l’enveloppe, le déploiement des feuillets avant même la lecture. Je m’étonne toujours du surgissement comme de fantômes à partir d’un courrier quel que soit son ancienneté […] » Dans un post-scriptum adressé aux deux voix de cette correspondance, David Lespiau écrit qu’À distance apporte « le sentiment d’un matériau fragile, compliqué, qui [leur] appartient. […] On pourra parler des marques de l’intimité, que nous n’avons pas toutes gardées dans ce livre, que nous n’avons pas toutes gommées […]. » Parmi ce qui nous attire, et nous attache, même si nous aussi devons garder distance, on peut relever certaines choses qui ne cessent de revenir, comme une brève romance entre Emmanuel et une certaine Andrea qui va en partie engendrer le roman Aerea dans les forêts de Manhattan (P.O.L, 1985) auquel ces lettres apportent quelques éclaircissements. Ainsi que la redoutable impossibilité pour son auteur d’avoir un enfant sur laquelle insiste l’incipit d’Aerea : « Je n’aurai pas de descendance » . Françoise de Laroque nous informe dans son texte liminaire que ce roman est sorti en librairie le même jour (12 décembre 1984) que la naissance de Juliette, la fille qu’elle a eue avec Emmanuel, que ce dernier ne reconnaîtra que tardivement : « Sept ans de silence de sa part. C.R.-J. [Claude Royet-Journoud], cependant, joue le go-between. Il donne régulièrement des nouvelles de Juliette à Emmanuel qui prête l’oreille mais ne dit mot. Soudain Emmanuel s’inquiète de savoir si l’enfant a Tintin et si la série est complète. Claude inspecte la bibliothèque de Juliette lors d’une visite, et le jour de ses sept ans elle reçoit les albums manquants. » Ce livre, À distance, est dédié à Juliette, signe que cette histoire – on ne peut plus touchante (au sens matériel, via le langage), et parfois traversée par l’humour (ça compte) – « finit bien » . Il convient donc de lui faire au plus vite le meilleur accueil.

3. Nouvelle anthologie de la collection « Poésie / Flammarion » , Java 1989-2006, signée Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri, Jacques Sivan & leurs complices, condense dix-sept années de publications en 23 volumes « papier » – la revue compatibilisant 28 numéros (le 20e sous forme de cassette vidéo avec un film de Pascale Bouhénic, Java Parade ; et les 5 derniers « papier » étant des numéros doubles). N’ayant rencontré deux des animateurs de cette revue qu’en 2000, via la radio (quand France Culture pouvait consacrer la quasi-totalité d’un samedi après-midi à la poésie contemporaine la plus vivante), puis le troisième peu après, ce volume me permet d’accomplir un parcours chronologique à distance, mais au plus près de cette somme dont je n’avais jusqu’ici qu’une connaissance très désordonnée.

De Java, Yves di Manno écrit en préambule « qu’elle a été la plus vive, la plus curieuse, la plus inattendue des revues de poésie apparues au seuil des années 1990 » et qu’elle « aura probablement mené mieux que nulle autre en son temps – et avec le plus grand impact – l’examen reconduit de la question moderne, après les avant-gardes, tout en dégageant un certain nombre de propositions nouvelles. » Ces années 1990 qui se sont ouvertes onze ans après l’éclatement de Change(alors que j’étais plongé dans tout autre chose : le son, la musique, le silence), je ne continuais à prendre connaissance de l’activité des revues de poésie qu’à travers les envois amicaux d’Henri Deluy (Action poétique) ou de Liliane Giraudon (Ifprolongeant, de manière un peu plus « sophistiquée » quant à sa réalisation, la formidable aventure de Banana Split, une des revues les plus originales de tous les temps) ; ainsi que par quelques achats ponctuels : la revue fig. de Jean Daive par exemple, dont le premier numéro, publié fin 1989 par Fourbis, dévoilait quelques pages retrouvées de Danielle Collobert.

En ce qui concerne Java, c’est avec le n°9, hiver 1992-93, qui proposait notamment un copieux dossier « Denis Roche vingt ans plus tard » , que contact a été pris, par l’entremise d’Yves di Manno qui me l’avait apporté un jour où il me rendait visite. Première impression : formidable (je me souviens l’avoir proprement dévoré) ! Même chose pour le n°17, été-automne 1998, avec un très roboratif dossier « Dominique Fourcade au propre et au défiguré » , paru quand je travaillais avec ce dernier pour la radio. Les entretiens menés par Java étant toujours de très grande qualité, on se félicitera de leur reprise dans cette anthologie (Roche, Fourcade, mais aussi Ben, Novarina, Deluy, Guglielmi, Rothenberg, Lucot, etc.) On ne peut qu’exprimer aujourd’hui le regret que cette décennie et demi de publications si fertile appartienne au passé, même si la plupart de celles et ceux qui ont fait de Java un « laboratoire central » sont toujours en activité, à l’exception du très radical Jacques Sivan et de l’inclassable Christophe Marchand-Kiss qui ne sont plus parmi nous.

Rendant compte trop brièvement de cette multiplicité d’interventions, à la fois ouvertes et précisément orientées, il serait déplacé de chercher à faire la part entre ce qui tient toujours et ce qui s’est un peu perdu en cours de route. Il suffit de consulter le sommaire pour saisir que ce qui a résisté aux sirènes de l’Académie, et continue de le faire, domine (il est intéressant, par exemple, de repérer la présence d’Annie Ernaux dans le premier numéro ou celle de Christophe Manon dans le dernier ; et de relever que dans le n°4 « Les objectivistes rendent visite à Java » ). Le « programme-manifeste minimal de Java » , reproduit dans les premiers numéros, formule en quelques mots l’essentiel : « Clocher, chapelle, école : les deux premiers mots pour indiquer un lieu circonscrit, clos, celui de la paroisse ou lieu de culte dans ce qu’il a de plus limité ; le troisième, également pour dénoncer un lieu, celui du » faire « , non pas produit du multiple, mais s’en dégageant et fonctionnant selon ses propres lois. » Faire école « c’est amener à soi, regrouper, travailler, drainer des individualités dont la variété met à jour les limites d’un » faire « qu’elles alimentent et qui les contient. / / Si créer une revue relève forcément du » faire « , disons sans ambages qu’il sera question ici de » faire la java « . Et si dans le » faire « il y a forcément la notion de lieu, il va sans dire que dans » faire la java « , c’est la multiplicité des lieux de paroles qui fera Java. » Répondant à quelques questions d’Yves di Manno, Jean-Michel Espitallier glisse quelques hypothèses : « Nous avons peut-être tiré notre force de notre légèreté. Nous n’étions que deux puis trois au poste de pilotage, liés par un rapport très affectif. […] Fabriquer une revue consiste à opérer des soudures, ligaturer, coller des joints et regarder comment ça marche. Pour enfoncer le clou, nous avons souhaité que les couvertures de la revue soient toutes différentes, confiées à des artistes dont nous étions proches. » Pas d’image de marque – donc ; et usage constant d’une caisse à outils pour assembler les pièces détachées. Qu’on nous pardonne de ne pas nous lancer dans un montage express à partir de ces 460 pages anthologiques. Et, pour ne pas avoir à choisir un seul texte parmi ceux des vivants ayant participé à l’aventure, prenons congé avec ce poème de Louis Zukofski (traduit par Yves di Manno) publié dans le n°4 (été 1990) : « À présent nous franchissons le pont,

Je le devine au son

Que font les roues par-dessus l’eau.

Ce soir on ne voit rien

Derrière les vitres. Mais des lumières brillent

Sur les deux rives. Et si l’on ouvre la portière

La brise marine souffle à travers la brume

Qui nous recouvre. » 4. Carnet pédagogique de croquis de Paul Klee aux Éditions Allia est un livre qu’il convient de lire, bien entendu, mais aussi de regarder au plus près, de page à page, de signe à signe. Aussi est-il préférable d’éviter de paraphraser ce qui, au-delà du théorique, se dégage de poétique propre au temps de son écriture. « Composé en 1924, le présent ouvrage a paru pour la première fois en 1925 chez Albert Langen à Munich. Il s’agit du deuxième volume des Bauhausbücher, » livres du Bauhaus « , publiés sous la direction de Walter Gropius et LászlóMoholy-Nagy. La mise en pages intérieure a été réalisée d’après la maquette originale de László Moholy-Nagy. » Un premier survol de cette petite cinquantaine de pages nous permet déjà d’énoncer que son écriture (dessinée) accorde le sérieux au ludique et une certaine souplesse à l’esprit de rigueur. Et il va de soi qu’il est impossible de lire quoi que ce soit de Paul Klee sans avoir en tête ses dessins, gravures et peintures (tisser des liens entre son œuvre et cet « enseignement théorique » , « à l’intersection de l’art, de la philosophie et de la science » , pouvant procurer quelque vertige).

Mettre au clair ses réflexions en vue de les faire passer – on ignore comment ça se traduisait entre quatre murs (puisqu’on ne peut pas entendre la voix de Klee qui, vu la quantité de texte, devait résonner). L’œil qui, un siècle plus tard, scrute cette somme de réflexions théoriques ne cesse d’être arrêté dans son mouvement – par un vif désir de prendre le temps d’examiner tel ou tel détail. Il arrive alors que l’impression de raideur disparaisse au profit de quelque chose qui pourrait s’apparenter, non sans humour, à une rêverie, même quand l’excès d’austérité – mathématique, géométrique – pourrait mettre en échec la bonne volonté de l’amateur d’art plus ou moins éclairé.

Chercher « à mettre à jour les lois de la nature à l’œuvre dans l’art. » Observer « des formes, des signes et leurs variations » afin de « les mettre en relation avec des processus cosmiques et biologiques » : « Une personne gravissant une structure en escalier et déployant un effort accru à chaque palier (structure rigide) » / « Les battements de jambes d’un nageur, un rythme à la structure souple » / « Une pierre tombe, par bonds toujours plus grands, en bas d’une pente raide (structure rigide et souple à la fois) » écrit Paul Klee. On en arrive rapidement au cosmos : « Un météore poursuit une trajectoire qui l’entraîne tout près de la terre, avant d’être dévié de sa trajectoire et de traverser la couche atmosphérique ; sous la forme d’une étoile filante incandescente, il échappe de justesse au danger de demeurer à jamais prisonnier de la terre, et poursuit sa course dans l’espace vide qui le refroidit et l’éteint (structure souple). » Et une fois établi que « la flèche a pour père cette pensée : comment puis-je étendre ma portée dans cette direction ? Au-delà de cette rivière, de cette mer, de cette montagne ! […] La pensée comme médium entre la terre et le monde. Plus le voyage mène loin, et plus le tragique se fait ressentir » , ce carnet s’achève au moment d’aborder le mouvement perpétuel, en couleurs – c’est dire le cheminement de l’idée, accordée à la main, en si peu de pages, dont la citation choisie en 4e de couverture formule un impeccable teaser : « C’est une question de vie ou de mort, et il revient à la petite flèche de trancher. » Conservateurs qui ne conservez rien, composé d’une lettre de Gustave Flaubert au conseil municipal de Rouen (écrite en 1871 et parue dans le journal Le Temps le 26 janvier 1872) et d’une postface non signée, intitulée La saine colère de Gustave Flaubert, est de ces petits volumes de format 10/17 cm aux Éditions Allia qu’on a plaisir à emporter le temps d’une brève randonnée dans les transports en commun ou, vu que les beaux jours reviennent, en forêt. Le prétexte de cette lettre est le refus de la municipalité de Rouen d’édifier un monument à la mémoire de Louis Bouilhet, un des plus anciens condisciples de Flaubert, lui-même poète et auteur de théâtre, et qui eut, comme on le sait (et l’oublie parfois), une profonde influence sur son ami. Mais peu importe… Ce qui compte, dans cette lettre, c’est le ton – la saine colère et la manière de la formuler – qui, bien au-delà du litige en question, en fait un cinglant pamphlet. En quelques pages, Flaubert « confronte la ville à sa mauvaise foi, elle qui n’honore que ceux qui payent grassement leur postérité. Et livre un manifeste contre l’ignorance et la mesquinerie d’une bourgeoisie pusillanime, pour laquelle l’art ne compte que s’il sert ses intérêts. » Le titre donné par Allia à ce volume, Conservateurs qui ne conservez rien, est vraiment épatant. Tout comme cette suite d’adresses que l’on y trouve : « Avant d’envoyer le peuple à l’école, allez-y vous-même ! / Classes éclairées, éclairez-vous ! / […] Tout votre effort intellectuel consiste à trembler devant l’avenir. / Imaginez autre chose ! Hâtez-vous ! ou bien la France s’abîmera de plus en plus entre une démagogie hideuse et une bourgeoisie stupide. » Une lecture des plus salutaires par les temps qui courent (à suivre)

Éric Chevillard, Jaune Soleil, Éditions de Minuit, mars 2026, 160 pages, 18€

Françoise de Laroque. Emmanuel Hocquard, À distance, Éric Pesty Éditeur, mars 2026, 280 pages, 28€

Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri, Jacques Sivan & leurs complices, Java 1989-2006, l’anthologie, Flammarion, février 2026, 492 pages, 28€

Paul Klee, Carnet pédagogique et de croquis, Éditions Allia, février 2026, 64 pages, 10€

Gustave Flaubert, Conservateurs qui ne conservez rien, Éditions Allia, janvier 2026, 48 pages, 6,50€

Source de l’article : Diacritik

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