‘Bandes d’hystériques’ : Kita Bauchet lève le voile sur l’histoire du féminisme belge avec humour, force et sororité
Méconnue, voire carrément oubliée, l’histoire des militantes belges de la seconde vague féministe des années 1970 est au cœur de Bandes d’hystériques, long métrage documentaire de la cinéaste Kita Bauchet (Une vie contre l’oubli, Bains publics). En miroir de notre époque et des luttes post #MeToo, elle lève le voile sur les actions des groupes Dolle Mina en Flandre, Marie Mineur en Wallonie, ou encore du Tribunal international des crimes contre les femmes (qui rassembla en 1976 près de 2000 femmes venues du monde entier), autant d’héritages racontés par celles qui les ont vécus, comme par celles qui poursuivent les combats aujourd’hui.
En amont de la sortie bruxelloise du film, qui sera projeté au Palace dès le 5 mars, puis à Anvers le 27 mars dans le cadre de l’événement 2026 Women, nous avons rencontré Kita Bauchet autour de ce projet entre passé et présent, éclairant également sur les chemins futurs qui restent encore à baliser pour la pleine égalité de genre, en droit et en pratique.
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C’est au cours de la réalisation de son film Une vie contre l’oubli [documentaire centré sur le journaliste et réalisateur André Dartevelle, sorti en 2026 et produit par Dérives, NDLR] que Kita Bauchet a découvert ses images des Marie Mineur, groupe féministe qui œuvrait en Wallonie auprès des ouvrières et menait des actions intégrant lutte des classes et féminisme. « J’ai immédiatement été captivée par leurs actions et j’ai été sidérée de n’apprendre leur existence que par ce biais détourné » , explique Kita Bauchet. « Pourquoi n’en avais-je jamais entendu parler auparavant ? Je me suis rendu compte qu’autour de moi, personne ne les connaissait. » De là est née une interrogation plus large sur cette histoire des luttes pour les droits des femmes en Belgique. Au croisement d’archives de la RTBF, de la VRT, mais aussi d’archives internationales (dont des images totalement inédites du Tribunal International des Crimes contre les femmes), Kita Bauchet nous fait redécouvrir des images puissantes, drôles, radicales et parfois bouleversantes, qui dormaient là depuis 50 ans. « J’ai eu le sentiment de mettre au jour un chapitre manquant de notre mémoire collective. Ces femmes avaient déjà posé, avec force et inventivité, des questions qui nous traversent encore aujourd’hui. » Créant un dialogue entre archives et regard contemporain, Bandes d’hystériques met en scène des entretiens avec ces pionnières, mais aussi des textes d’époque portés par des comédiennes d’aujourd’hui. « Ce qui me pousse à m’intéresser à ces luttes » , ajoute Kita Bauchet, « c’est ma prise de conscience que les droits des femmes sont fragiles, et que les problèmes de domination qu’elles rencontrent sont perpétuellement les mêmes malgré les quelques progressions de leur condition. Lorsque j’invite les jeunes comédiennes, auxquelles on s’identifie habituellement dans des films ou des séries, à dire des textes tirés des publications d’il y a 50 ans, c’est pour mettre en évidence qu’elles auraient pu les écrire elles-mêmes aujourd’hui. » Des textes forts, portés à l’écran par des actrices dans un montage qui laisse la place à leur humour, leur colère et leur intelligence politique. « Les thèmes qui y sont abordés, le harcèlement de rue, les injonctions sur leur physique faites aux femmes, l’appel à la mobilisation pour leurs droits, etc., sont malheureusement toujours d’actualité » , souligne la cinéaste. Comme le prouvent les affaires révélées par les différents #MeToo, le recul du droit à l’avortement, et les inégalités salariales toujours de mise.
Cette punchline, on la doit à Dani Frank, l’une des dix militantes, les dix pirates comme les appellent Kita Bauchet, qui ont pour noms Jeanne Vercheval, Chantal De Smet, Christiane Rigomont, Nadine Plateau, Jacqueline Aubenas, Ida Dequeecker, Jacqui Goedgebeur, Nicole Van de Ven ou encore Cécile Geens-Gosez.
Journalistes, enseignantes, hôtesse de l’air ou chercheuse, elles ont, chacune à leur manière, participé à cette histoire révolutionnaire, qui s’écrit encore aujourd’hui. « Malgré les avancées sociales majeures dont elles sont les actrices, les féministes des années 70 ont longtemps été marginalisées, quand ce n’est pas moquées, caricaturées comme étant des ‘bandes d’hystériques.’ » Avec pour résultat la minimisation de ces combats, et la transmission d’une mémoire erronée. « J’ai 50 ans, je suis de la génération suivante, et j’ai grandi avec le discours forgé par les hommes à leur sujet : des femmes anti-hommes, des rabat-joie, des mal-baisées, des lesbiennes (comme si lesbienne était une insulte !). En faisant ce film, j’ai découvert tout le contraire ! Ce sont des femmes drôles, impertinentes, courageuses, brillantes, organisées. Pour dénoncer des sujets graves, elles ont beaucoup utilisé l’humour, la provocation, elles cherchaient à attirer les médias pour faire parler de leurs causes et les images le prouvent, elles y parvenaient avec brio. » En résulte un documentaire drôle, énergique, qui brosse bien plus que le portrait d’un militantisme belge : il dresse celui d’une époque, d’une vague dont les échos résonnent encore aujourd’hui.
Même si elle ne s’est jamais revendiquée féministe, Chantal Akerman a tout à fait sa place au sein de cette « bande d’hystériques » , comme le montre Kita Bauchet au travers d’images d’archives touchantes et simples. « Par cette incursion, je voulais montrer que les années post-68 ont été foisonnantes pour les femmes. Dans tous les domaines, elles cherchaient à se faire une place, et c’est le cas de Chantal Akerman dans le cinéma. À 25 ans, elle réunit une équipe presque exclusivement féminine dans un monde très masculin qui est celui du cinéma à l’époque. Elle invente un nouveau cinéma en abordant le quotidien aliénant d’une femme entre deux âges. Elle est la première à le montrer, avec une précision d’horloger, et le choix de Delphine Seyrig pour incarner ce personnage est tout sauf anodin. Très vite, on a dit de Chantal Akerman qu’elle était féministe, mais très vite elle a voulu s’affranchir de ce rôle, elle ne voulait pas être cantonnée à cette étiquette qu’elle trouvait réductrice. Elle voulait être considérée comme cinéaste sans différence avec ses homologues masculins. » ►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici
Même si Chantal Akerman a réussi (à titre posthume) à s’élever au statut de cinéaste inoubliable avec Jeanne Dielman, [sacré meilleur film de tous les temps par la revue Sight and Sound], Bauchet dénonce le plafond de verre qui pèse encore aujourd’hui sur les femmes réalisatrices en Fédération Wallonie-Bruxelles. Car si, d’après une étude de l’association Elles font des films, la parité est quasi atteinte dans le documentaire, elle est loin d’être présente côté fiction. « D’après cette étude, les hommes captent deux fois plus d’argent pour leurs projets que les femmes, et seuls 1/5 des 70 longs-métrages initiés et produits en Belgique entre 2012 et 2020 ont été réalisés par des femmes. » Une documentariste vaudrait donc autant qu’un documentariste, mais une cinéaste de fiction ne vaudrait que le cinquième d’un cinéaste de fiction, selon ces chiffres. La parité est encore loin.
Pour Kita Bauchet, c’est l’un des enseignements les plus forts qui ressort de cette expérience de recherche et de tournage. « Malgré l’âge avancé de mes protagonistes, elles sont toujours en contact les unes avec les autres, sont toujours amies et portent beaucoup de respect vis-à-vis les unes des autres. » Une sororité que cette représentante de la génération X envie quelque peu, elle qui se considère comme ayant grandi dans une génération de femmes « qui se sont contentées des acquis durement gagnés par nos mères. Je suis admirative de leurs luttes. Avec ce film, j’ai l’impression d’œuvrer pour la cause, de briser des décennies de silence, et je suis bien décidée à poursuivre sur cette voie avec mes prochains films. » Se nourrir des luttes d’hier pour construire les actions de demain, c’est là tout le propos de Bande d’Hystériques. Un film parfait comme point de départ pour questionner son propre engagement, et remettre ces luttes sur le devant de l’histoire.
Infos pratiques
Sortie au Palace à partir du 5 mars
Projection le 27 mars à l’Arenberg à Anvers, dans le cadre de l’évènement 2026 Women, pour les 50 ans du Tribunal International des Crimes contre les Femmes. Plus d’infos www.2026women.org
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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes et aux minorités, sous-représentées dans les médias.
Source de l’article : RTBF



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