Affaire Epstein : comment la BNP s’est retrouvée dans le viseur de la justice américaine

Affaire Epstein : comment la BNP s’est retrouvée dans le viseur de la justice américaine

Pour mener son train de vie et faire ses dépenses courantes à Paris, Jeffrey Epstein a d’abord eu un compte chez Fortis France. Mais en 2008, il est transféré à la BNP qui a racheté Fortis. En février 2018, le compte du milliardaire américain est clôturé pour des questions de conformité, comme l’a relaté notre consœur du Monde. « BNP Paribas n’a entretenu aucune relation de banque privée ou de banque d’investissement » avec Jeffrey Epstein détaille son service communication à la cellule investigation de Radio France. Certains documents publiés par la justice américaine montrent qu’il avait plusieurs comptes à la BNP. Il a aussi eu des actions de la banque ou des produits financiers structurés par la banque française mais plutôt sur les conseils d’autres sociétés d’investissement américaines.

Toutefois, la BNP s’est quand même retrouvée dans le viseur de la justice américaine. En 2020, après la mort du financier, la procureure des Îles Vierges américaines, Denise George, décide de poursuivre plusieurs sociétés qui auraient tiré profit des abus sexuels commis par Jeffrey Epstein sur son île privée. Elle estime que certains de ses comptes personnels, professionnels et associatifs ont servi à payer des victimes présumées du trafic sexuel, voire des rabatteuses. Comme d’autres banques, la BNP a eu à répondre à une assignation à comparaitre de la part du procureur pour retracer l’origine des fonds d’Epstein. Dans cette affaire, JP Morgan a conclu un accord de 75 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites de la justice américaine. La BNP a-t-elle collaboré avec la justice américaine ou signé aussi un accord transactionnel ? « La banque n’a aucun lien avec cette affaire » , a répondu son service communication à la cellule investigation de Radio France. « Girls Flights » Pourquoi avoir clôturé son compte à Paris en 2018 ? La BNP n’a pas souhaité préciser à la cellule investigation de Radio France pourquoi le compte de Jeffrey Epstein n’était plus conforme. Dans un mail du 9 juin 2018, son avocate lui explique qu’il se révèle impossible d’ouvrir un compte en France en raison « de représailles des banques françaises » contre la mise en place d’une nouvelle législation. Il s’agit du FATCA, Foreign Account Tax Compliance Act, un règlement américain qui s’est renforcé depuis 2014. Il demande à tout établissement financier ou bancaire étranger de déclarer au fisc américain les revenus qu’un de ses ressortissants pourrait toucher par son intermédiaire. Les banques françaises ne se bousculent pas au portillon pour respecter ce nouveau règlement. Certaines vont même jusqu’à se débarrasser de leurs clients américains. « Moi, j’ai refusé des clients américains qui voulaient investir dans mon fond en France, parce que c’est trop compliqué avec l’administration fiscale américaine » , a confié un ex-trader à la cellule investigation de Radio France. Interrogé sur ce point la Fédération bancaire française affirme que « les banques françaises se conforment aux exigences de conformité quel que soit le pays concerné. » Dans les échanges avec son avocate en France, Jeffrey Epstein va alors proposer d’ouvrir le compte au nom de son majordome à Paris.

Comme d’autres ressortissants américains, il a du mal à trouver une banque en France à l’été 2018. Le Crédit Agricole a été le premier établissement contacté à refuser de lui ouvrir un compte à ce moment-là. Questionné sur ce refus par la cellule investigation de Radio France, la société répond : « en raison du secret bancaire, nous ne communiquons jamais sur les situations individuelles, y compris sur l’existence ou non d’une éventuelle demande d’ouverture de compte. » Les conseillers de Jeffrey Epstein vont alors tenter de démarcher d’autres banques. « Le Crédit du Nord n’ouvre pas de comptes aux citoyens américains. La Société Générale, seulement des placements d’entreprises. Barclays n’ouvre pas de comptes aux citoyens américains. Le CIC : nous avons contacté l’agence de New York et notre demande a été refusée » , résume l’avocate Marie-Joseph Experton dans un échange de mails du 9 août 2018. « Nous n’avons vraiment pas de chance avec les banques à Paris pour les citoyens américains » , écrit Richard Khan, l’ancien comptable du financier, lui aussi poursuivi en 2021 par la procureure des Îles vierges américaines dans sa procédure sur les mouvements d’argent et les victimes du trafic sexuel orchestré sur son île privée.

La demande de transparence de l’administration fiscale américaine semble donc pousser les banques à refuser un compte à Jeffrey Epstein plus que leurs règles internes de contrôle des risques. Avaient-ils des soupçons sur la probité de ce client ? Ou sur ses revenus et ses dépenses, lors de ces nombreux séjours dans l’hexagone ? La cellule investigation de Radio France a pu reconstituer en partie son emploi du temps en France de 2011 à son arrestation en 2019. Il vient une semaine par mois à Paris dans son appartement de l’avenue Foch avec des sauts de puce à Marrakech, Genève, Vienne ou Nice. Epstein dépense son argent au Bon Marché, à la Grande épicerie, chez Hermès ou chez Mercedes. Il reçoit de nombreuses visites notamment de jeunes femmes venant de Moscou, Kiev ou encore Prague pour un ou deux jours à Paris, comme le suggère un message du 5 septembre 2018 de son assistante Lesley Groff intitulé « girls flights » ( « les vols des filles » ).

Des produits financiers « exotiques » Dans les nombreux documents publiés par la justice américaine, le financier américain reçoit visiblement des conseils d’investissement de la part de fonds étrangers ou d’établissements comme Bank of America, JP Morgan, HSBC dans lesquels se trouvent des produits financiers de banques françaises comme BNP, le Crédit Agricole mais aussi d’entreprises françaises cotées en bourse comme Alstom, L’Oréal ou encore le groupe de liqueurs et spiritueux Remi Cointreau. Le fonds Apollo contient plusieurs titres d’entreprises françaises comme BNP ou Société Générale. Ce fonds était détenu par Léon Black, un proche de Jeffrey Epstein qui lui a versé plus de 158 millions de dollars entre 2012 et 2017. Même s’il n’y avait aucune trace de sa participation aux activités criminelles d’Epstein, il a dû démissionner d’Apollo Global Management en juillet 2021. En revanche, on retrouve des documents de la Société Générale Corporate & Investment Banking à New York, en 2012 dans lesquels l’établissement propose à Epstein des produits financiers dit « exotiques » , c’est dire très volatiles et plutôt risqués, au Vénézuéla. La banque n’a pas souhaité commenter cette information.

Éviter d’être trop imposé par le fisc français

Au-delà de l’affaire Epstein, les documents divulgués par la justice américaine dévoilent aussi les petits secrets de la finance. D’autres banques européennes apparaissent dans ces documents comme la Deutsche Bank et UBS. La banque suisse lui propose d’investir dans un fond appelé Millennium Fund avec une structure intéressante pour éviter d’être trop taxé par le fisc français. Dans le document, on peut lire que « Millenium Fund réduit ou élimine les taxes étrangères avec les conventions fiscales. » Et même de préciser que sur la taxation française, « il est prévu que les activités que l’entité du fonds au Royaume Uni et de sa succursale française soient menées de telle manière que la Master Partnership ne puisse être considérée comme exerçant une activité en France. » Il s’agit d’une technique d’optimisation fiscale selon des règles précisées par Bercy.

Selon plusieurs professionnels du secteur, Jeffrey Epstein n’avait pas besoin de conseillers en investissement puisqu’il s’agissait de son activité principale pour le compte de personnalités fortunées ou dans le secteur bancaire et financier comme Léon Black, Les Wesner ou encore Ariane de Rothschild. D’ailleurs, il a pu avoir accès au compte rendu d’une action de groupe menée par le cabinet Kent Recovery Services contre douze banques dont les françaises Société Générale, BNP et Crédit Agricole. Accusées d’entente anti-concurrentielle et de manipulation de taux, l’ensemble des banques ont signé un accord de 309 millions de dollars en 2018 avec les plaignants. Le Crédit Agricole estime que cette transaction n’a pas de rapport avec le financier américain. « Jeffrey Epstein était à un autre niveau que les autres clients. Avec son trust aux Îles Vierges, il n’avait pas besoin de conseil en évasion fiscale » , conclut un ancien trader.

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Source de l’article : Franceinfo

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