SFR : autopsie d’une chute, et ce qui attend les 25 millions de clients
Les plus jeunes de nos lecteurs auront du mal à y croire, mais il fut un temps où SFR regardait Orange dans les yeux. L’opérateur au carré rouge n’est pas né fragile. Créé en 1987 par la Compagnie générale des eaux (le futur Vivendi), il a bâti le deuxième réseau GSM français dès 1992. Pendant près de 20 ans, adossé à Vivendi puis Vodafone, il a affiché une santé que beaucoup d’opérateurs européens lui enviaient. Jugez plutôt, son chiffre d’affaires a été multiplié par 30 entre 1999 et 2007. Même pendant la crise des télécoms du début des années 2000, SFR fut l’un des rares à tirer son épingle du jeu en Europe, avec des marges qui n’ont pas fléchi. En 2008, la fusion avec Neuf Cegetel a donné naissance à un opérateur intégré, fixe et mobile, solidement ancré en deuxième position derrière Orange. Un véritable acteur industriel, en somme.
Avec Free, SFR prend cher
Avant de parler de l’éléphant dans la pièce, c’est-à-dire Patrick Drahi, il faut d’abord évoquer Xavier Niel. En janvier 2012, Free Mobile débarque avec un forfait illimité à 19,99 euros. Deux fois moins cher que la concurrence. L’onde de choc est brutale. Le revenu moyen par abonné mobile passe de 34 euros en 2009 à 19 euros en 2018. Avec une baisse de 45 %, c’est tout le marché trinque. Mais certains réagissent mieux que d’autres. Orange lance Sosh, Bouygues riposte avec B&You, les deux dès fin 2011. De son côté, SFR tarde. RED by SFR arrive certes au même moment que les offres concurrentes, mais l’opérateur met plus de temps à en faire une véritable arme commerciale.
On pourrait penser que ce délai n’est pas dramatique. Mais il n’est que le symptôme d’une gestion pas à la hauteur de l’enjeu. Entre 2012 et 2018, SFR est en effet le seul opérateur à perdre des abonnés en valeur absolue, avec -2,9 millions de clients et -7,5 points de part de marché. Dans le même temps, Free en gagne 9,7 millions. SFR ne se remettra jamais complètement de cet épisode. Sentant le vent tourner et souhaitant se recentrer sur le divertissement, Vivendi met l’opérateur en vente. Et c’est là que Patrick Drahi entre en scène.
La méthode Drahi
Avril 2014. Numericable, filiale du groupe Altice, rachète SFR pour 17 milliards d’euros. L’opération est financée par un endettement massif (leveraged buyout), dans une manœuvre que le monde de la finance n’a pas l’habitude de voir appliquée à un acteur aussi gros qu’un opérateur télécom. La mécanique est simple puisqu’on emprunte pour acheter, puis on rembourse avec les bénéfices de la cible. Dès 2015, Patrick Drahi fait main basse sur les 20 % de parts restantes de Vivendi, pour 3,9 milliards. Il enchaîne en parallèle les acquisitions, avec pêle-mêle BFM, RMC, Portugal Telecom et Cablevision aux États-Unis qui tombent dans son escarcelle. La méthode de financement étant toujours la même, la dette mondiale d’Altice explose à 50 milliards d’euros.
Notez que la méthode Drahi ne consiste pas seulement en des montages financiers à haut risques. C’est aussi des promesses non tenues. Revenons un peu en 2014. Lors du rachat de SFR, il avait écrit au ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg et à Fleur Pellerin pour leur garantir qu’il n’y aurait aucune suppression d’emplois jusqu’à fin juin 2017. Mais dès l’été 2016, cette promesse se trouve oblitérée par l’un des plus grands plans sociaux de l’histoire des télécoms français. Il est ici question de 5 000 suppressions de postes, soit plus d’un tiers des effectifs de l’époque. Le sort réservé au service client est particulièrement révélateur puisque ce service est passé de 1 500 employés à une quarantaine en un an seulement. Dans les faits, la prestation a surtout été externalisée au Maroc.
Les conséquences sont immédiates puisque SFR concentre à lui seul 55 % des plaintes consommateurs enregistrées par l’AFUTT en 2016 et 2017. L’UFC-Que Choisir comptabilise 6 500 litiges rien que pour 2017. En mars 2021, un deuxième plan social supprime 1 700 postes de plus. La méthode Drahi a donc consisté à couper les coûts, à tailler dans la masse salariale pour extraire du cash qui devait ensuite servir à rembourser la dette colossale. Les conséquences arrivent très vite. De 2015 à 2025, SFR finit bon dernier de tous les classements de satisfaction, de l’Arcep à UFC-Que Choisir en passant par l’AFUTT et Ifop. Aucun autre opérateur français n’a jamais fait « mieux » .
Scandales, fuites de données et réseau défaillant
Les choses s’accélèrent à partir de juillet 2023. Armando Pereira, cofondateur d’Altice et bras droit de Drahi, est soupçonné de corruption au Portugal. Il lui est reproché d’avoir attribué des centaines de millions d’euros de contrats à des sociétés liées à ses proches. En France, le Parquet national financier ouvre également une enquête de son côté. Drahi se dit « trahi » . Mais le mal est fait et l’image du groupe s’en trouve encore plus écornée.
Les choses ne s’arrangent pas en 2024. C’est au tour de la cybersécurité de s’effondrer, avec quatre intrusions en six mois. Avec, à la clé, des millions de données clients (noms, adresses, IBAN, numéros de SIM) dans la nature. Le 16 juin 2025, c’est au tour du réseau de lâcher, de manière aussi spectaculaire que pénalisante pour les abonnés de l’opérateur, avec une panne nationale d’environ 13 heures. En novembre, le collectif Near2tlg revendique 3,6 millions de dossiers volés. SFR dément. Mauvaise idée puisque les pirates publient tout sur Telegram.
L’heure du dépeçage
À la lumière de cet enchaînement de déconvenues, vous ne serez pas surpris d’apprendre que le bilan 2024 de SFR a été catastrophique, avec la perte de 1,3 million d’abonnés, un chiffre d’affaires en baisse de 5,6 % à 10 milliards et une perte nette de 1,1 milliard. Altice vend tout ce qu’il peut, de BFM TV et RMC à CMA CGM pour 1,55 milliard aux data centers à Morgan Stanley pour 500 millions. En février 2025, après un bras de fer avec ses créanciers, Drahi finit par signer un accord. Sa dette passe de 24,1 à 15,5 milliards, soit un effacement de 8,6 milliards. La contrepartie étant que BlackRock, Pimco et Fidelity (les créanciers, donc) obtiennent 45 % du capital. Validé par un tribunal en août 2025, cet accord ouvre grand les portes à un rachat.
Ce dernier commence à prendre forme le 14 octobre 2025, lorsqu’Orange, Bouygues et Free déposent une offre conjointe de 17 milliards d’euros. Ils essuient un refus net d’Altice. Mais il en faut plus pour décourager le trio. Ils lancent un processus d’audit approfondi (due diligence) début janvier 2026, bouclé en cinq semaines seulement, par 200 experts ! Un délai inhabituellement court, qui montre l’empressement des uns à acheter et des autres à vendre. La nouvelle offre, qui aurait été revalorisée autour de 20 milliards, est attendue fin avril. Il se murmure aussi que l’Élysée veut boucler le dossier avant la présidentielle de 2027. De leur côté,les créanciers ont menacé de déposer Patrick Drahi s’il ne cède pas SFR dans les deux ans.
Même si tout n’est pas encore réglé, il est déjà possible de tirer un premier bilan de cette affaire. L’histoire de SFR sous Drahi, c’est celle d’un modèle financier qui a fonctionné pour l’actionnaire, mais seulement parce qu’elle a méthodiquerment détruit la valeur industrielle, sociale et humaine de l’entreprise. Le consommateur en a aussi été victime du fait de la dégradation du service. À terme, les secousses pourraient même impacter l’ensemble des clients français, si la consolidation entraîne les hausses de prix observées partout où elle s’est produite en Europe.
Ce qui pourrait changer pour vous
Du côté des consommateurs, c’est encore très flou dans la mesure où les discussions sont encore en cours. Mais en observant les dynamiques de telles opérations, c’est-à-dire le passage de quatre opérateurs à trois, dans d’autres marchés européens, nous pouvons dégager quelques tendances.
Les prix vont-ils augmenter ?
C’est évidemment la question qui fâche. En 2012, le passage de quatre à trois opérateurs en Autriche a provoqué des hausses de 14 à 20 % pour les clients existants… et jusqu’à 90 % pour les nouveaux abonnés. Deux économistes auditionnés au Sénat en novembre dernier ont prévenu qu’un scénario proche était « quasi certain » en France dans les deux prochaines années. Dans les faits, la hausse a même déjà commencé puisque le baromètre Ariase affirme que le prix moyen d’un forfait mobile a augmenté de 17,4 % en un an, passant de moins de 10 euros au printemps 2025 à près de 13 euros début 2026.
Un moratoire de deux à trois ans sur les tarifs est attendu. Mais après ? Les experts redoutent des hausses progressives, rendues moins lisibles par l’ajout de services (5G, streaming inclus, options internationales, etc.). Quant aux marques low-cost comme RED, Sosh ou B&You, rien ne garantit qu’elles survivent à la consolidation.
Que deviennent les abonnés SFR ?
La loi protège les consommateurs. Si le repreneur modifie le contrat (prix, conditions générales, enveloppe de données) l’abonné dispose de quatre mois pour résilier sans frais, même s’il est encore dans une période d’engagement. Le juriste Olivier Gayraud (CLCV) rappelle qu’il ne faut jamais résilier soi-même, mais souscrire directement chez le nouvel opérateur et demander la portabilité. La continuité de service est garantie dans la mesure où le réseau physique ne disparaît pas. Le casse-tête portera plutôt sur la répartition des clients entre les trois acquéreurs, et le sort des 300 boutiques SFR.
La facture sociale
Ce sera sans doute le volet le plus sombre. La CFE-CGC Télécoms chiffre l’impact entre 8 000 et 12 000 suppressions de postes. La CFDT évoque « 70 % des postes menacés » chez SFR. La CFE-CGC dénonce par ailleurs une enveloppe d’un milliard d’euros prévue par le consortium pour financer les plans sociaux. Sébastien Crozier, président de la CFE-CGC Orange, ne fait pas dans la dentelle : « Les acheteurs entretiennent le mythe qu’il n’y aura pas de suppressions dans leurs rangs. C’est une illusion. » Les syndicats exigent un gel des licenciements et le retour en France des 25 000 emplois télécoms déjà délocalisés.
Côté réseau
À court terme, attendez-vous à des turbulences. Fusionner les systèmes informatiques, redistribuer les clients, réorganiser les équipes autant d’étapes d’une transition qui prendra de 12 à 24 mois. À moyen terme, un marché à trois acteurs plus puissants pourrait dégager les moyens d’investir davantage dans la fibre et la 5G. Vous aurez noté le conditionnel…
Source de l’article : Les Numériques



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