Maroc : La chanson de pluie « Achta ta ta » est-elle plus qu’une simple comptine pour enfants ?

Au Maroc, l’arrivée des premières pluies est presque un rituel. Les enfants s’élancent dehors, visage tourné vers le ciel, en chantant : « Achta ta ta ta ta, a wlidat lherata » , soit « Oh pluie, pluie, pluie, oh enfants des paysans » . Cette comptine, transmise de génération en génération, symbolise le début de la saison des pluies et devient un hymne joyeux de l’hiver. Elle s’intègre aisément aux jeux de cour de récréation, et certaines mères l’utilisant comme une berceuse apaisante pour endormir leurs petits.

À première vue, la chanson semble simple et innocente. La version courte, connue de la plupart des familles, ne comporte que quelques couplets, dont certains restent énigmatiques. Qui est Bouzekri, mentionné dans les paroles ? Pourquoi doit-il cuire le pain ? Et qui est ce juge recevant les enfants des paysans ? Ces questions restent souvent sans réponse. « Achta ta ta » , une chanson politique

En réalité, « Achta ta ta » n’est pas qu’une simple comptine ou une berceuse inoffensive. Au début des années 1990, elle a été réinterprétée par le groupe marocain Handala, formé à Gennevilliers, en banlieue parisienne, par les chanteurs Saïd et Hajar.

La version de Handala, d’environ trois minutes, débute par le son de la pluie et du tonnerre avant de se transformer en un chant rythmé porté par les voix distinctes de Saïd et Hajar. Le ton enjoué laisse peu à peu place à des thèmes plus graves : la faim, l’injustice sociale, et un « juge corrompu » . La chanson évoque des enfants désespérés de pain et de lait et fait même allusion à des projets nationaux majeurs comme la construction de la Mosquée Hassan II à Casablanca.

Certains affirment que la version originale remonte à bien avant Handala, et que le groupe ne l’a que réintroduite dans un nouveau format. Ils ont conservé la mélodie mais réécrit et élargi les paroles pour refléter le climat social et politique des années 1980 et 1990. À l’époque, le Maroc subissait les conséquences des politiques d’ajustement structurel, impactant fortement les communautés rurales. À travers « Achta ta ta » , Handala a donné voix à ce qu’ils voyaient comme la souffrance des « enfants des paysans » .

Un groupe éphémère

Le groupe Handala n’a eu qu’une existence éphémère, ne sortant qu’un seul album composé de neuf chansons, toutes marquées par un fort engagement politique. Au-delà d’ « Achta ta ta » , l’album abordait des thèmes tels que les prisonniers politiques, l’injustice sociale et la cause palestinienne.

Certaines chansons étaient interprétées en darija marocain, tandis que d’autres utilisaient des dialectes du Moyen-Orient, notamment pour parler de la Palestine. Le nom du groupe, Handala, fait référence au personnage iconique créé en 1969 par le caricaturiste palestinien Naji al-Ali, un enfant aux pieds nus devenu symbole de résistance et d’identité palestiniennes, prenant sa forme célèbre en 1973.

Aujourd’hui, toutefois, la plupart des Marocains se souviennent d’ « Achta ta ta » simplement comme la joyeuse chanson de pluie de leur enfance. Sa réinterprétation politique a en grande partie disparu de la mémoire collective. Ce qui demeure, c’est l’image d’enfants riant sous la pluie, inconscients que la mélodie qu’ils chantent portait autrefois un message bien plus lourd et engagé.

Source de l’article : Yabiladi.com

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