Mehdi Lahlou : « L’avenir est dans une gouvernance démocratique et transparente des ressources hydriques »
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A travers cette contribution, initialement conçue sous forme de questions pour une interview, Mehdi Lahlou, professeur d’économie, enseignant à l’Institut National de la Statistique et d’économie appliquée à Rabat, partage avec nous son regard sur la question vitale et stratégique de l’eau au Maroc.
La Pluie, enfin, encore… Est-ce pour autant une sortie de crise ?
Les précipitations et chutes de neige exceptionnellement abondantes enregistrées récemment au Maroc ont permis d’atténuer, à court terme (beaucoup ont parlé, très probablement précipitamment, de la ‘’fin de la sécheresse’’), les tensions liées à la crise hydrique, sans pour autant marquer la fin de la sécheresse structurelle que connaît le pays depuis plusieurs années. En effet, la sécheresse au Maroc, pays méditerranéen s’il en est, s’inscrit dans une dynamique pluriannuelle caractérisée par une accumulation de déficits pluviométriques successifs, dont les effets se traduisent par un affaiblissement durable des ressources hydriques de surface et souterraines. Si les épisodes pluvieux intenses contribuent à améliorer temporairement les niveaux de certains barrages et à soutenir l’agriculture pluviale, leur impact sur la recharge des nappes phréatiques demeure limité en raison de la lenteur des processus d’infiltration et de la forte proportion des eaux perdues par ruissellement. Cette situation est aggravée par les effets du changement climatique, qui accentue l’irrégularité des précipitations, en réduisant leur fréquence tout en augmentant leur intensité. Par ailleurs, la pression structurelle exercée sur la ressource en eau — notamment par l’agriculture irriguée, l’urbanisation et les usages économiques dans l’industrie ou le tourisme — limite la capacité du système hydrique national à se reconstituer durablement. Dès lors, les améliorations observées au cours des deux derniers mois en termes d’apports en eau relèvent davantage d’un répit conjoncturel que d’une ‘’sortie de crise’’, soulignant la nécessité d’une transformation profonde des modes de gouvernance, de préservation et de répartition de l’eau disponible entre territoires et usages.
L’eau, une ressource structurellement rare au Maroc, malgré des rémissions conjoncturelles plus ou moins importantes, telle celle qui est en cours depuis début décembre 2025
Entre 1960 et 2020, et à l’exception de quelques années marquées par des épisodes hydrologiques remarquables (dont, les plus récents, 1995/1996, 2009/2010, 2014/2015, 2025/2026), les ressources hydriques renouvelables disponibles au Maroc – hors nappes phréatiques – ont connu une diminution progressive et significative, passant, en 60 ans, d’environ 2.560 m³ à près de 620 m³ par habitant et par an. Cette évolution a inscrit le pays dans une situation de stress hydrique structurel, lui qui se trouve dans un espace méditerranéen parmi les plus affectés par le processus de changement climatique. Sur ce plan, la période 1971-2000 a enregistré une baisse des apports pluviométriques de l’ordre de 15 % par rapport à la période 1961-1990, tendance qui s’est traduite, sur le long terme, par une contraction marquée des ressources en eaux de surface. Celles-ci sont ainsi passées d’une moyenne annuelle estimée à 21,7 milliards de m³ sur la période 1945-1980 à 17,9 milliards de m³ entre 1945 et 2021 (-17,5 %), puis à 14,6 milliards de m³ sur la période 1981-2021 (-32,9 %), atteignant un niveau particulièrement bas de 10,4 milliards de m³ entre 2015 et 2021, soit une réduction de plus de 50 % par rapport à quatre décennies plus tôt.
Cette trajectoire de raréfaction des pluies s’est traduite, au début des années 2020, par une situation critique des retenues de barrages. En 2023, le taux de remplissage des principaux barrages du pays dépassait à peine 23% (23,3%), illustrant l’ampleur d’une crise hydrique accentuée par deux années (2022, 2023) parmi les plus sèches jamais enregistrées par le pays. Les précipitations, très abondantes et les chutes de neige enregistrées depuis le début du mois de décembre 2025 dans plusieurs régions du Maroc – au Nord-Ouest du pays, et sur le Moyen et Grand Atlas, notamment – ont certes permis une amélioration (ponctuelle!) des apports de surface et un relèvement important des taux de remplissage de la plupart des barrages (ce taux a atteint près de 62 % au 3 février 2026 lorsqu’il n’était que de 27,7% au même jour, un an plus tôt). Toutefois, cet épisode, exceptionnel de par sa durée et son intensité, ne devrait pas suffire à inverser une tendance lourde, de long terme, caractérisée au cours des 7 dernières années, par une accumulation de déficits hydriques successifs et par une forte dégradation des nappes souterraines.
Par ailleurs, la baisse tendancielle des ressources hydriques est allée de pair avec une très forte variabilité interannuelle des précipitations, phénomène quasi-normal au sud de la Méditerranée. Les ressources en eau de surface, estimées au Maroc, en moyenne, à près de 18 milliards de m³ par an, fluctuent, selon les années, dans une fourchette allant de 3 à 48 milliards de m³, soit dans un rapport de un à seize. Cette instabilité temporelle se double d’un déséquilibre spatial marqué : sur la période 1940-2017, les précipitations annuelles dépassent 800 mm dans le Nord-Ouest du pays, se situent entre 400 et 600 mm dans le Centre, entre 200 et 400 mm dans l’Oriental et le Souss, et chutent entre 50 et 200 mm dans les zones est et sud-atlasiques.
Ainsi, si la neige et les pluies récentes constituent, à n’en pas douter – malgré l’advenue de graves inondations à l’est et au nord de la plaine du Gharb (qui ne sont pas sans rappeler celles que cette même région a connues au cours de l’hiver 1962/1963) – un répit hydrologique bienvenu, elles pourraient surtout confirmer l’entrée du Maroc dans un régime climatique encore plus erratique, où l’alternance entre sécheresses prolongées et épisodes pluvieux intenses deviendrait la norme. La question n’est donc pas celle de la fin de la sécheresse, mais celle de la capacité des politiques publiques à répondre à une rareté devenue structurelle de la ressource en eau et à faire face au phénomène récurrent des inondations. L’une, selon toute probabilité, n’allant absolument pas sans les autres.
Que faire face à l’imprévisible ?
Dans ce cadre climatique global, imprévisible sur le long terme, bien mouvant à brève échéance, se pose avec acuité la question suivante : que faire pour garantir effectivement le droit d’accès à l’eau à chaque citoyen et citoyenne, et pour faire en sorte que cette ressource vitale soit équitablement répartie et bien préservée au bénéfice des générations actuelles et à venir ? Les épisodes pluvieux neigeux importants évoqués ci-dessus viennent justement nous rappeler, s’il en était encore besoin, que la crise de l’eau dans le pays ne relève pas uniquement d’une pénurie naturelle structurelle, mais tout autant d’une incapacité persistante à gérer la variabilité climatique, à valoriser les périodes d’abondance intermittentes et à répartir judicieusement cette ressource naturelle vitale entre activités et régions, au profit de tous les vivants.
Des solutions de principe d’abord, à répéter autant que nécessaire.– L’eau est un bien commun. De ce point de vue, elle ne peut relever que d’une gestion publique et communautaire. Autrement exprimé, c’est aux collectivités locales, sous la supervision de l’État – garant du respect de la Constitution et de la bonne exécution des lois, dont précisément celles qui portent sur le droit d’accès à l’eau pour tous – qu’il revient de rendre l’eau potable accessible à tous les citoyens et citoyennes, dans des conditions qui en assurent la pérennité et la qualité. Les pluies récentes, loin d’infirmer cette exigence, confirment au contraire que l’appropriation privée et la logique marchande sont incapables d’organiser la gestion rationnelle et solidaire de ressources aussi fluctuantes, entre rareté potentielle et abondance virtuelle.
– Dans cette même veine, l’article 31 de la Constitution de 2011 (imposé en son temps par les actions pertinentes de la société civile), de même que la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies de juillet 2010, garantissent l’accès à l’eau pour tous, abstraction faite de la question du revenu. Il conviendrait, à cet effet, de mettre en place un fonds national de l’eau permettant aux classes, très nombreuses, en situation de précarité, d’accéder gratuitement à l’eau. Ce fonds devrait également jouer un rôle de stabilisateur social en période de crise hydrique ou d’événements climatiques extrêmes, qu’il s’agisse de sécheresses prolongées ou d’inondations destructrices.
Des solutions de simple politique publique.
– Revoir en profondeur la politique agricole du pays. Faire le bilan des programmes dits « Maroc Vert » , à l’œuvre depuis 2008, puis « Green Generation » à leur suite, qui ont fortement contribué à la pression, devenue insoutenable avec les années, exercée sur les nappes phréatiques à travers l’ensemble du territoire national, ont profité essentiellement à de grands agriculteurs exportateurs de pastèques, d’avocats ou de fruits rouges, sans pour autant améliorer le sort des petits et moyens paysans, ni renforcer la sécurité alimentaire nationale. À ce propos, en revenant tout bonnement à des cultures méditerranéennes (olivier, figuier, amandier, légumineuses, grenadier, etc.), en recourant à des productions mieux adaptées à un climat chaud et sec (pistachier, par exemple), en renforçant la culture du maïs blanc, de l’orge ou du blé dur, et en rationalisant les systèmes d’irrigation mis à la disposition des agriculteurs, il devrait être tout à fait possible d’abaisser la part de l’agriculture dans les usages de l’eau, aujourd’hui proche de 80 % en moyenne, à moins de 50 %.
– Considérer l’eau orientée vers les cultures de rente et d’exportation comme un véritable facteur de production et la tarifer en conséquence. Procéder de la sorte aussi bien pour les grandes exploitations reliées aux réseaux des barrages que pour les eaux puisées dans les nappes phréatiques. En ce sens, imposer la mise en place de compteurs dans toutes ces exploitations, notamment dans les régions où domine désormais le palmier dattier. Cela, afin de s’assurer d’usages plus économes et plus rationnels de l’eau, d’autant plus nécessaires que les périodes de recharge, même abondantes, restent aléatoires.
– La politique des barrages suivie jusqu’à nos jours, qui a permis au pays d’éviter la soif, et de réduire, jusqu’à une certaine limite (qui semble avoir été franchie depuis la fin du mois de janvier 2026) les risques d’inondations, doit désormais comporter la construction de petits barrages et d’ouvrages collinaires qui seraient disséminés partout sur le territoire national. Elle doit absolument être revue dans le sens d’une plus forte couverture forestière des bassins versants, réduisant par la même occasion l’envasement des retenues d’eau en place. Pour le reste, et vu ce que le Maroc connait depuis la fin de l’année 2025 en termes de déséquilibre entre les taux de remplissage des barrages les plus importants selon les différentes régions du pays, mettre en place rapidement des interconnexions durables entre certaines des plus importantes structures (dont, notamment, les barrages Al Wahda, 3,6 milliards de m3 de retenue théorique, empli à près de 90 % – au 3 février 2026, et Al Massira, 2,7 milliards de m3 de retenue, empli à un peu plus de 15%, au même jour). Cela, autant pour éviter les inondations là où survient un trop-plein d’eau que pour réduire les pertes d’eau en mer. Tout en veillant, toutefois, à ce que toutes les rivières du pays gardent un débit d’écoulement compatible avec la sauvegarde de leur utilité écologique et environnementale.
– Mettre en place, parallèlement à la politique des barrages, de véritables programmes de recharge artificielle des nappes phréatiques, en privilégiant l’infiltration des eaux de pluie et de ruissellement lors des épisodes pluvieux intenses. Les pluies et neiges récentes ont montré que d’importants volumes d’eau continuent d’être perdus faute d’ouvrages adaptés, alors même que les nappes, notamment dans les zones agricoles, demeurent fortement surexploitées.
– Intégrer pleinement la prévention des inondations dans la politique nationale de l’eau. Les crues et inondations meurtrières observées ces dernières années, et au tout début du mois de décembre 2025 avec la mort de près de 40 personnes dans la ville atlantique de Safi, constituent indiscutablement un échec de gouvernance hydrique, aux échelles nationale et locale. Restaurer les zones naturelles d’expansion des crues, revoir les politiques d’urbanisation en zones inondables et protéger les populations les plus vulnérables doivent devenir des objectifs à part entière du droit à l’eau.
– En tant qu’axe de solution sur le long terme, et vu l’importance primordiale des arbres dans le cycle de la pluie, de la neige et dans le fonctionnement du système hydrique naturel dans son ensemble, procéder à de vastes campagnes nationales de forestation et de reforestation. Il s’agit de couvrir d’arbres les bassins versants – en limitant par la même occasion le processus d’envasement des barrages – de faire de même avec les piémonts, et de renforcer et protéger le couvert forestier des versants est et sud des chaînes de l’Atlas, véritables châteaux d’eau du pays, aujourd’hui en péril, ainsi que du Rif. La forêt joue en effet un rôle déterminant dans la régulation de la fonte nivale et dans la recharge lente et durable des nappes. En prendre soin, c’est garantir, dans de larges proportions, la durabilité des (bonnes) précipitations.
– À ce niveau, faire en sorte de couvrir entre 8 et 10 millions d’hectares de forêts sur l’ensemble du territoire national, et le faire rapidement. On est bien loin des 50.000 à 100.000 hectares annuels prévus pour être reboisés d’ici à 2030. À ce dernier rythme, il faudrait entre 70 et 140 ans pour atteindre un tel objectif, ce qui est manifestement incompatible avec l’urgence climatique et hydrique. De ce point de vue, attendre serait une erreur politique majeure. Surtout qu’il a été démontré récemment, dans le secteur du football plus particulièrement, que la volonté transcende les difficultés financières du moment.
– Sauvegarder les lacs, spécialement ceux du Moyen et du Haut Atlas, interdire les pompages dans leurs périmètres, assurer leur dépollution, renforcer la couverture forestière de leurs bordures et les considérer comme des éléments stratégiques du système hydrique national.
– Dans le même objectif, utiliser une partie des eaux produites par les stations de dessalement de l’eau de mer – et qui ne pourraient être transférées vers l’intérieur des terres en raison de leur coût qui restera encore élevé – pour irriguer certains espaces le long de la côte atlantique, notamment entre le Souss et la Mauritanie, et établir, dans les zones sahariennes du pays, des ceintures vertes comme barrières face à l’avancée des sables et comme moyens de lutte contre le réchauffement climatique. Le dessalement, avec ses 1,7 milliard de m3 prévus pour l’an 2030, doit rester une solution industrielle d’appoint intéressante, mais strictement subordonnée aux politiques de sobriété, de réutilisation et de valorisation des eaux pluviales.
– Faire de la récupération des eaux de pluie une stricte obligation dans les plans d’urbanisation et les règles architecturales. En ce sens, toutes les administrations publiques, ainsi que les entreprises industrielles et hôtelières, de même que les résidences collectives, publiques ou privées, devraient être équipées de systèmes de récupération des eaux de pluie à partir de leurs terrasses et surfaces bâties pour l’ensemble de leurs usages non potables, avec des objectifs chiffrés et contrôlables.
– Obliger toutes les entreprises grosses consommatrices d’eau à s’équiper de moyens de dépollution et de récupération et de réutilisation des eaux à leur disposition, et appliquer fermement, à ce niveau, le principe du « pollueur payeur » prévu par la loi sur l’eau de 2015.
– Obliger les entreprises minières, dont les opérations de production polluent les eaux de surface comme celles des nappes phréatiques ou détruisent leur environnement forestier, à remettre les milieux concernés dans un état écologiquement viable au moment de l’arrêt de leurs activités. Cela concerne l’OCP aussi bien dans les zones d’extraction (Khouribga, Oued Zem, Benguerir, etc.) que dans les sites de transformation (Jorf Lasfar, Safi, etc.).
– Réhabiliter les systèmes d’irrigation traditionnels, les Khattaras notamment, dans les zones où ils constituaient historiquement la base de l’irrigation, et donc des cultures, telles que le Tafilalet, Zagora, Ouarzazate ou encore Marrakech. À ce propos, lancer des projets de coopération avec des pays disposant de systèmes similaires, comme la Tunisie, l’Iran ou le Sultanat d’Oman. Ce dernier ayant pu, au cours des dernières années, procéder, avec l’aide de l’UNESCO, à la remise en état de ses Aflaj (nom local des Khattaras), permettant de rendre à nouveau exploitables des milliers d’hectares dans des zones aussi arides que de larges parties du Sud Est et du Sud du Maroc.
– Enfin, instaurer une gouvernance démocratique et transparente de l’information hydrique, en garantissant l’accès public aux données relatives aux niveaux des barrages, des nappes phréatiques, aux volumes transférés et aux usages sectoriels de l’eau, et en associant réellement les collectivités territoriales, les usagers et les citoyens aux décisions concernant cette ressource vitale.
Source de l’article : Challenge.ma



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