Uber quitte la Tanzanie : une leçon africaine de régulation pour la tech mondiale
Le 30 janvier derniers, des milliers d’utilisateurs tanzaniens ont ouvert l’application Uber pour découvrir un message laconique : « Uber services are no longer available in Tanzania. » Pas de longue explication, pas de conflit public spectaculaire. Simplement la fin d’une présence entamée en 2016 avec l’ambition de transformer la mobilité urbaine du pays. À première vue, il s’agit du retrait classique d’un groupe mondial d’un marché secondaire. En réalité, l’événement est bien plus conséquent. La Tanzanie vient de démontrer que les marchés africains ne sont plus de simples terrains d’expansion pour les plateformes globales, mais des espaces souverains capables d’imposer leurs propres priorités — quitte à provoquer le départ d’un acteur coté à des dizaines de milliards de dollars.
Dix ans d’expansion, puis le tournant réglementaire
Uber lance ses activités en Tanzanie en juin 2016, d’abord à Dar es Salaam, puis à Arusha, Mwanza, Dodoma et Zanzibar. Le modèle est classique : recrutement massif de chauffeurs, promotions agressives, tarification dynamique et forte dépendance aux algorithmes pour équilibrer l’offre et la demande. Pendant plusieurs années, la croissance est rapide. Début 2026, environ 1500 chauffeurs sont encore actifs sur la plateforme.
Le tournant intervient en mars 2022, lorsque l’Autorité de régulation des transports terrestres (LATRA) introduit une série de mesures destinées à encadrer le secteur : plafonnement des commissions à 15% (puis ajustées à 25%), mise en place de tarifs indicatifs et de prix minimums, restriction des mécanismes de surge pricing et renforcement des exigences administratives pour les chauffeurs. Ces mesures répondent à des plaintes récurrentes sur l’insuffisance des revenus des chauffeurs après commissions et la flambée imprévisible des prix pour les passagers. Uber suspend ses opérations en avril 2022. Après des négociations, un compromis partiel permet un retour en 2023, mais la tension de fond persiste : le modèle d’Uber repose sur la flexibilité tarifaire et l’optimisation algorithmique, tandis que le régulateur tanzanien privilégie la stabilité et la prévisibilité. Fin janvier 2026, la rupture devient définitive.
Au-delà des règles techniques, c’est un affrontement entre deux visions. D’un côté, la logique des plateformes mondiales : croissance rapide, ajustement permanent des prix, commissions modulables et incitations financières pour stimuler l’offre. De l’autre, la logique régulatoire tanzanienne : limiter l’extraction de valeur, protéger le revenu des chauffeurs, éviter les pics tarifaires et préserver l’équité du marché. En plafonnant les commissions et en limitant la tarification dynamique, la Tanzanie a neutralisé les principaux leviers de rentabilité d’Uber. Ce choix n’était pas anodin : il signifiait que l’État acceptait de sacrifier la présence d’un acteur mondial pour maintenir l’intégrité de son cadre réglementaire.
Une concurrence plus agile
La réglementation seule n’explique pas le départ. Bolt a rapidement ajusté sa structure de coûts et intégré le paiement en espèces, essentiel dans un marché encore largement dominé par le cash. InDrive, avec son modèle de négociation directe entre chauffeur et passager, a séduit une clientèle sensible aux prix. Des applications locales ont su tisser un lien plus étroit avec les associations de chauffeurs. Uber, en revanche, s’est montré plus lent à localiser son modèle : dépendance marquée aux paiements numériques, partenariats institutionnels limités, fidélisation des chauffeurs fondée sur des bonus temporaires plutôt que sur une stratégie de long terme. Dans un environnement réglementaire contraint, cette rigidité a pesé.
Il serait erroné d’y voir un désengagement africain. Uber reste fortement implanté au Nigeria, en Afrique du Sud et au Kenya, même si ces marchés connaissent eux aussi des tensions périodiques. En Égypte, la présence demeure significative. Au Maroc, la situation reste complexe et juridiquement sensible depuis une suspension en 2018, suivie d’un retour limité dans certaines villes. Ce qui se joue n’est pas une fuite du continent, mais une optimisation de portefeuille. Uber concentre ses ressources là où la densité de la demande, la stabilité réglementaire et les marges permettent un modèle viable. La Tanzanie ne remplissait plus ces conditions.
Les effets concrets pour la Tanzanie
Pour les passagers, le court terme peut se traduire par moins d’options et des délais d’attente plus longs, notamment en périphérie. À moyen terme, la concurrence entre Bolt et InDrive pourrait stabiliser les prix et améliorer la qualité du service. Pour les chauffeurs, la disparition d’une plateforme réduit la diversification des revenus, mais les plafonds de commission imposés par LATRA peuvent améliorer le revenu net sur les plateformes restantes. Pour l’écosystème dans son ensemble, le signal est clair : les acteurs locaux et régionaux gagnent du terrain dès lors que la réglementation limite les modèles globaux standardisés.
Le départ d’Uber s’inscrit dans un mouvement plus vaste. Dans plusieurs secteurs — fintech, télécoms, carbone, plateformes numériques — les régulateurs africains renforcent leur capacité d’intervention. L’époque où les géants technologiques imposaient leurs modèles sans véritable adaptation locale est en train de se refermer. La nouvelle équation est celle des arbitrages : s’adapter profondément, localiser réellement, négocier avec les régulateurs — ou quitter le marché. La Tanzanie a choisi de privilégier le contrôle et l’équité. La question désormais est celle de l’équilibre : trop de rigidité peut freiner l’innovation et décourager l’investissement ; trop de flexibilité peut favoriser la précarisation et l’extraction excessive de valeur.
Uber ne quitte pas seulement un pays. Son départ illustre un moment sensible où les marchés africains deviennent des arbitres, et non plus de simples terrains d’expansion. Cela pourrait bien constituer l’un des tournants économiques majeurs de 2026.
Source de l’article : La Tribune



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