Maroc: le gouvernement interpellé sur le danger des jeux en ligne
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Des parents, souvent dépassés par les événements, ont visiblement trouvé la parade pour occuper leur enfant: un écran. Sauf que son usage sans contrôle constitue un danger pour les jeunes, avec la proliférarion de jeux vidéo en ligne potentiellement nuisibles à leur équilibre émotionnel et psychologique. En ligne de mire : Roblox et Free Fire, deux plateformes massivement utilisées mais accusées de favoriser des dérives graves sur les plans mental, social et sécuritaire.
Offrir une tablette à un enfant est devenu un réflexe pour de nombreux parents en quête de tranquillité. Jeux interactifs, vidéos éducatives, dessins animés à la demande : les écrans sont omniprésents et captivent dès le plus jeune âge. Selon l’UNESCO, plus de 60 % des enfants de moins de cinq ans utilisent régulièrement un écran, un phénomène en hausse partout dans le monde. En France, une étude de Santé publique France révèle que près d’un enfant sur deux passe plus d’une heure par jour devant un écran avant même d’entrer à l’école. Un usage qui rassure les parents, mais qui interroge de plus en plus les experts sur ses conséquences à long terme.
Au Maroc, le député Rachid Hamouni, président du groupe PPS à la Chambre des représentants, a appelé à l’interdiction de Roblox et Free Fire à l’échelle nationale. Cette demande a été exprimée notamment dans une question écrite adressée à Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration. Son objet ? L’interdiction de certaines plateformes de jeux électroniques ouvertes au public en ligne, en tête desquelles Roblox et Free Fire. Un appel que le parlementaire justifie par ce qu’il qualifie de « risques extrêmes pour les enfants et les adolescents » .
Cette demande intervient dans un contexte où plusieurs pays ont décidé de restreindre ou d’interdire l’utilisation des téléphones portables aux enfants jusqu’à un certain âge. En Egypte par exemple depuis le mercredi 4 février dernier. Face à la polémique soulevée autour de l’influence des plateformes numériques et des jeux électroniques sur les enfants, le Conseil Suprême de Régulation des Médias (CSRM) a annoncé la suspension de la plateforme de jeux en ligne dans le cadre de mesures visant à renforcer la protection des enfants.
Il faut d’ailleurs noter que le Conseil économique, social et environnemental (CESE) avait en 2025 dans une note soulevé la question, mettant en garde contre les risques liés à une exposition précoce et excessive aux écrans. Parmi les effets identifiés : des troubles du sommeil, un retard dans l’acquisition du langage et une baisse de la concentration. Certains pédiatres évoquent même un lien entre consommation excessive d’écrans et augmentation des troubles du spectre autistique chez les tout-petits. « Ce n’est pas l’écran en lui-même qui est dangereux, mais la manière dont il est utilisé » , souligne le CESE, insistant sur la nécessité d’un encadrement strict.
Absence d’encadrement
Dans un monde où le numérique façonne le quotidien, l’interdiction pure et simple semble irréaliste. La véritable question est donc celle de l’équilibre : comment permettre aux enfants de bénéficier des atouts des nouvelles technologies sans nuire à leur développement ? Certains pays ont déjà pris des mesures, comme la Chine, qui limite drastiquement l’usage des écrans pour les mineurs. En France, les pouvoirs publics privilégient encore la sensibilisation. Mais face à une génération qui grandit les yeux rivés sur les écrans, la prise de conscience suffira-t-elle? « Les préoccupations exprimées récemment autour des jeux en ligne s’inscrivent dans un débat plus large sur la protection des mineurs face aux risques numériques. Selon les données relayées par l’Observatoire national de la criminalité, sur les 7,5 millions de mineurs âgés de 6 à 17 ans au Maroc, environ 2,1 millions utilisent des plateformes numériques interactives et près de 1,85 million évoluent dans ces univers sans supervision parentale effective. Ces chiffres éclairent l’attention croissante portée à ces environnements » , nous explique Hakim Rharrit, Consultant BearingPoint, spécialiste des industries créatives et culturelles.
Le même interlocuteur poursuit: « Les plateformes comme Roblox ou Garena Free Fire ne sont pas illégales en soi, mais peuvent exposer les mineurs, en l’absence d’encadrement, à des risques identifiés : interactions non modérées, cyberviolence, exposition à des contenus inadaptés, usage excessif des écrans, mécaniques favorisant une forme de dépendance, ainsi qu’achats intégrés susceptibles de générer des dépenses non maîtrisées. Certains jeux proposent néanmoins des mécanismes de contrôle parental – permettant notamment de bloquer ou de limiter le chat pour l’enfant – mais encore faut-il les activer et y prêter une attention réelle » ,
Une promotion de l’individu singulier ?
Dans un long entretien accordé au journal Le Figaro, l’auteur Pascal-Raphaël Ambrogi a tiré à sa manière la sonnette d’alarme. Pour ce dernier, les écrans sont un vecteur accélérateur de cette transformation de l’Homme, à un être ou individu singulier. « Dans un contexte où les piliers porteurs de notre fabrique morale ont lâché, comme l’a montré mon confrère Pierre Manent, l’individu promu est un sujet autonome, mû par ses seuls intérêts particuliers et ceux du marché ; ses désirs, ses prétentions, sont les sources de droit au mépris du bien commun. L’Homme assujetti ne pense plus sa relation à d’autres hommes, au sein d’une même société » confie l’auteur au Figaro.
D’ailleurs, le Conseil supérieur des programmes avait mis en valeur les potentialités et les risques d’utilisation du numérique, arguant que l’environnement numérique récréatif nuit à l’apprentissage du langage et de la lecture. C’est même l’une des sources de l’illettrisme. Il contraint la concentration et la mémorisation. Il entrave la transmission des savoirs culturels et fondamentaux de base. Il a des effets négatifs sur le développement de l’enfant, le privant d’interactions humaines, de l’exploration sensorielle du monde essentielle au développement cérébral.
Souiba relève: « D’un outil de communication, le Net devient un présentoir où tout un chacun commercialise son produit. Cette surconsommation du matériel et de l’immatériel, c’est-à-dire des marchandises à consommation domestique à grande échelle aux œuvres d’esprit prisées par une élite spécifique, façonne les enjeux des gros bonnets. Parmi les cibles mises en orbite par les multinationales de la Silicon Valley, les enfants occupent une place de choix. Les algorithmes qui leur sont dédiés excellent dans l’analyse de leurs envies et désirs, et les talonnent dans leur évolution. Ces jeunes donnent plus que les autres catégories la tendance. Pourquoi ? Parce qu’ils sont, plus que les autres tranches d’âge, des consommateurs du Net à des degrés inégalés. Plus, ils échangent sur les réseaux interconnectés, plus on détermine leurs penchants et leurs préférences en matière de produits de consommation » .
Trajectoires d’utilisation addictive des écrans
Les résultats d’une étude du Dr Yunyu Xiao, professeur adjoint en sciences de la santé des populations à Weill Cornell Medicine publiés dans la revue Jama , soulèvent de nouvelles questions quant à la manière dont les parents devraient gérer l’utilisation des écrans par leurs enfants. Menée auprès de plus de 4 000 adolescents suivis pendant quatre ans a révélé que près d’un tiers d’entre eux déclarent avoir une utilisation de plus en plus addictive des réseaux sociaux ou des téléphones portables. Ceux dont l’usage a évolué vers une dépendance croissante présentaient un risque de comportements suicidaires environ deux fois plus élevé à la fin de l’étude. Concernant les téléphones portables, environ la moitié des enfants ont déclaré une forte dépendance dès le début de l’étude, qui est restée élevée jusqu’au début de l’adolescence, et un quart a développé une dépendance croissante en vieillissant.
Concernant les réseaux sociaux, 41 % des enfants présentaient une utilisation addictive élevée ou croissante. Pour les réseaux sociaux et les téléphones portables, les trajectoires d’utilisation addictive élevée et croissante étaient associées à un risque deux à trois fois plus important de comportements suicidaires et d’idées suicidaires comparativement aux trajectoires d’utilisation addictive faible. Plus de 40 % des jeunes présentaient une forte dépendance aux jeux vidéo. Ces adolescents étaient significativement plus susceptibles de rapporter des pensées ou des comportements suicidaires, ainsi que des symptômes d’anxiété, de dépression, d’agressivité ou de transgression des règles. « La protection des mineurs dans l’univers numérique est un enjeu crucial. Elle ne doit toutefois pas conduire à diluer la question des jeux en ligne dans un débat qui confondrait influenceurs, réseaux sociaux et jeu vidéo, alors que ces univers répondent à des logiques distinctes et appellent des réponses adaptées. Les difficultés observées sur certaines plateformes ne sauraient justifier une remise en cause globale de l’écosystème vidéoludique, qui constitue un secteur culturel structuré et créatif. À ce jour, aucune étude ne démontre un impact systématique ou automatique du jeu vidéo sur les comportements des jeunes : les situations problématiques relèvent de contextes particuliers, non d’un effet généralisé du médium lui-même » , Hakim Rharrit, Consultant BearingPoint, spécialiste des industries créatives et culturelles.
Et d’ajouter : « enfin, le jeu vidéo fait déjà l’objet de systèmes de classification d’âge reconnus (PEGI), qui permettent d’orienter les usages selon des seuils clairement établis. La réponse doit donc être ciblée et proportionnée : identifier précisément les fonctionnalités problématiques dans certains jeux ou plateformes, travailler avec celles-ci et agir spécifiquement sur ces mécanismes. Cette approche suppose également une implication réelle des parents, responsables du respect des classifications d’âge, de l’activation des paramètres de protection et de l’accompagnement de leurs enfants dans leurs usages numériques. Une régulation efficace repose ainsi à la fois sur un cadre adapté et sur une vigilance éducative au sein du foyer » .
Source de l’article : Challenge.ma



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