Khémaïs Ben Lakhdar-Rezgui : « Le vêtement, c’est beaucoup plus qu’un simple morceau de tissu »

Historien de la mode et enseignant à la Sorbonne, Khémaïs Ben Lakhdar-Rezski est venu partager son regard sur la haute couture, au micro de Daphné Burki. Enfant sa première fascination esthétique fut celle de sa grand-mère s’enroulant dans un grand tissu blanc tunisien avant de sortir. Ses rêves de création il les réalise en menant une analyse rigoureuse de ce qu’il appelle le « continuum colonial » qui irrigue l’industrie. Auteur d’un essai remarqué sur l’appropriation culturelle, il explore comment le vêtement, de la silhouette de sa grand-mère tunisienne au keffieh politique, dépasse le simple tissu pour devenir un enjeu de mémoire et de lutte.

L’envers du système de la mode

L’historien explique ce qui l’a poussé à remettre en question les récits dominants de chaque création, centrée sur à chaque fois la figure de son grand couturier, comme Saint Laurent : « J’étais en master, je travaillais sur Saint Laurent. Tout était toujours centré sur Saint Laurent et sur sa gloire, sur son génie créateur et j’avais déjà une expertise à cette époque du costume traditionnel maghrebin, et je savais les reconnaître. Et à chaque fois qu’on parlait des collections du Maroc ou d’inspiration algérienne de Saint Laurent, on ne citait jamais rien d’autre que le grand créateur. J’ai souhaité prendre le contrepied et de me concentrer sur ce qui n’était pas dit » .

Pour lui, l’appropriation culturelle n’est pas une simple erreur de parcours créative, mais le reflet d’une structure persistante au sein de l’industrie : « On parle d’un continuum colonial, de représentations racistes qu’il faut combattre principalement. On parle d’histoire et non pas d’anecdote créative, tel un couturier qui fait une sortie de route et qui va piller quelque chose, on parle vraiment d’un système » .

Le vêtement comme objet de mémoire et de lutte sociale

Ben Lakhdar-Rezski déplore également la tendance des grandes maisons à ignorer le rôle crucial des historiens et plaide pour une création qui respecte la réalité des faits : « Les grandes marque de la Haute couture réécrivent l’histoire sans cesse à leur gloire et ça m’énerve un peu cette histoire parce que le rôle du directeur artistique, du couturier, ce n’est pas d’écrire l’histoire, c’est de faire des vêtements. Et que s’ils veulent écrire l’histoire, les historiens on est là pour les aider » .

Loin d’être un objet neutre, l’historien confie que le vêtement devient un symbole puissant d’identification et un outil de lutte politique indispensable à décrypter : « Le vêtement, ce n’est pas simplement qu’un morceau de tissu qu’on vient mettre pour couvrir un corps nu, c’est beaucoup plus que ça […] Je pense notamment au Keffieh, qui n’est pas simplement qu’un morceau de tissu, c’est le symbole de l’autodétermination d’un peuple entier » .

► Écouter l’intégralité de l’entretien pour découvrir les faces cachées de la mode…

Source de l’article : Radio France

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