Casablanca : Louiza Malguitou et la terre crue au cœur de l’espace urbain

Casablanca : Louiza Malguitou et la terre crue au cœur de l’espace urbain

À Casablanca, l’artiste et architecte franco-marocaine Louiza Malguitou installe une sculpture en terre crue comme on poserait un manifeste. Avec Altar pour la Terre, elle appelle à un changement radical de bâtir et de penser la ville.

Dans le cadre de sa résidence à l’Institut français de Casablanca, Louiza conçoit une sculpture en terre crue, inspirée du patrimoine architectural vernaculaire marocain. À l’occasion de sa sortie de résidence, elle nous convie à célébrer cette œuvre collective, co-créée avec un groupe de jeunes étudiants et un groupe de femmes, en résonance avec la journée Féminisme 4.0.

Réalisée en terre et paille, Altar pour la Terre se présente comme une matière vivante, à la frontière entre sculpture, architecture et paysage. L’œuvre questionne la bétonisation de la ville et invite à renouer avec un geste écologique ancestral, symbole du lien profond entre l’être humain et la Terre nourricière. Une œuvre éphémère, vivante, qui invite à ralentir, à toucher, à se souvenir, comme l’explique l’artiste à Hespress FR. « J’ai eu envie d’ouvrir des espaces artistiques de reconnexion à la Terre dans l’espace public » , confie-t-elle, notant que « la terre n’est pas qu’un matériau technique. Elle porte une dimension spirituelle, culturelle et sensible que nous avons complètement oubliée » .

Altar pour la Terre n’est pas une œuvre isolée. Elle s’inscrit dans une recherche au long cours, nourrie par des voyages, des rencontres et des territoires. Le projet trouve son origine en Colombie, où Louiza Malguitou a vécu un an. « Là-bas, un » altar « est un autel, un espace de connexion à la Terre, considérée comme une entité à la fois matérielle et spirituelle » , explique-t-elle, avant de souligner que « les peuples natifs ont toujours offert quelque chose à la Terre pour la remercier. Cette relation du donner et recevoir, nous l’avons rompue » .

Réintroduire cet autel symbolique dans l’espace public marocain relève d’un geste fort. « Nous vivons dans des villes qui consomment la terre sans jamais la regarder. Altar pour la Terre est une tentative de réparation » , souligne-t-elle.

Casablanca, une urgence urbaine et intime

Si Louiza Malguitou choisit Casablanca, ce n’est ni par hasard ni par opportunisme. « C’est une ville dynamique, en transformation permanente, mais aussi une ville où la déconnexion à la nature est extrêmement forte. C’est justement là que le message est le plus urgent » , dit-elle.

La mégapole est aussi chargée d’une histoire personnelle. « Casablanca, c’est la ville où mon père a étudié les beaux-arts. Revenir ici avec ce projet, c’est aussi une manière de reconnecter à mes racines » .

Dans une ville qui se reconstruit vite, parfois trop vite, l’artiste observe avec inquiétude la disparition progressive des architectures en terre crue, notamment dans les quartiers périphériques. « On détruit non seulement des bâtiments, mais aussi une mémoire collective » , insiste-t-elle.

Le titre de l’œuvre agit comme une interpellation. Il s’est imposé à Louiza Malguitou après un long voyage à travers le Maroc, entre janvier et avril 2025. À bord de sa fourgonnette, elle traverse l’Atlas, découvre des villages en terre crue meurtris par le séisme de 2023. « J’ai été bouleversée. Beaucoup de ces villages ne se relèveront jamais. Le béton domine déjà la reconstruction » , raconte-t-elle.

Pour l’artiste, ce choix n’est pas neutre : « Le béton efface progressivement les cultures amazighes et leur lien intime au territoire. À mes yeux, la Terre est en train de crier dans l’Atlas, mais aussi partout ailleurs dans le monde » .

Ce cri, elle souhaite le rendre audible: « Ce titre invite à se souvenir du respect que nos grands-parents avaient pour la Terre. On ne la possédait pas, on vivait avec elle » .

Construire ensemble pour reconstruire autrement

Réintroduire la terre crue dans un contexte urbain contemporain relève presque de l’acte militant. « Construire en terre dans une mégapole comme Casablanca, c’est poser une question politique » , affirme Louiza Malguitou, pour qui « c’est rappeler que nos mains ont un pouvoir d’action » .

Face à l’urgence climatique, la terre apparaît comme une alternative crédible. « Le ciment représente à lui seul 8 % des émissions mondiales de CO₂. Il n’offre aucun confort thermique et produit énormément de déchets » , rappelle-t-elle. À l’inverse, « les constructions en terre crue ont une grande inertie thermique : elles restent fraîches le jour et restituent la chaleur la nuit » .

Pour l’artiste, continuer à généraliser la climatisation est une fuite en avant. « On ne peut pas répondre au réchauffement climatique en aggravant le problème » , tranche-t-elle.

L’une des forces du projet réside dans sa dimension collaborative. Altar pour la Terre a été co-construite avec des étudiantes et étudiants en architecture ainsi que des femmes de l’association Solidarité Féminine. Une évidence pour Louiza Malguitou. « La construction en terre crue est indissociable du collectif. Dans les villages, tout le monde participe. L’entraide est la base » .

Cette transmission par le geste est centrale dans sa pratique. « Pour les étudiants, sortir des concepts pour se confronter à la matière est fondamental » , explique-t-elle. Quant aux femmes de l’association, l’expérience a réveillé des gestes familiers.

Au cœur de l’installation, les visiteurs sont invités à déposer des offrandes. Un geste simple, presque oublié. « La nature nous nourrit, nous protège, nous offre tout. Mais qu’est-ce qu’on lui donne en retour ? » , interroge l’artiste.

Pour elle, ce rituel poétique ouvre un espace d’espoir. « L’humain n’est pas seulement un destructeur. Il peut aussi être un protecteur » . Un message essentiel, notamment pour les jeunes générations. « Beaucoup ont du mal à se projeter dans l’avenir. Leur rappeler qu’ils peuvent agir est fondamental » .

À Casablanca, l’œuvre a suscité de nombreuses réactions. « Les passants s’arrêtaient, racontaient leurs souvenirs d’enfance » , se souvient-elle. « » On faisait pareil au village « , » on construisait les fours comme ça « , » ça me rappelle mes jeux d’enfant, telart en amazigh « » .

Ces échanges ont profondément marqué l’artiste. « La mémoire de la terre est toujours là. Cette œuvre m’a appris énormément sur les Casablancais, sur cette ville faite de migrations et de mémoires entremêlées » .

Altar pour la Terre s’inscrit dans un projet plus large. Louiza Malguitou a déjà réalisé quatre sculptures, dont une fresque en relief près de Marrakech. La recherche continue, notamment sur la résistance de la terre crue aux intempéries. .

Dans une ville qui ne cesse de se transformer, Altar pour la Terre agit comme un rappel silencieux: la modernité n’exclut pas la mémoire, et la Terre, si l’on accepte de l’écouter, a encore beaucoup à dire.

Source de l’article : Hespress Français – Actualités du Maroc

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