« Les Courants d’arrachement » , d’Élise Lépine : notre premier roman coup de coeur de la semaine
Voilà un premier roman que vous n’oublierez pas de sitôt. Parce qu’il contient un mélange explosif de sentiments extrêmes (amour absolu, frustrations recuites, pulsions suicidaires ou infanticides) et de situations qui ne le sont pas moins (inceste, séparations sans recours, mariage imposé) qu’il finit par démêler brillamment.
Et parce qu’il a les moyens de ses ambitions : une structure complexe, éclaircie par une écriture à la fois précise et lyrique, juste et imprévisible, capable de cerner au plus près les pensées de son héroïne comme de décrire avec une étonnante sensualité un service en porcelaine vu par les yeux de la petite fille pauvre qu’elle était. Ou de saisir les élans contradictoires d’une mère aimante qui ne peut s’empêcher de terroriser son enfant.
Cette mère s’appelle Reine, et on la découvre postée sur un rocher de la côte marocaine, entourée par la marée montante, attendant d’être emportée par ces courants d’arrachement qui ont donné son nom à cette « crique des Condamnés » , regardant tantôt sa fille de 5 ans laissée sur la plage, tantôt son passé. Qui avait le visage d’un amant, Jean, dont on saura tout plus tard…
Passent l’enfance de Reine dans la Normandie pauvre des années 1930, aussitôt conclue par une atroce tragédie domestique, puis son adoption par un riche couple juif sans enfants – et puis la guerre, et, après bien d’autres pertes et péripéties, le Maroc et un nouveau foyer de circonstance, lui aussi stérile, dominé par une femme qui ne voudra jamais son bien et finira par s’enticher du frère de Reine, éternel Judas libidineux…
Tout n’est pas qu’adversité : ce roman plutôt sombre est traversé d’éclaircies. Quelques années de bonheur familial inespéré, une relation sororale indestructible, l’amour et ses épiphanies érotiques… Ce sont ces lumières qui donnent à Reine sa force, malgré ces « courants d’arrachement » , venus de l’Histoire, de sa famille, d’elle-même, qui se disputent son être et la maintiennent écartelée.
Et la forme du livre, qui nous fait naviguer du passé au présent, de la noirceur à l’espoir, de la soumission à la révolte, reproduit leur mouvement. Qui est, au fond, celui de toute expérience humaine…
Source de l’article : La Tribune



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