[Tribune de Seynabou Dia Sall] Maîtriser le narratif : une urgence économique pour l’Afrique
Par Seynabou Dia Sall*, Founder & CEO, Global Mind Consulting, Strategic Advisory & Public Affairs. Africa – Europe – Middle East.
L’Afrique n’est pas seulement évaluée sur ses performances économiques. Elle l’est tout autant sur la manière dont ces performances sont perçues, interprétées et traduites en confiance. Cette perception influence directement le coût du capital, les décisions d’investissement, la crédibilité des institutions et, in fine, la marge de manœuvre des États.
Maîtriser son narratif n’est donc ni un luxe ni un exercice d’image. C’est un enjeu économique et stratégique majeur, au cœur de la compétitivité et de la souveraineté du continent.
Dans mon travail auprès de décideurs publics, d’institutions financières et de dirigeants africains depuis plus de vingt ans, je constate une constante : les transformations existent, mais elles restent trop souvent mal lues, mal comprises ou sous-valorisées faute d’un récit économique structuré et maîtrisé.
Le narratif n’est pas de la communication. Un malentendu persistant affaiblit encore l’approche africaine du narratif : l’assimiler à du storytelling ou à une opération de marque. Le narratif ne consiste pas à raconter une histoire séduisante. Il consiste à rendre lisibles des choix réels, des arbitrages assumés et une trajectoire cohérente dans le temps.
Les investisseurs, les agences de notation et les partenaires financiers ne raisonnent pas à l’émotion. Ils raisonnent à la cohérence, à la prévisibilité et à la capacité d’exécution. Le narratif est le cadre dans lequel ces signaux sont compris — ou ignorés. Il ne crée pas la réalité économique ; il conditionne la manière dont cette réalité est évaluée, modélisée et financée.
Un récit instable accroît l’incertitude perçue, renchérit le coût du capital et raccourcit les horizons d’engagement. À l’inverse, un narratif lisible ne supprime pas le risque ; il le rend calculable, et donc finançable.
Aujourd’hui encore, l’Afrique subit largement un récit construit hors du continent, dominé par l’instabilité, l’insécurité juridique et la fragilité institutionnelle. Ce récit persiste même lorsque les faits évoluent, créant une inertie qui pénalise la performance réelle.
Cette inertie a un coût clair : primes de risque élevées, négociations déséquilibrées, accès plus contraint aux financements et sous-valorisation chronique des transformations en cours. Des réformes sont engagées, mais leur portée reste partiellement invisible faute d’un récit économique crédible, constant et assumé.
Certaines trajectoires africaines montrent pourtant une mécanique simple : le narratif devient puissant lorsqu’il prolonge des choix réels.
Le Rwanda n’a pas commencé par soigner son image. Il a d’abord réformé son administration, clarifié son cadre réglementaire et renforcé sa gouvernance économique. Le narratif est venu ensuite, comme traduction d’une réalité assumée : efficacité, prévisibilité et capacité d’exécution.
Le Maroc offre un autre enseignement. En assumant un positionnement économique clair — industrie, export, plateforme régionale — et en l’inscrivant dans la durée, le pays a construit un narratif crédible parce qu’il était aligné sur une trajectoire stratégique lisible. Le branding n’a pas remplacé la stratégie ; il l’a rendue intelligible.
Le Bénin illustre, sur un autre registre, la manière dont le narratif peut devenir un levier stratégique à part entière. En structurant sa marque-pays autour d’une identité claire et cohérente, il a fait du nation branding un outil de projection : affirmer une identité, fédérer un récit commun et renforcer son attractivité dans un environnement international concurrentiel. Lorsqu’il est pensé au niveau institutionnel et décliné de manière structurée, le brand country devient un actif stratégique au service du soft power, de la confiance et de l’investissement de long terme.
Ces trajectoires montrent que, quels que soient le registre mobilisé ou le point de départ, le narratif n’est efficace que lorsqu’il prolonge des choix clairs et assumés.
Il faut le dire sans détour : le narratif sans réformes est une impasse. Aucune stratégie d’image ne compense une justice imprévisible, une instabilité réglementaire ou une gouvernance hésitante. Les investisseurs ne sanctionnent pas l’absence de discours ; ils sanctionnent l’incohérence entre les décisions annoncées et leur exécution réelle.
Un narratif crédible repose sur une équation simple : des réformes visibles, des résultats mesurables et une constance dans le temps.
La maîtrise du narratif n’est pas une affaire de communication. Elle est une responsabilité politique et institutionnelle. Un État impose son récit lorsqu’il décide clairement, exécute avec constance et assume ses arbitrages.
Là où la décision est lisible, le narratif s’impose. Là où elle hésite, le récit se fragmente. En matière de narratif, l’ambiguïté coûte toujours plus cher que le silence.
Cette exigence concerne les États, mais aussi les institutions publiques, les régulateurs, les banques de développement et les entreprises africaines. Celles qui alignent gouvernance, transparence, reporting et communication financière renforcent leur crédibilité et facilitent leur accès au capital. Il s’agit d’un même combat : faire converger réformes, exécution et récit afin que la transformation africaine soit non seulement réelle, mais lisible, comprise et pleinement valorisée.
Certaines initiatives récentes montrent que cette dynamique collective n’est plus théorique. La mobilisation inédite de ressources par les instruments financiers africains, adossée à des mécanismes plus sophistiqués et à une implication accrue des pays du continent, marque un changement de posture.
Ici, le narratif cesse d’être déclaratif. Il devient institutionnel, mesurable et opérationnel. La souveraineté économique ne s’énonce pas ; elle s’organise.
La maîtrise du narratif doit désormais être traitée comme un actif stratégique, intégré aux décisions économiques et institutionnelles. D’abord, l’alignement strict entre réformes engagées, communication et résultats observables est indispensable. Tout décalage affaiblit la crédibilité et renchérit le coût de la confiance.
Ensuite, les décideurs africains doivent maîtriser les codes de la parole économique internationale, fondée sur des données comparables, des indicateurs solides et des trajectoires explicites.
Enfin, l’Afrique gagnerait à assumer davantage de positions communes sur les grands enjeux économiques et géostratégiques. Des positions partagées transforment le narratif en instrument de négociation, et non plus en simple outil de réputation.
Ne pas maîtriser son narratif, c’est accepter de payer plus cher son financement, de voir ses réformes mal comprises et de laisser d’autres fixer la valeur de sa trajectoire.
Maîtriser le narratif, ce n’est pas embellir la réalité africaine. C’est faire en sorte que ses transformations réelles soient comprises, reconnues et intégrées dans les décisions qui comptent.
Tant que l’Afrique ne traitera pas son récit comme un actif stratégique, elle continuera à en supporter le coût — sans en capter la valeur.
Source de l’article : Financial Afrik



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