Driss Aissaoui : « GNL, hydrogène vert : le Maroc face à un tournant énergétique structurant »
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Dans un contexte mondial marqué par les tensions sur les marchés de l’énergie et l’urgence climatique, le Maroc opère un virage stratégique majeur. Le gaz naturel liquéfié (GNL) s’impose désormais comme un pilier de la politique énergétique nationale, à la fois comme levier de souveraineté, outil de transition et socle d’infrastructures d’avenir. Pour en décrypter les enjeux économiques, industriels et géopolitiques, Driss Aissaoui, économiste, analyse les ressorts et les limites de ce choix structurant.
Challenge : Dans un pays dépourvu de ressources gazières significatives, le choix du GNL peut-il réellement renforcer la souveraineté énergétique du Maroc, ou s’agit-il surtout d’un déplacement de la dépendance, du gazoduc vers les marchés internationaux du GNL ?
Driss Aissaoui : La souveraineté énergétique ne se résume pas à l’autosuffisance en ressources. Elle repose avant tout sur la capacité d’un pays à maîtriser ses voies d’approvisionnement, ses choix logistiques et ses arbitrages stratégiques. En ce sens, le virage vers le GNL marque une rupture majeure pour le Maroc. Il s’agit clairement de la fin d’une dépendance quasi exclusive au réseau ibérique et aux contraintes géopolitiques qui l’accompagnent.
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La mise en service programmée d’une unité flottante de stockage et de regazéification (FSRU) à Jorf Lasfar, dès 2026-2027, permet au Royaume d’accéder directement au marché mondial du GNL, sans intermédiaire. Cette ouverture offre une diversification des fournisseurs – Qatar, États-Unis, Nigeria – et place le Maroc dans une logique d’arbitrage et non de contrainte. Ce n’est donc pas un simple déplacement de dépendance, mais bien un gain d’autonomie logistique et décisionnelle.
Challenge : Les investissements massifs annoncés dans les terminaux GNL, les FSRU et les réseaux de pipelines – plusieurs milliards de dollars à terme – sont-ils économiquement soutenables pour le Maroc, et quels retours concrets peut-on en attendre ?
D.A : Ces investissements doivent être analysés comme des infrastructures structurantes, comparables à celles réalisées par le Maroc dans les ports, les autoroutes ou les énergies renouvelables. Le gouvernement a lancé, fin 2025, des appels d’offres internationaux pour près d’un milliard de dollars afin de bâtir une véritable « épine dorsale » gazière nationale reliant ports, zones industrielles et centrales électriques.
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Les retombées sont multiples. Sur le plan industriel, le gaz offre une énergie plus stable et moins carbonée que le charbon, ce qui améliore la compétitivité des industries énergivores. Sur le plan macroéconomique, la diversification énergétique réduit la facture énergétique structurelle, qui a longtemps pesé sur les finances publiques et la balance commerciale. Enfin, ces chantiers génèrent de l’emploi, de la valeur ajoutée locale et renforcent l’attractivité du Maroc pour les investisseurs industriels.
Challenge : Le gouvernement présente le gaz naturel comme un « carburant de transition » appelé à remplacer progressivement le charbon. Ce pari est-il cohérent avec les engagements climatiques du Maroc à l’horizon 2030-2040 ?
D.A : Oui, à condition de bien comprendre le rôle assigné au gaz dans le mix énergétique. Le Maroc vise 52 % d’énergies renouvelables à l’horizon 2030. Or, l’éolien et le solaire, par nature intermittents, nécessitent une source d’appoint flexible pour stabiliser le réseau électrique. Le GNL joue précisément ce rôle.
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D’un point de vue climatique, le gaz reste une énergie fossile, mais il est nettement moins carboné que le charbon. Son intégration permet donc une réduction progressive des émissions tout en sécurisant l’approvisionnement électrique. Il ne s’agit pas d’un renoncement aux engagements climatiques, mais d’une transition pragmatique, tenant compte des contrats charbonniers existants et des impératifs de sécurité énergétique.
Challenge : À plus long terme, comment articuler ce virage vers le GNL avec l’ambition marocaine sur l’hydrogène vert et le projet du gazoduc Nigeria-Maroc, sans risquer des actifs échoués ?
D.A : C’est précisément là que réside l’intelligence de la stratégie marocaine. Le GNL n’est pas conçu comme une fin en soi, mais comme un levier de préparation. Les infrastructures gazières en cours de développement sont pensées pour être évolutives et compatibles, à terme, avec le transport de molécules décarbonées, notamment l’hydrogène vert.
Par ailleurs, le projet stratégique du gazoduc Nigeria-Maroc s’inscrit dans une vision régionale de long terme. En combinant accès au GNL mondial, potentiel gazier local – avec notamment le démarrage de Tendrara – et ambition hydrogène, le Maroc se positionne comme un futur hub énergétique régional, capable de relier l’Afrique, l’Europe et l’Atlantique. Le risque d’actifs échoués est ainsi limité par une approche intégrée, graduelle et résolument tournée vers l’avenir.
Source de l’article : Challenge.ma



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