Taxe carbone aux frontières européennes: nos exportateurs sont-ils prêts ?

Taxe carbone aux frontières européennes: nos exportateurs sont-ils prêts ?

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L’Union européenne (UE) vient de mettre en place, à partir du 1er janvier 2026, un Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union. Cette nouvelle taxe à l’encontre de nos exportations impose un tournant écologique à plusieurs filières clés de l’économie marocaine. Anticipant cette échéance, le Maroc avait déployé plusieurs dispositifs stratégiques pour limiter les impacts économiques de cette taxe.

Après trois années d’expérimentation entre 2023 et 2025 où seul un reporting sans frais était requis, le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF), mis en place par l’UE, est aujourd’hui pleinement opérationnel depuis le 1er janvier 2026. Désormais, cette taxe carbone aux frontières ne se limite plus seulement aux matières premières (acier, aluminium et ciment lors de la période transitoire), elle est étendue aux biens manufacturés à forte teneur en acier et en aluminium afin d’éviter que les entreprises européennes n’échappent à la taxe en important des produits finis plutôt que des matières premières.

L’UE justifie la mise en place de cette taxe par le souci d’assurer une concurrence équitable entre les produits importés et ceux fabriqués dans l’UE, où les entreprises paient déjà une taxe pour leurs émissions en CO2. Toutefois, face à la colère croissante des agriculteurs, le dispositif a été aménagé pour éviter le renchérissement des engrais agricoles importés. C’est ainsi que l’UE a choisi d’appliquer aux engrais importés une majoration dérisoire de 1% aux « valeurs par défaut » servant à calculer les émissions de CO2. La Commission estime que l’impact final sur les prix sera limité à 7% (un surcoût à partager entre les partenaires commerciaux).

Désormais, depuis le 1er janvier 2026, les importateurs devront acheter des certificats carbones dont le prix est indexé sur celui du marché européen du carbone (ETS). Le montant dépendra du contenu carbone réel du produit. Avec toutefois un élément important à retenir, « Si une taxe carbone a déjà été payée dans le pays d’origine, elle pourra être déduite » . L’objectif est de protéger l’industrie européenne contre la concurrence étrangère « déloyale » et d’inciter les partenaires commerciaux étrangers à décarboner leur production. Cette nouvelle donne commerciale redessine les conditions de compétitivité et impose un tournant écologique à plusieurs filières clés de l’économie marocaine.

Comme rappelé ci-haut, durant la période transitoire (2023-2025), les exportateurs marocains étaient tenus de déclarer les émissions de gaz à effet de serre incorporées dans les marchandises exportées vers l’UE, sans paiement de taxe. À partir du 1er janvier 2026, les importateurs européens devront acheter des ‘’certificats carbone’’ pour compenser les émissions liées aux produits importés du Maroc. Le coût de ces certificats sera répercuté, de facto, sur les exportateurs marocains ou sur le prix final de leurs produits.

Les secteurs marocains les plus exposés sont ceux qui sont couverts par la taxe et dont les volumes d’exportation vers l’UE sont significatifs : Ciment, électricité, engrais, fer et acier, aluminium, hydrogène. L’élargissement récent aux produits manufacturés à forte teneur en acier et aluminium augmente encore la portée de la taxe. Si la production marocaine n’est pas suffisamment décarbonée, le coût supplémentaire de la taxe pourrait pénaliser ses exportations vers son principal partenaire commercial, l’UE. C’est pourquoi le gouvernement travaille sur des mesures d’accompagnement pour aider les entreprises locales à mesurer et réduire leur empreinte carbone afin de se conformer à cette nouvelle réglementation. D’après une étude de BMCE Capital Global Research, plus de 10% des exportations marocaines pourraient être concernées dès 2026, représentant un risque théorique de perte de revenus avoisinant 6 MM DH.

Dès 2020 le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) avait souligné, dans son avis sur l’impact du MACF aux frontières européennes sur les exportations au Maroc, que « Ce mécanisme ne doit pas être perçu uniquement comme une barrière commerciale, mais comme un défi structurant pour le positionnement du » Made in Morocco « en Europe. Ainsi, l’urgence est d’instaurer une Taxe Carbone Nationale progressive, d’accompagner la décarbonation industrielle et de renforcer les capacités de contrôle et de vérification des émissions » .

Bousculé par les échéances, le gouvernement a prévu l’instauration, dès janvier 2026, d’une taxe carbone marocaine visant les industries les plus émettrices de CO2. Cela permet, d’une part, d’éviter que les revenus de la taxe ne soient captés par l’UE, et de faire en sorte que les entreprises paient cette taxe localement pour pouvoir la déduire du montant dû aux frontières européennes. L’objectif est de pousser les entreprises à revoir leurs modèles de production afin de faire face aux exigences européennes en intégrant des solutions plus respectueuses de l’environnement.

A rappeler aussi, que le Maroc est très en avance dans sa stratégie d’augmenter sa capacité installée en énergies renouvelables (EnR). Soutenu par cette stratégie ambitieuse et des projets de grande envergure, le Royaume s’achemine vers un mix électrique plus vert, avec l’objectif d’atteindre 52% de renouvelables d’ici 2030. Parallèlement, un cadre juridique a été mis en place pour permettre aux acteurs privés de produire et de commercialiser de l’électricité issue de sources renouvelables.

Et pour accélérer le processus de décarbonation industrielle, le ministère de l’Industrie a lancé des programmes pour inciter les entreprises à utiliser des énergies renouvelables afin de réduire l’empreinte carbone de leurs produits. Il a aussi accompagné techniquement les entreprises en mettant en place des outils de mesure et de certification des émissions pour aider les entreprises à produire les rapports de transparence désormais exigés par l’UE. Bien que la préparation soit avancée, certains experts soulignent que l’accès au financement bancaire reste un obstacle pour les PME souhaitant se décarboner. Les coûts de conformité (audit carbone, certification, adaptation technologique) s’annoncent colossaux. La CGEM tire la sonnette d’alarme : « sans soutien massif, ces entreprises risquent de se voir exclues du marché européen » .

Toutefois, si le MACF représente une contrainte pour le Maroc, c’est aussi une opportunité car la capacité à conjuguer compétitivité économique et transition écologique deviendra un facteur déterminant de maintien et de croissance des exportations. Le Maroc est perçu comme un potentiel bénéficiaire à long terme car, selon le FMI, l’intégration au marché carbone pourrait générer jusqu’à 8 MM $ de recettes d’ici 2030 si le pays réussit sa transition énergétique plus rapidement que ses concurrents.

Source de l’article : Challenge.ma

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