A Casablanca, une artère stratégique devenue danger public

Y a-t-il quelqu’un à la tête de l’arrondissement Hay Hassani ?

Mehdi Ouassat

Sous un ciel encore lourd des dernières averses de janvier, le boulevard Al Wattassiyin ressemble moins à un axe structurant qu’à une cicatrice ouverte. A Riad Oulfa, au cœur de l’arrondissement de Hay Hassani à Casablanca, cette artère centrale par laquelle transite chaque jour la quasi-totalité des habitants du quartier a basculé dans un état de délabrement qui n’a plus rien d’un simple « mauvais moment » lié aux conditions météorologiques.

La chaussée est gravement dégradée, les nids-de-poule ont pris des dimensions de cratères et l’enrobé se délite par plaques entières. On n’y circule plus, on y survit, au rythme des freinages d’urgence, des écarts brusques et des secousses qui remontent des pneus jusqu’à la colonne vertébrale.

Le terrain impose sa vérité, implacable. Le long du boulevard, on voit des trous si profonds qu’ils avalent la roue d’une petite voiture, des bords tranchants qui entaillent les pneus, des zones où l’asphalte s’est affaissé comme une peau fatiguée, laissant apparaître une base friable, parfois détrempée, comme si la route n’avait jamais été pensée pour encaisser l’eau, le passage et le temps. A certains endroits, l’eau de pluie, au lieu de s’évacuer, stagne et dissimule la profondeur réelle des cavités. Le boulevard, censé être une colonne vertébrale du quartier, fonctionne aujourd’hui comme une piste d’obstacles permanente.

Un échec ancien, connu et répété

Ce désastre n’est pourtant ni nouveau ni imprévisible. Depuis des années, Bd Al Wattassiyin subit des interventions répétées qui relèvent davantage du colmatage que de la réparation. On rebouche, on lisse, on recouvre sommairement. Puis la pluie revient et la route cède à nouveau. A chaque saison humide, le même scénario se rejoue, comme si l’échec était programmé dès le départ. Ces réparations superficielles, sans fondations techniques solides, ne résistent jamais longtemps. Elles donnent l’illusion d’agir, sans jamais traiter la cause réelle de la dégradation.

L’épisode le plus récent illustre parfaitement cette logique absurde. Il y a quelques jours, des équipes sont intervenues pour ce qui a été présenté comme une préparation à de nouveaux travaux. Les agents ont gratté la chaussée, creusé davantage et élargi les trous comme on agrandit une plaie avant une suture. Puis, sans que rien ne soit comblé, sans que le moindre revêtement ne vienne sécuriser la zone, les équipes ont quitté les lieux. Les cavités, désormais plus larges et plus profondes, sont restées ouvertes, aggravant une situation déjà critique. Aujourd’hui encore, les automobilistes les découvrent au dernier moment, les contournent comme ils peuvent, tandis que les riverains s’interrogent sur le sens même de ce type d’intervention.

Ce détail n’en est pas un. Il en dit long sur la façon dont on traite, depuis des années, l’infrastructure urbaine dans trop de quartiers de Casablanca, y compris sur des axes majeurs. Al Wattassiyin n’est pas une ruelle secondaire, ni un chemin de traverse. C’est un boulevard central, un passage obligé, une artère empruntée quotidiennement, un morceau de ville qui devrait être entretenu avec sérieux parce qu’il structure la mobilité, l’accès aux services, la vie économique de proximité et les déplacements vers les écoles, les commerces et différents lieux de vie.

Au-delà du bitume, une question de justice urbaine

Dans un arrondissement comme Hay Hassani, marqué par une forte densité démographique et une pression constante sur les infrastructures, l’état d’un boulevard central n’est jamais un détail technique. Il conditionne le rythme de la vie quotidienne, la fluidité des déplacements et l’accès aux services essentiels. Le maintenir dans un état de dégradation avancée revient à imposer une contrainte supplémentaire aux habitants et à fabriquer de la fatigue sociale.

Le problème du Bd Al Wattassiyin ne se mesure pas seulement en dégâts matériels. Ce n’est pas seulement l’automobiliste qui casse une jante ou use prématurément ses suspensions, mais l’ensemble d’un quartier qui voit son quotidien ralenti. Des retards imposés dès le matin, une tension permanente au volant, des détours improvisés, un stress qui s’accumule et finit par peser sur tout le monde. Les parents partent plus tôt pour déposer leurs enfants à l’école, les salariés intègrent l’incertitude dans leurs horaires, les commerçants voient leur clientèle pressée hésiter, renoncer ou reporter un passage devenu moins commode.

Les conséquences sont encore plus lourdes lorsqu’il s’agit des services d’urgence et des interventions essentielles. Chaque ralentissement, chaque manœuvre pour éviter un trou, chaque zone rendue impraticable représente des minutes précieuses perdues pour les ambulances, les pompiers ou les véhicules de secours. Dans ces situations, la dégradation de la voirie cesse d’être un simple désagrément pour devenir un facteur de risque, voire une mise en danger indirecte de vies humaines.

Mais la question est aussi celle de l’égalité territoriale. Lorsque des axes majeurs de certains quartiers restent durablement dégradés, tandis que d’autres bénéficient d’infrastructures refaites et entretenues, c’est une hiérarchie implicite qui s’installe dans la ville. Une hiérarchie où le confort, la sécurité et la qualité des déplacements varient selon le poids social de l’adresse. Cette inégalité n’est jamais neutre. Elle influence profondément le sentiment d’appartenance et fragilise le lien de confiance entre les habitants et les pouvoirs publics.

La route dégradée devient alors le symbole visible d’un déséquilibre plus profond. Elle dit qui est servi et qui doit attendre. Qui subit et qui bénéficie. Là encore, le problème dépasse largement le bitume fissuré et les nids-de-poule béants. Il pose, de manière frontale, la question du droit à une ville fonctionnelle, sûre et respectueuse du quotidien de tous ses habitants, indépendamment du statut urbain de leurs lieux de résidence. C’est une question de justice urbaine, au sens plein du terme.

Un coût financier, humain et urbain

Cette manière de faire répétée et jamais remise en question, pose une question de fond. Comment un boulevard aussi stratégique peut-il être traité avec une telle légèreté technique ? Une route n’est pas un simple revêtement que l’on étale à la hâte. C’est une structure qui exige une préparation du sol, une gestion rigoureuse de l’écoulement des eaux, des matériaux adaptés et un contrôle sérieux à chaque étape. Quand une chaussée se dégrade aussi vite et aussi souvent, ce n’est pas la pluie qui est en cause, mais la façon dont les travaux sont conçus, exécutés et réceptionnés. Quand l’eau s’infiltre et casse, c’est souvent qu’elle a trouvé des failles, des fissures ou des défauts de mise en œuvre, parfois des épaisseurs insuffisantes, parfois une base mal préparée, parfois un drainage défaillant.

Ce bricolage permanent qui semble avoir remplacé toute vision durable coûte cher. Il coûte d’abord en argent public, car colmater sans réparer structurellement revient à payer plusieurs fois ce qui aurait dû être fait une seule fois correctement. Il coûte ensuite en sécurité, parce que chaque trou est un risque d’accident, chaque freinage brusque une possibilité de collision. Il coûte enfin en dignité, parce qu’il installe une hiérarchie implicite entre les territoires.

Et puis, ce système où l’on dépense en continu sans jamais construire du durable, qu’on le veuille ou non, nourrit une économie de l’urgence qui devient confortable pour certains. Une réhabilitation sérieuse exige de la planification, des études, un chantier plus long, des contrôles stricts et une réception exigeante. Elle oblige à rendre des comptes et rend visibles les responsabilités. À l’inverse, le colmatage rapide s’exécute vite, se photographie bien, s’annonce facilement, puis se dissout dans l’oubli quand la pluie revient. L’échec devient un cycle et le cycle devient une habitude.

Qui décide, qui contrôle, qui valide ?

La question est donc celle de la responsabilité. Qui décide qu’un axe aussi important peut être maintenu dans cet état ? Qui signe la réception des travaux quand le résultat ne tient pas ? Qui contrôle la qualité des matériaux, l’épaisseur des couches et la conformité des méthodes ? Qui vérifie que l’entreprise a respecté le cahier des charges, et si ce cahier des charges est lui-même à la hauteur ? En gros, qui assume ces échecs répétés ?

Dans toute démocratie digne de ce nom, la première obligation des élus n’est pas de se manifester lors des campagnes électorales avant de s’effacer durablement, mais d’assumer les responsabilités qui leur ont été confiées et d’assurer des services essentiels aux citoyens qui leur ont accordé leur confiance. Une route praticable n’est pas un luxe. C’est un droit urbain de base, au même titre que l’éclairage, la propreté, la sécurité ou l’accès aux transports. Ce que réclament les habitants de Riad Oulfa n’a donc rien d’extravagant. Ils ne demandent pas une avenue de prestige, ni un projet vitrine. Ils demandent une route refaite correctement sur des bases techniques solides, avec une exécution contrôlée, une réception rigoureuse et une maintenance régulière. Ils demandent que les chantiers ne soient pas des apparitions fugitives laissant derrière elles plus de danger qu’elles n’en enlèvent. Ils demandent, au fond, qu’on cesse de jouer avec leur quotidien.

Les autres questions qui s’imposent aussi avec insistance, et que les autorités locales ne peuvent plus contourner, sont simples. Comment une telle situation est-elle encore possible dans la plus grande ville du pays, sur un axe aussi vital d’un quartier aussi peuplé ? A qui profite la répétition du provisoire ? Qui, concrètement, répondra de l’état du boulevard si un accident grave survient demain dans une cavité laissée ouverte ?

Les réponses sont attendues et le silence ne saurait plus tenir lieu de politique publique. Une ville ne se juge pas seulement à l’ampleur de ses grands projets, ni à la hauteur de ses tours et encore moins à l’éclat de ses annonces, mais à l’état réel de ses routes, à leur sécurité et à la considération accordée aux citoyens qui les empruntent chaque jour. C’est dans ces infrastructures ordinaires, discrètes mais essentielles, que se mesurent le sérieux d’une gouvernance et la sincérité d’un engagement envers l’intérêt général.

Mehdi Ouassat

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Source de l’article : LIBE.MA