Le ballon rond comme outil de pouvoir au Maroc
Depuis une dizaine d’années, le Maroc ambitionne de faire du football un pillier central de sa diplomatie sportive. En organisant des événements sportifs d’envergure – dont la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2025 et la Coupe du Monde du Football en 2030, coorganisées avec l’Espagne et le Portugal – le royaume entend augmenter sa visibilité à l’international, à consolider son environnement régional à projeter une image positive relevant du soft power.
Toutefois, dans un contexte marqué par de profonde fractures sociales et territoriales, cet engouement pour le football, qui se traduit par des investissements publics et privés massifs dans les infrastructures sportives, suscite interrogations, critiques et contestations, en particulier parmi les jeunes générations. Dès lors, le football apparaît à la fois comme une opportunité stratégique et comme un objet de tensions politiques et sociales.
Le football au Maroc : un sportwashing ?
Ambitions sportives face aux défis sociaux
Le football est aujourd’hui au centre de la diplomatie sportive marocaine, conçue comme un levier de puissance douce (soft-power) par laquel le royaume entend façonner une image modernisée du pays, s’imposer sur la scène continentale, et influer sur les perceptions des opinions publiques étrangères.
Sous le règne de Mohammed VI, une stratégie volontariste est mise en œuvre pour structurer l’écosystème du football national. Celle-ci repose sur des investissements importants visant la modernisation et la construction d’infrastructures sportives, ainsi que la professionnalisation des joueurs locaux. La Fédération royale marocaine de football (FRMF) a ainsi développé plusieurs académies régionales de formation, dans le but de réduire la dépendance aux joueurs issus de la diaspora européenne possédant la double nationalité[1].
L’académie Mohammed VI, inaugurée en 2009, constitue le fleuron de ce dispositif. S’étandant sur près de 30 hectares, elle comprend des terrains de football, des hôtels de haut niveau ainsi que des espaces dédiés à la formation scolaire et sportive. Son coût est estimé àplus de 140 millions de dirhams[2]. De même, le Complexe Mohammed VI de Maâmora, fondé en 2014 et plébiscité comme un complexe de pointe au niveau africain, a nécessité un investissement d’environ 630 millions de dirhams[3].
Des investissements massifs contestés
Dans la perspective de l’organisation de la CAN 2025 et du Mondial 2030, le Maroc a lancé un vaste chantier de rénovation et de construction d’infrastructures sportives, couplé à des projets d’aménagement du territoire : modernisation de quartiers urbains, développement de la connectivité routière, extension de la ligne de train à grande vitesse et amélioration des transports urbains. Le coût global de ces projets est estimé à 120 milliards d’euros[4], un montant qui, rapporté aux réalités sociales du royaume, suscite de vives objections au sein de la population.
Ces critiques sont particulièrement perceptibles parmi les jeunes générations. A l’automne 2025, les manifestations de la « Genz 212 » éclatent dans plusieurs villes du pays, dénonçant la corruption et contestant notamment les priorités budgétaires de l’Etat, jugées excessivement orientées vers l’organisation de tournois sportifs d’envergure au détriment des secteurs de la santé et de l’éducation, marqués pas des défaillances structurelles chroniques.
Contrairement aux monarchies du Golfe, qui mobilisent leurs excédents issus des hydrocarbures pour financer leur diplomatie sportive, les investissements marocains reposent principalement sur des fonds publics et para-publics – notamment ceux de l’Office chérifien des phosphates ou de la Caisse de compensation – ainsi que des entreprises privées nationales. Or, le royaume demeure confronté à un développement profondément inégalitaire, caractérisé par des défis persistants en matière de pauvreté, de chômage, d’enclavement rural, d’alphabétisme et d’accès aux soins.
Un développement social contrasté
Le Maroc a certes connu des avancées socio-économiques notables, son Indice de développement humain (IDH) étant passé de 0,45 à 0,71 entre 1990 et 2023[5]. Cependant, classé 120e au niveau mondial, il se situe derrière ses voisins régionaux, l’Algérie (96e), l’Egypte (100e) et la Tunisie (105e).
Les fractures sociales et territoriales demeurent particulièrement marquées, touchant de manière disproportionnée les habitants des régions rurales et les femmes, notamment en matière d’accès aux ressources et aux services publics fondamentaux. Les inégalités de niveau de vie, après une amélioration relative entre 2001 et 2019, connaissent une recrudescence depuis cette date. En 2025, 77,9 % des ménages déclarent une dégradation de leur niveau de vie[6].
En milieu rural, le taux de pauvreté absolue atteint 6,9 %, contre 2,2 % en milieu urbain (2022)[7]. La vulnérabilité touche 19,2 % des populations rurales, contre 9,5% dans les villes[8]. Le taux d’alphabétisation s’élève à 56 %, contre 80,7 % en milieu urbain[9]. Le chômage demeure élevé (13,1 %)[10], affectant particulièrement les jeunes entre 15-24 ans (38,4 %) et les femmes (21%). Enfin, le Maroc se classe 113e sur 172 pays selon l’Indice d’Inégalité de Genre.
Malgré une augmentation significative du budget de l’éducation, passé de 48,9 milliards de dirham en 2021 à près de 100 milliards de dirham en 2026, le système éducatif demeure inégalitaire, en raison de sa forte privatisation. Dans les zones rurales et périurbaines, de nombreux établissements publics ne disposent toujours pas de services de base (électricité, assainissement, eau potable). Le secteur de la santé publique souffre, quant à lui, d’un manque chronique d’infrastructures, de matériel et de personnel médical. Dans ce contexte, la priorité donnée au développement d’infrastructures footballistiques interroge le bien-fondé des orientations publiques et alimente frustrations et colère sociale.
Le football comme écran aux problématiques de développement
L’intérêt croissant pour le football au Maroc relève-t-il du sportwashing ? Cette notion désigne l’usage stratégique du sport par des acteurs politiques ou économique afin de véhiculer une image positive et d’améliorer leur réputation auprès des opinions publiques[11]. L’histoire du sport contemporain regorge d’exemples emblématiques, des Jeux Olympiques de l’Allemagne nazie de 1936 à la Coupe du monde en Argentine du général Videla en 1978.
Le Maroc n’a pas caché sa volonté de faire de la CAN 2025 une vitrine destinée aux investisseurs étrangers, contribuant ainsi à occulter certaines réalités socio-territoriales. Les images médiatiques des stades ultramodernes, conformes aux standards européens, contrastent avec celles des populations rescapées du séisme d’al Haouz (2023), dont certains vivent toujours sous des tentes dans les zones montagneuses.
Par ailleurs, la mise en scène de la réussite infrastructurelle est fragilisée par plusieurs catastrophes récentes. Le 9 décembre 2025, à Fès, l’effondrement de deux immeubles construits de manière anarchique fait 22 morts. Le 14 décembre, de violentes inondations engloutissent la médina de Safi, causant plus de 37 victimes. Ces catastrophes ont ravivé les critiques concernant la qualité des infrastructures, la gestion urbaine et l’aménagement du territoire, soulignant avec acuité les inégalités sociales et territoriales du Royaume.
Enjeux politiques du football au Maroc
Divertissement et diversion
Au-delà du soft power, le football est également instrumentalisé comme un outil de stabilisation politique interne. Depuis ses origines, le sport-spectacle constitue un puissant mécanisme de diversion et de canalisation des frustrations sociales. Comme l’analyse Jean-Marie Brohm, l’un des initiateurs de la Théorie critique du sport, le football agit comme un vecteur de diversion massive, faisant écran aux problèmes sociaux et politiques[12]. La magie du ballon rond, diffusé par les multiples canaux médiatiques, produit ce qu’il qualifie d’ « addiction populiste » . Cet usage politique du football, et du sport en général, transcende les régimes politiques, qu’ils soient libéraux ou autoritaires.
Au Maroc, malgré les dimensions anti-impérialistes et panafricaines du football, celui-ci devient rapidement un instrument de mobilisation et de contrôle social. Passionné de football, le roi Hassan II en fait un outil de consolidation de son pouvoir, notamment face aux oppositions de gauche et militaire des années 1960 et 1970. La fondation du club militaire AS FAR illustre cette instrumentalisation. Les présidents des clubs sportifs étaient désignés par le Palais afin d’en assurer la surveillance politique[13], tandis que les terrains de football devenaient des espaces de catharsis collectives, contribuant à canaliser les frustrations sociales, la colère et la politisation des jeunes.
Ce phénomène était critiqué par les intellectuels et l’opposition de gauche. L’universitaire Mahdi Almanjra dénonçait par exemple le mécanisme par lequel les victoires footballistiques sont instrumentalisées pour apaiser les frustrations et masquer les retards économiques et sociaux.
Un levier contemporain de cohésion nationale
Grâce à un florilège d’émissions télévisées consacrées au football marocain, le spectacle sportif devient prépondérant et ne se limite plus aux matchs. Les victoires sont dûment célébrées dans les rues, la joie des supporters est réelle. La jubilation nationale pour le football est donc alimentée par une médiatisation intense.
Ce phénomène s’amplifie encore à l’automne 2025, à la suite du triple sacre de l’équipe nationale lors de la CAN U-17, de la Coupe du Monde U-20 de la FIFA et de la Coupe arabe des nations. Après la défaite du Maroc face au Sénégal, il prend une nouvelle tournure : les controverses qui suivent alimentent un discours ultra-nationaliste. Inspiré de la notion de « Jazirat al-Maghrib » (Maroc île) développée par l’historien Abdallah Laroui, ce discours appelle à l’unité des Marocains face aux rivaux régionaux.
Cette dynamique n’est pas sans dérives. Elle évoque les revendications du mouvement moorish, proche du Makhzen, né peu après la normalisation israélo-marocaine, qui prône l’identité maure et les valeurs traditionnelles marocaines. Sur les réseaux sociaux, des appels à l’union nationale coexistent avec des discours xénophobes et haineux, visant notamment les populations subsahariennes, révélant les ambiguïtés et les tensions de cette mobilisation nationaliste.
Conclusion
Vitrine internationale du royaume, le football marocain constitue également un puissant outil de stabilisation de l’ordre politique et social. En produisant divertissement, euphorie et sentiment d’unité nationale, il contribue à éloigner, temporairement, les dynamiques contestataires. Présenté comme un accélérateur de développement, le legs de la CAN 2025 et du Mondial 2030 demeure toutefois largement concentrée sur les infrastructures sportives et l’axe Tanger–Marrakech[14], laissant en suspens la question de ses retombées sociales réelles.
Il est encore trop tôt pour évaluer pleinement les effets économiques et sociaux de ces investissements. Mais une interrogation centrale demeure : le football peut-il durablement masquer les déséquilibres structurels du développement marocain, ou risque-t-il au contraire d’en révéler les contradictions les plus profondes une fois l’euphorie sportive dissipée ?
Source de l’article : carep-paris.org



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