France-Algérie : la guerre des récits comme symptôme d’une rupture consommée
Derrière la polémique médiatique, la convocation du chargé d’affaires français par Alger révèle une crise franco-algérienne profonde, où la bataille des récits supplante la diplomatie classique et reconfigure les équilibres régionaux.
La convocation, ce samedi 24 janvier 2026, du chargé d’affaires de l’ambassade de France à Alger n’est pas un simple excès d’irritation diplomatique, c’est un coup de semonce. Un geste lourd, mûrement calculé, presque chorégraphié, qui dit l’état réel, et profondément altéré, des relations entre la France et l’Algérie. Officiellement déclenchée par la diffusion, sur France 2, d’un numéro de Complément d’enquête consacré aux « tensions secrètes » entre les deux pays, cette convocation dépasse très largement le registre de l’indignation médiatique classique. Elle s’inscrit dans une séquence plus grave, celle d’une confrontation politique désormais assumée, presque revendiquée, entre deux États enfermés dans une relation fracturée jusqu’à l’os.
Intitulé « Rumeurs et coups tordus : la guerre secrète France–Algérie » , le reportage diffusé le 22 janvier explore les zones grises du pouvoir : soupçons d’espionnage, opérations d’influence, pressions sur la diaspora, affaires politico-judiciaires à forte charge symbolique impliquant figures de l’activisme numérique – dont l’influenceur Amir DZ – et agents consulaires algériens cités dans des dossiers sensibles à Paris. Le récit épouse une mécanique de tension : témoignages ciblés, documents présentés comme confidentiels, cadrage sécuritaire omniprésent. Une narration offensive, conforme à l’ADN du magazine, mais qui, dans le contexte régional actuel, ne pouvait qu’agir comme un détonateur.
Car ce qui rend ce reportage explosif n’est pas tant ce qu’il révèle que le moment où il surgit. Les relations franco-algériennes traversent l’une de leurs phases les plus sombres depuis l’indépendance de l’Algérie. Les contentieux mémoriels demeurent béants, jamais soldés, les crispations migratoires se sont durcies, les dossiers sécuritaires se sont empilés, et les symboles – toujours les symboles – sont devenus des champs de mines. Dans ce climat saturé de défiance, plus rien n’est neutre ; ni un mot, ni une image, ni une enquête diffusée en prime time.
À Alger, la lecture est sans ambiguïté. Ce numéro n’est pas perçu comme un exercice indépendant du journalisme d’investigation, mais comme une opération de communication hostile, sinon une mise en scène médiatique complaisamment tolérée, voire politiquement utile, aux yeux du pouvoir français. L’Algérie y voit la confirmation d’une entreprise de délégitimation méthodique, une campagne de dénigrement visant à fragiliser son image à l’international et à affaiblir son autorité auprès d’une diaspora devenue, au fil des crises, un enjeu stratégique de souveraineté et de contrôle politique.
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La convocation du chargé d’affaires – et non de l’ambassadeur, absent, autre symptôme d’une relation dégradée – apparaît dès lors comme un geste finement calibré. Suffisamment ferme pour signifier la rupture de confiance. Suffisamment mesuré pour éviter la cassure officielle. Le message adressé à Paris est ainsi on ne peut plus clair : dans un contexte aussi explosif, la ligne séparant liberté de la presse et responsabilité politique n’est plus, pour Alger, un débat théorique, mais une ligne rouge.
Cet épisode dit cependant quelque chose de plus profond encore. C’est la transformation progressive de la relation franco-algérienne en une guerre des récits. Là où le dialogue stratégique devrait prévaloir, s’impose désormais une confrontation indirecte, faite de signaux codés, de narrations concurrentes et de batailles d’opinion. La diplomatie classique recule ; l’espace médiatique avance. Et avec lui, le risque que chaque enquête, chaque prise de parole, chaque image devienne non plus un outil de compréhension, mais un déclencheur de crise.
Si cette dérive se prolonge, la crise cessera d’être conjoncturelle. Elle s’installera durablement, avec des répercussions qui dépasseront largement le tête-à-tête Paris–Alger pour irriguer l’ensemble de l’espace régional, africain et diasporique. Une fracture de plus, dans une relation qui n’a jamais véritablement pansé ses blessures originelles.
Réaction d’Alger : l’offensive médiatique avant la riposte diplomatique
Avant même que les images ne défilent à l’écran, Alger avait dégainé. La riposte n’a pas attendu le générique de fin, elle a précédé la diffusion. Sur le front médiatique, l’Agence Algérie Presse Service (APS) a ouvert les hostilités par un communiqué d’une virulence lexicale inhabituelle, dénonçant une « entreprise de désinformation méthodique » visant l’Algérie. Dans le viseur, France 2 et Complément d’enquête, accusés de fabriquer un récit à charge, saturé d’insinuations et de raccourcis, au mépris des règles élémentaires de l’équilibre journalistique.
Le texte fustige une dramaturgie jugée outrancière, des titres conçus pour frapper plus que pour éclairer, et la mise en avant de figures perçues comme marginales, peu crédibles ou idéologiquement hostiles à l’État algérien. Pour l’APS, il ne s’agit ni d’enquête rigoureuse ni de débat contradictoire, mais d’une construction narrative stigmatisante, destinée à figer l’image d’un État algérien opaque, agressif, manipulateur, coupable par principe.
Mais derrière la charge médiatique se dessine une lecture plus stratégique. Le communiqué établit un lien direct entre ce traitement audiovisuel et la dégradation continue des relations franco-algériennes, suggérant une pression politique diffuse exercée à un moment où le lien bilatéral est déjà au bord de la rupture. Une lecture révélatrice d’une conviction solidement ancrée à Alger : les médias publics français ne sont jamais totalement étrangers aux orientations, aux silences et aux angles morts de l’État.
Le passage à l’acte diplomatique devient alors presque mécanique. Le 24 janvier, le ministère algérien des Affaires étrangères convoque le chargé d’affaires français. Le geste change la nature du différend et fait basculer l’affaire du registre polémique vers celui, autrement plus grave, du contentieux diplomatique assumé. En l’absence d’un ambassadeur de France à Alger – absence lourde de sens – le chargé d’affaires incarne le plus haut niveau de représentation française sur place. Sa convocation n’a donc rien d’anecdotique, elle signifie que, pour Alger, la frontière entre liberté éditoriale et responsabilité politique a été franchie. Le reportage n’est plus lu comme un produit journalistique indépendant, mais comme une attaque politique directe contre l’État algérien.
Quand la guerre des récits supplante la diplomatie
L’affaire Complément d’enquête ne surgit pas dans un vide diplomatique. Elle s’inscrit dans un paysage régional ravagé par les tensions, profondément recomposé, où la relation franco-algérienne avance désormais au rythme des crispations accumulées. Depuis 2024, le lien bilatéral a basculé dans une défiance durable, nourrie par l’effondrement progressif des équilibres politiques, narratifs et symboliques.
Le point de rupture demeure la décision française de reconnaître la souveraineté marocaine sur son Sahara. À Alger, ce choix a été vécu comme un désaveu stratégique. Il a mis fin à une ambiguïté longtemps jugée vitale, un espace de flou diplomatique que l’Algérie considérait comme le minimum syndical d’une relation historiquement asymétrique avec Paris. À partir de là, la mécanique s’est enclenchée : le désaccord politique s’est mué en confrontation globale, où chaque dossier devient une ligne de front.
À cette fracture fondatrice se sont agrégées une série de crises secondaires, mais cumulatives, expulsions de diplomates, affaires judiciaires, tensions autour de la diaspora et accusations d’ingérence. Pris isolément, chacun de ces épisodes aurait pu être contenu. Ensemble, ils ont produit une défiance structurelle, transformant le moindre incident en symptôme d’un malaise beaucoup plus profond. Dans ce climat de soupçon généralisé, la sphère médiatique n’est plus perçue comme un espace autonome, mais comme un prolongement du rapport de force politique. Le récit devient alors un territoire à défendre.
L’Algérie ne répond plus seulement aux actes diplomatiques ; elle conteste désormais la manière dont elle est racontée dans l’espace public français. Cette hypersensibilité est stratégique. Elle traduit la crainte de voir s’installer un récit délégitimant, au moment même où le Maroc consolide, avec constance et méthode, sa position diplomatique sur la scène régionale et internationale. Dans cette perspective, la convocation du chargé d’affaires français est un signal. Dans cette guerre des récits, Alger affirme que l’image est devenue un enjeu de souveraineté. Mais ce glissement révèle surtout une réalité plus large : la diplomatie classique s’efface progressivement au profit des écrans, des narrations et des perceptions.
Au-delà de l’émission elle-même, cet épisode met à nu l’extrême fragilité d’un lien bilatéral miné par le poids de l’histoire, les rivalités régionales et une accumulation de non-dits jamais résolus. La convocation du chargé d’affaires apparaît ainsi comme le symptôme d’un moment diplomatique singulier, presque dangereux, où les blessures mémorielles se mêlent aux enjeux contemporains de géopolitique régionale, où l’espace médiatique se substitue aux canaux diplomatiques classiques, et où tout récit journalistique ou politique est instantanément requalifié comme une arme dans une guerre d’influence permanente.
À l’heure où Paris et Alger peinent à renouer un dialogue structuré, cette affaire rappelle une vérité que le Maroc a depuis longtemps intégrée : dans le monde contemporain, la solidité d’une relation internationale ne se mesure plus seulement dans les salons feutrés des chancelleries, mais dans la maîtrise du récit, la cohérence stratégique et la constance diplomatique. Trois terrains où les équilibres, aujourd’hui, sont en train de se redessiner.
Source de l’article : Maroc Diplomatique



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