Quelles conséquences aura le « Conseil de paix » de Trump?
Deux mois après l’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU du plan du président américain Donald Trump pour la bande de Gaza, la composition de ce que ce dernier appelle son Conseil de paix a été dévoilée par la Maison-Blanche. Mais au cours de la dernière semaine, M. Trump a révélé que son intention était d’en faire une structure permanente dont la mission va au-delà de Gaza. Décryptage et analyse par deux experts.
Quelle est la composition initiale du Conseil de paix?
Ce conseil, présidé par Donald Trump, est composé notamment de responsables américains très proches du président, de l’ancien premier ministre britannique Tony Blair ainsi que de riches gens d’affaires.
Composition du « Conseil de paix » Marco Rubio, secrétaire d’État américain
Steve Witkoff, envoyé spécial du président américain au Moyen-Orient
Jared Kushner, gendre de Donald Trump
Tony Blair, ancien premier ministre britannique
Marc Rowan, milliardaire américain
Ajay Banga, président de la Banque mondiale
Robert Gabriel, conseiller de Donald Trump
Selon le communiqué de la Maison-Blanche, ce conseil chapeautera une autre instance appelée « Conseil exécutif » , plus large, qui supervisera les technocrates palestiniens chargés d’administrer la bande de Gaza, appelés le Comité national pour l’administration de Gaza.
Composition du « Conseil exécutif » Steve Witkoff
Jared Kushner
Hakan Fidan, ministre turc des Affaires étrangères
Ali Al-Thawadi, ministre qatari des Affaires stratégiques
Hassan Rashad, chef du Service de renseignement égyptien
Tony Blair
Marc Rowan
Reem Al-Hashimy, ministre émiratie de la Coopération internationale
Nicolay Mladenov, diplomate bulgare
Yakir Gabay, milliardaire israélo-chypriote
Sigrid Kaag, diplomate néerlandaise
Qu’est-ce qui a changé au cours de la dernière semaine?
Selon la résolution du Conseil de sécurité du 17 novembre, ce Conseil de paix avait pour seule mission la gestion du cessez-le-feu dans la bande de Gaza, la reconstruction du territoire palestinien et la facilitation des négociations entre Palestiniens et Israéliens.
Or, le monde a découvert, au cours du week-end des 17 et 18 janvier, que l’intention de Donald Trump est d’instituer un Conseil de paix permanent dont la mission va au-delà de Gaza.
Le Conseil de paix est une organisation internationale qui vise à promouvoir la stabilité, à rétablir une gouvernance fiable et légitime et à garantir une paix durable dans les régions touchées ou menacées par des conflits, peut-on lire dans le préambule de la charte du Conseil de paix envoyée à plusieurs dirigeants, les invitant à y adhérer.
Le texte critique les approches et institutions qui ont trop souvent échoué, dans une allusion claire à l’ONU, et appelle les dirigeants à avoir le courage de s’en écarter. Il souligne d’ailleurs la nécessité d’une organisation de paix internationale plus agile et efficace.
À la lumière de ce texte, il est ainsi clairement signifié que le Conseil de paix de Donald Trump se veut être une substitution aux Nations unies, même si le président américain a dit avoir toujours vanté le potentiel de l’ONU.
Qui se joindra au « Conseil de paix » ?
Finalement, c’est au Forum économique de Davos, en Suisse, que Donald Trump a officialisé en grande pompe, jeudi, la naissance de son Conseil de paix. Il était accompagné des dirigeants des pays appelés fondateurs de cette nouvelle organisation internationale.
Liste des pays dits « fondateurs » : Arabie saoudite, Argentine, Arménie, Azerbaïdjan, Bahreïn, Bulgarie, Égypte, Émirats arabes unis, États-Unis, Hongrie, Indonésie, Jordanie, Kazakhstan, Kosovo, Maroc, Mongolie, Pakistan, Paraguay, Qatar, Turquie, Ouzbékistan.
Les pays devront payer un milliard de dollars américains pour être membres permanents. Faute de quoi, ils ne siègeront que trois ans au sein du conseil.
Selon la Maison-Blanche, environ 35 dirigeants ont accepté de faire partie du Conseil de paix. Des invitations auraient été envoyées à une cinquantaine de pays.
Le premier ministre israélien, qui a annoncé mercredi avoir accepté l’invitation de Donald Trump, n’était pas présent à Davos.
En arrivant à Davos, Donald Trump a déclaré que Vladimir Poutine avait accepté l’invitation, ce que Moscou a démenti, précisant être seulement en train d’étudier la proposition.
La France, le Royaume-Uni, la Norvège et la Slovénie ont signifié qu’ils ne rejoindraient pas le groupe.
De son côté, le président du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, a accusé Donald Trump de vouloir devenir le « maître » d’une « nouvelle ONU » .
Le Canada, dont le premier ministre, Mark Carney, avait exprimé un intérêt à siéger au « Conseil de paix, n’en fera finalement pas partie, Donald Trump ayant retiré son invitation initiale.
Ce Conseil de paix peut-il légitimement gérer la bande de Gaza?
Pour le directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal (IEIM), François Audet, c’est une structure qui exclut complètement la représentation palestinienne. Il y a en effet cette équipe de technocrates palestiniens qui administre la bande de Gaza, mais celle-ci n’a aucun pouvoir.
Le Conseil de paix est une structure qui n’a aucune légitimité, tranche M. Audet, soulignant qu’il s’agit d’une nouvelle forme d’occupation, d’impérialisme économique majoritairement américain.
Concernant la composition du Conseil de paix, François Audet y voit d’abord un président américain mégalomane qui est obsédé par l’appropriation.
On le voit avec le Groenland, le Venezuela et un peu avec le Canada. Il cherche à étendre le territoire. Il y a un vrai désir d’enfant de la possession. M. Trump est un narcissique qui veut faire à Gaza quelque chose à son image.
Dans un deuxième temps, il voit dans la composition de ce conseil l’incarnation de l’impérialisme américain. On voit très peu de chance qu’il y ait un droit de parole pour les Palestiniens, d’aucune façon. J’y vois un scénario d’échec à l’avance. On a vu l’impérialisme américain en Afghanistan et en Irak, avance-t-il.
Rachad Antonius, auteur de La conquête de la Palestine, paru en 2024 chez Écosociété, trouve qu’il y a une certaine ressemblance entre le Conseil de paix de Donald Trump et le mandat pour la Palestine donné aux Britanniques en 1920 par la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU. De ce point de vue, c’est catastrophique. Le mandat britannique avait pour but explicite d’aider les immigrants européens à prendre le contrôle du territoire et à marginaliser, voire à expulser les Palestiniens.
Le professeur Antonius précise cependant que le mandat était donné à la seule Grande-Bretagne. Ici, c’est un conseil qui voudrait rassembler tellement de monde que d’une certaine façon, il se substitue à l’ONU.
En adoptant ce Conseil de paix, le Conseil de sécurité a trahi ses propres principes parce qu’il a autorisé une instance qui se substitue à l’ONU, car elle rassemble beaucoup de gens, beaucoup d’argent aussi pour transformer le territoire. En même temps, on écarte l’UNRWA, on détruit ses bâtiments.
Selon le professeur Antonius, la résolution du Conseil de sécurité instaurant le Conseil de paix va à l’encontre de la Charte des Nations unies, parce que c’est l’ONU qui doit s’occuper de ça. L’ONU a ainsi abandonné ses propres responsabilités.
Rachad Antonius considère que ce Conseil de paix ne vise pas à aider les Palestiniens, mais à faire de l’argent pour les gens qui vont investir.
M. Antonius évoque aussi l’indécence du projet. Selon lui, tout le monde sait que Gaza est un immense cimetière, parce qu’il y a, selon plusieurs rapports, des milliers de cadavres encore sous les décombres. Et on veut construire une » riviera « sur un cimetière!
Au lieu d’honorer les morts, de préserver la mémoire et l’identité de Gaza, on veut remplacer ça par une sorte de » riviera « pour les riches. Quelque chose qui va ressembler à Dubaï ou Abou Dhabi à Gaza, sans les Palestiniens.
L’ONU risque-t-elle de disparaître avec l’apparition de ce Conseil de paix?
Pour François Audet, le Conseil de paix est une démarche qui invalide les Nations unies. En allant avec une structure complètement indépendante du système onusien, on vient affaiblir le Conseil de sécurité. C’est une approche privée, élitiste, mercantile, qui se rapproche davantage d’un plan d’investissement immobilier que d’une organisation qui a une expertise pour négocier des conditions de paix.
Si des observateurs croient que la démarche du président américain pourrait sonner le glas de l’ONU, M. Audet n’est toutefois pas de cet avis.
Je ne crois pas que l’ONU va mourir de cette initiative. L’organisation a résisté à de nombreuses crises mondiales, mais le reste du mandat de Trump sera très difficile pour les Nations unies, à tous les niveaux.
Le professeur Audet estime que les discours de Mark Carney et d’Emmanuel Macron à Davos montrent une résistance importante, ajoutant que, si les Nations unies résistent au président américain actuel, on va avoir une ONU renouvelée et probablement qu’un dialogue aura lieu sur les membres permanents du Conseil de sécurité. La survie des Nations unies passera aussi par une réforme majeure, assure-t-il.
Rachad Antonius estime que beaucoup de pays vont se battre pour maintenir l’ONU en vie, mais ça sera une forme de marginalisation de l’ONU pour qu’elle ne joue pas un rôle majeur dans ce genre de conflit.
Source de l’article : Radio-Canada



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