Avec sa « Charte pour la jeunesse » , l’Istiqlal tente de réinventer son rapport aux nouvelles générations

À l’occasion du 82ᵉ anniversaire du Manifeste de l’Indépendance, l’Istiqlal a dévoilé le « Miithaq 11 janvier » , une charte qui ambitionne de repositionner la jeunesse au cœur de la décision publique. Plus qu’un hommage au passé, le parti revendique une refondation politique misant sur l’engagement actif des jeunes dans le projet national

En présentant son « Miithaq 11 janvier » lors du 82e anniversaire du Manifeste de l’Indépendance, le parti de la balance ne se contente pas d’un exercice commémoratif. Il pose les jalons d’une nouvelle offre politique où les jeunes ne seraient plus de simples destinataires, mais des acteurs à part entière du projet national

Une commémoration qui regarde vers l’avenir

Le choix de Bouznika pour célébrer le 82e anniversaire du Manifeste de l’Indépendance n’était pas anodin. En ce 11 janvier 2026, l’Istiqlal a voulu transformer un rituel mémoriel en moment fondateur. Le slogan retenu — « Un Maroc en essor porté par une jeunesse consciente » — annonce d’emblée la couleur : il ne s’agit plus seulement de célébrer les pères fondateurs, mais de passer le relais.

Nizar Baraka l’a d’ailleurs explicitement formulé : le parti cherche à « transférer la légitimité de l’histoire vers une légitimité de l’action politique tournée vers l’avenir » . En clair, l’héritage de 1944 ne suffit plus. Il faut le réactualiser, lui donner chair dans le Maroc de 2026.

Au-delà du programme électoral : une plateforme de refondation

C’est là que la « Charte du 11 janvier pour la jeunesse » prend tout son sens. Ses concepteurs insistent : il ne s’agit ni d’un programme électoral, ni d’une feuille de route gouvernementale. Le document se veut une « plateforme contractuelle » — un terme lourd de sens dans le vocabulaire politique marocain.

L’ambition affichée est de repositionner les jeunes dans « l’équation de la décision publique » . Non plus comme bénéficiaires passifs de politiques pensées pour eux, mais comme co-architectes du modèle de développement. Le diagnostic de départ est sans appel : le dividende démographique dont dispose le Maroc jusqu’en 2040 restera lettre morte sans implication réelle des jeunes dans la production des richesses et leur distribution.

24 800 contributeurs : la méthode participative comme marqueur

L’Istiqlal met en avant un chiffre : plus de 24 800 jeunes ont participé à l’élaboration de cette charte depuis janvier 2025, à travers des rencontres de terrain et des ateliers thématiques. Au-delà de la dimension quantitative, c’est la méthode qui interpelle.

Dans un paysage partisan où les documents programmatiques sont généralement rédigés en cercle restreint avant d’être « descendus » vers la base, cette approche bottom-up constitue une rupture — du moins dans l’intention affichée. Elle répond à une critique récurrente : celle de partis déconnectés des préoccupations réelles de leur électorat, particulièrement le plus jeune.

Les piliers de la charte : au-delà des promesses sectorielles

Sur le fond, le document s’articule autour de plusieurs axes qui dépassent le registre classique des promesses catégorielles.

L’éducation d’abord, avec une revendication forte : un enseignement public gratuit et de qualité uniforme, réduisant le fossé avec le privé. Le texte pointe du doigt les disparités territoriales, notamment pour le monde rural, et insiste sur l’orientation précoce et l’adéquation formation-emploi.

L’emploi ensuite, mais dans une perspective qui se veut structurelle. Il ne s’agit pas seulement de créer des postes, mais de repenser les conditions d’insertion : stabilité professionnelle, lutte contre la précarité et le travail informel, justice territoriale dans la répartition des fruits de la croissance.

La participation politique enfin, peut-être le volet le plus ambitieux. La charte appelle à une représentation des jeunes « reflétant leur poids démographique » dans les instances élues et exécutives. Elle prône un encadrement et une formation politique continue, conditions présentées comme indispensables au renouvellement des élites.

La lutte contre la rente : un positionnement clivant assumé

Mais c’est sans doute sur la question de la rente et de la corruption que l’Istiqlal marque le plus nettement son territoire. Le document place ces enjeux « au cœur des priorités » , liant explicitement responsabilité publique, éthique et reddition des comptes.

Le texte va jusqu’à pointer du doigt le « clientélisme » — pudiquement désigné par les expressions dialectales « l’hemza » et « l’ferrachiya » — comme obstacle majeur à la confiance des jeunes envers les institutions. Un discours qui résonne avec les frustrations exprimées sur les réseaux sociaux et dans les conversations ordinaires, mais rarement assumé aussi frontalement dans un document partisan officiel.

Ce qui distingue l’Istiqlal des autres offres partisanes

Pour mesurer la portée de cette charte, il faut la replacer dans le paysage des discours partisans sur la jeunesse au Maroc.

Les formations libérales ont longtemps misé sur l’entrepreneuriat et « l’esprit d’initiative » , sans questionner les conditions structurelles d’accès au marché. Les partis à ancrage social ont souvent cantonné les jeunes dans un rôle de victimes à assister. Les formations conservatrices ont privilégié le registre identitaire et moral, sans toujours proposer de réponses concrètes aux demandes d’emploi ou de participation.

L’Istiqlal, avec cette charte, tente une synthèse qui se veut plus englobante : les jeunes ne sont ni des entrepreneurs en puissance qu’il suffirait de libérer, ni des victimes à secourir, ni de simples gardiens des valeurs traditionnelles. Ils sont présentés comme des acteurs politiques à part entière, dont l’intégration passe par une transformation des règles du jeu — y compris au sein des partis eux-mêmes.

Le vrai test : du discours à la pratique

Reste la question qui fâche : quelle sera la traduction concrète de ces engagements ? L’histoire politique marocaine regorge de chartes, de pactes et de plateformes restés lettre morte une fois passée l’effervescence de leur lancement.

Les rédacteurs du document semblent avoir anticipé cette objection en présentant la charte comme « une invitation ouverte » à l’État et aux autres acteurs politiques et civils. Une manière de dire que l’Istiqlal ne prétend pas porter seul ce chantier, mais aussi, peut-être, de se prémunir contre les accusations d’inefficacité si les résultats tardent.

Le véritable indicateur sera ailleurs : dans la capacité du parti à appliquer à lui-même les principes qu’il promeut. Le renouvellement des élites, la méritocratie contre le clientélisme, la place des jeunes dans les instances de décision — tout cela se mesurera d’abord en interne avant de pouvoir être crédible comme projet national.

Un pari sur l’avenir

En définitive, la « Charte du 11 janvier pour la jeunesse » apparaît comme un pari. Celui d’un parti historique qui cherche à se réinventer sans renier son héritage. Celui d’une formation qui tente de capter les aspirations d’une génération désenchantée par la politique traditionnelle, en lui proposant non pas des promesses, mais un cadre de participation.

Le succès de cette entreprise dépendra moins de l’éloquence des discours que de la constance des actes. Car l’Istiqlal est plus que conscient que les jeunes Marocains, hyperconnectés et lucides sur les écarts entre paroles et réalités, seront les premiers juges de la sincérité de cette démarche.

Source de l’article : Le Desk