Mehdi Griny: « Le véritable problème de l’emploi au Maroc, c’est le décalage entre formation et besoins du marché »

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Invité de l’émission Almoqawil de MFM Radio, Mehdi Griny, président de l’association HOPE pour l’employabilité, a livré une analyse lucide et sans détour sur les causes profondes du chômage des jeunes au Maroc. Un sujet qu’il connaît de près et pour lequel il s’engage depuis plusieurs années.

Challenge : Qu’est-ce qui vous motive à vous engager pour l’employabilité des jeunes Marocains ?

Mehdi Griny : Ma première motivation, tout simplement, c’est que je suis Marocain et profondément attaché à mon pays. Cela me fait mal de voir aujourd’hui un grand nombre de jeunes en situation de désorientation, sans repères clairs, ni en matière de formation ni en matière d’opportunités d’emploi. Beaucoup de jeunes se sentent bloqués sur tous les plans, et cette réalité est de plus en plus visible.

Pour illustrer cela par des chiffres :

En 2024, une offre d’emploi recevait en moyenne entre 15 et 20 candidatures.

En 2025, sur les six premiers mois seulement, une offre similaire attire désormais plus de 60 candidats. Nous parlons d’un pays de plus de 38 millions d’habitants, avec un taux de chômage qui atteint 13,1 %. Plus préoccupant encore, la tranche d’âge des 15–25 ans affiche un taux de chômage avoisinant 35 %.

Challenge : Comment expliquez-vous le paradoxe entre les entreprises qui cherchent des compétences et les jeunes qui ne trouvent pas d’emploi ?

M.G. : Le paradoxe est frappant : les entreprises déclarent ne pas trouver les compétences dont elles ont besoin, tandis que les jeunes affirment ne pas trouver d’emploi.

La réponse réside principalement dans un problème de formation et d’orientation.

Les jeunes suivent un parcours scolaire du primaire jusqu’à l’université, mais se retrouvent souvent dans des filières qui ne correspondent plus aux besoins réels du marché. Les entreprises ont évolué, le marché du travail a changé, mais les systèmes de formation n’ont pas suivi le même rythme.

Challenge : Quelles solutions concrètes proposez-vous pour réduire ce décalage ?

M.G. : Il existe une solution essentielle qui, sans éliminer totalement le chômage, permettrait d’en réduire significativement l’ampleur :

mettre en place une communication permanente, structurée et institutionnalisée entre les entreprises, les universités et les établissements privés de formation.

Il ne s’agit pas d’initiatives ponctuelles ou de rencontres isolées, mais d’un véritable programme national avec un dialogue régulier, au moins une fois par mois, permettant aux entreprises d’exprimer clairement leurs besoins à un horizon d’un ou deux ans.

Au début des années 2000, par exemple, les banques se rendaient directement dans les universités pour recruter leurs futurs cadres. Aujourd’hui, la situation est différente, alors même que le Maroc forme chaque année entre 350 000 et 400 000 nouveaux diplômés.

Challenge : Quel rôle peut jouer l’orientation précoce et l’intelligence artificielle dans cette problématique ?

M.G. : En 2026, une nouvelle approche commence à émerger, notamment dès le primaire, avec l’introduction du bilan de compétences à un âge précoce – 10, 12, voire 15 ans.

Cela permet d’identifier les aptitudes naturelles des jeunes : capacité en mathématiques, aisance en communication, intérêt pour la gestion, les ressources humaines ou les métiers techniques.

Grâce aux avancées de l’intelligence artificielle, ces outils sont désormais accessibles, peu coûteux, voire gratuits. En identifiant tôt les aptitudes d’un jeune, il devient possible de l’orienter vers la filière la plus adaptée et de réduire le taux d’échec de 30 à 40 %.

Mais il faut aussi être lucide : les familles ont un rôle majeur à jouer. Les choix ne doivent plus être dictés par la pression sociale, les effets de mode ou l’influence des réseaux sociaux.

La solution passe par une orientation rationnelle, fondée sur les compétences réelles et le potentiel des jeunes.

C’est à ce prix que nous pourrons réellement servir la jeunesse marocaine et contribuer au développement durable du pays.

Challenge : Vous avez récemment signé plusieurs partenariats avec des entreprises et des acteurs économiques de premier plan en faveur de l’employabilité des jeunes. Pouvez-vous nous parler des partenariats dont vous êtes le plus fier aujourd’hui ?

M.G. : Effectivement, l’Association HOPE totalise aujourd’hui six années d’engagement. Depuis sa création, notre objectif est clair : accompagner les Marocains vers l’emploi. Nous les formons, les encadrons, les coachons et surtout, nous créons un lien direct avec les entreprises, le tout sans aucune contrepartie financière. Notre seule ambition est d’offrir aux jeunes Marocains un accès à un emploi digne et durable.

À un moment donné, nous nous sommes posé une question essentielle : comment toucher l’ensemble des jeunes Marocains, où qu’ils se trouvent ? Qu’ils soient à Settat, Jerada, Agadir, Casablanca, ou même au sein des établissements pénitentiaires.

C’est dans cette logique que nous avons mené des actions concrètes au sein de la prison d’Oukacha, à travers des programmes de formation et d’accompagnement axés sur les compétences comportementales et professionnelles (soft skills).

Je tiens, à cette occasion, à remercier chaleureusement le Directeur de l’établissement pénitentiaire Oukacha 2, Monsieur Mohsen Arfoun, ainsi que Messieurs Adil Eddani et Khalid El Hayani, pour leur confiance et leur soutien. Aujourd’hui, près de 420 détenus y poursuivent un cursus universitaire en partenariat avec l’Université Hassan II, une initiative dont nous sommes particulièrement fiers.

Il est important de le rappeler : toute personne peut commettre une erreur dans sa vie, mais cette erreur ne doit pas définir son avenir. Le véritable enjeu réside dans la réinsertion, afin de permettre à ces personnes de redevenir des acteurs utiles et productifs au sein de la société.

Challenge : Vous avez également signé un partenariat majeur avec un grand groupe médical. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

M.G. : L’un des partenariats qui me touche le plus, en tant que citoyen et en tant que Marocain, est celui conclu avec le Groupe Oncorad, un important groupe médical opérant au Maroc.

Ce partenariat prévoit la prise en charge de 25 jeunes, filles et garçons, titulaires du baccalauréat et issus de familles défavorisées ou d’associations caritatives, afin de leur permettre de poursuivre des études dans le domaine médical.

Concrètement, ce dispositif prévoit la prise en charge intégrale des frais de scolarité sur trois ans, l’accès à des stages professionnels et une intégration professionnelle garantie à l’issue de la formation.

Ces 25 jeunes n’auront donc pas à chercher un emploi à la fin de leur parcours : leur insertion est assurée dès le départ. Je tiens à remercier vivement la Direction générale du Groupe Oncorad pour cette initiative humaine et responsable, qui illustre parfaitement ce que peut être une véritable responsabilité sociétale des entreprises.

Challenge : Vous vous intéressez aussi à la question sensible de la réinsertion des anciens détenus, notamment celle du casier judiciaire. Quelle est votre analyse sur ce sujet ?

M.G. : C’est un sujet à la fois sensible et fondamental. Aujourd’hui, de nombreuses personnes sortant de prison se heurtent à l’exigence du casier judiciaire, qui constitue un frein majeur à l’emploi, même lorsqu’il s’agit d’erreurs mineures.

Il est nécessaire d’adopter une approche rationnelle et humaine. Certes, certaines infractions graves ne peuvent être ignorées, mais il existe également des personnes qui ont commis une seule erreur, qui se sont réhabilitées et qui méritent une seconde chance.

La bonne nouvelle est que le Ministère de la Justice, en coordination avec la Délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion, travaille actuellement sur un projet de réhabilitation judiciaire. Celui-ci permettra, sous certaines conditions, notamment pour les personnes ayant suivi une formation ou un cursus éducatif en détention, de bénéficier d’un casier judiciaire assaini. Cette réforme aura un impact très positif sur l’employabilité et la réinsertion sociale.

Challenge : Quels sont aujourd’hui les projets à venir de l’Association HOPE ?

M.G. : En 2025, nous avons réussi à former et accompagner 753 jeunes.

Notre objectif pour 2026 est d’atteindre 3 000 bénéficiaires. C’est un objectif ambitieux, mais tout à fait réalisable.

Pour y parvenir, nous avons aujourd’hui besoin d’un soutien financier structuré. À nos débuts, nous fonctionnions essentiellement grâce au bénévolat, mais la croissance de l’association exige désormais des consultants spécialisés, des formateurs qualifiés, et des espaces et équipements adaptés à la formation.

Nous lançons donc un appel aux entreprises et aux institutions désireuses d’investir dans le capital humain marocain, car investir dans la jeunesse, c’est investir dans l’avenir du pays.

Source de l’article : Challenge.ma