Les Mains dans les poches : Abdellah Taïa, Le Bastion des larmes
Le livre d’Abdellah Taïa suit une logique des relations, divers types de relations étant convoqués. Le Bastion des larmes développe plusieurs formes de l’amour ainsi que leurs conséquences. Le récit s’attarde également sur ce qui met en échec l’amour et apparaît comme destructeur. L’amour pourrait être le principe à partir duquel serait pensée la valeur d’une relation (bonne/mauvaise), celui à partir duquel est pensé ce que doit être une relation. Le Bastion des Larmes est un récit autant qu’un livre d’éthique.
On retrouve dans ce livre des repères et situations déjà évoqués par Abdellah Taïa dans son œuvre : le Maroc, la famille, sa ville de naissance, le rapport social au sein de la société marocaine actuelle, tel moment de l’enfance, de l’adolescence… À chaque fois, l’auteur reprend ces récits selon une autre perspective, en développant telle dimension, en les faisant varier par l’introduction d’un terme nouveau. Ces récits forment un objet mobile, variable, tel un diamant dont chaque facette ferait voir un aspect nouveau. Par ces reprises, qui ne sont pas un simple ressassement, Abdellah Taïa explore les récits qu’il a élaborés pour établir de nouveaux rapports, pour en extraire de nouvelles puissances narratives, critiques, créatrices.
Dans Le Bastion des Larmes, il est question de la mère, des sœurs, des frères, de la famille telle qu’elle existe après le décès de la mère, après l’éloignement géographique, parfois affectif. La situation initiale est à la fois claire et ambiguë : il s’agit de se séparer, en la vendant, de la maison construite par la mère, cette maison étant la traduction matérielle de l’attachement à celle-ci, comme elle est le catalyseur de l’histoire familiale, des liens familiaux. Faut-il la vendre et effacer le dernier signe matériel du rapport à la mère, de l’importance de ce rapport ? Faut-il abandonner ce lieu qui est aussi celui d’une mémoire fondamentale, qui porte en lui des personnes, des fantômes, des affects eux aussi fondamentaux ?
Le récit commence par se déployer à partir de cette maison en dépliant ce qui est impliqué par la maison, ce qui est impliqué matériellement, affectivement, socialement, politiquement. La maison est comme le générateur du récit, le cristal dont l’écrivain contemple les facettes pour que les différentes dimensions du récit apparaissent. Et ce lieu en inclut un autre, symétrique, qui est l’occasion de nouveaux liens, d’une nouvelle forme de l’amour, lieu qui donne son titre au livre, celui-ci construisant un passage, un mouvement de la maison maternelle au lieu nommé « le bastion des larmes » , d’un centre qui disparaît à un autre centre qui apparaît, de telles relations à d’autres relations (qui peuvent inclure les premières mais configurées autrement).
Si le livre, après Vivre à ta lumière, retrouve le rapport à la mère, la force de ce rapport, il insiste surtout sur la relation aux sœurs. Celle-ci est ambiguë, plurielle : à la fois attachement total et éloignement ; une forme de violence, de conflictualité, autant qu’une adhésion, un amour qui perdure. Le lien affectif existe, puissant, autant que ce qui semble être son inverse. Les sœurs, par exemple, voudraient récupérer l’argent de la vente de la maison, évincer le frère ; elles aiment leurs frères autant qu’elles les repoussent, parfois les ignorent, les aiment sous certaines conditions. La solidarité cohabite avec la méchanceté, avec les manigances.
Pourtant, dans le rapport aux sœurs, l’arrêt de la relation, sa mise en danger, son échec sont encore des modes de la relation. Plutôt qu’une opposition entre la relation et son absence, il s’agit de distinguer entre deux degrés de la relation, deux dimensions : une positive et une négative, une porteuse de possibilités bonnes, l’autre porteuse de danger et de destruction. Dans le livre, les relations ne sont pas données une fois pour toutes et ne relèvent pas d’une logique de l’identité : c’est moins ce qu’est tel individu qui implique telle relation que la relation qui produit ce qu’est l’individu, selon la dimension qui possède le degré le plus élevé. À chaque fois, c’est telle ou telle dimension de la relation qui prévaut avec, à chaque fois, telle ou telle place attribuée aux individus, telle ou telle conséquence bonne ou mauvaise. L’idée complémentaire de celle-ci est qu’à l’intérieur du réseau des relations dans lequel chacun existe, il est souhaitable et possible, dans une certaine mesure, de sélectionner et choisir tel type de relation, telle dimension de la relation. Le Bastion des Larmes affirme le choix de l’amour.
Le livre propose une sociologie de la société marocaine contemporaine, en tout cas une image de cette société. À travers l’histoire familiale, individuelle, celle de la mère, des sœurs, c’est le peuple qui apparaît dans le récit – les riches, les puissants également, mais surtout le peuple, et le point de vue du peuple sur les riches et les puissants. Chacun est conscient des règles sociales et qu’il s’agit de règles, de façons de faire socialement instituées, artificielles, dans le rapport auxquelles on peut créer un certain « jeu » . Ce rapport aux règles peut être bon, par exemple lorsque les individus y trouvent l’occasion d’un plaisir, d’une affirmation de soi, d’une joie (flirt, amitié, excitation), d’une solidarité, comme il peut être mauvais, destructeur (viol). Les règles paraissent respectées, elles le sont « socialement » , comme leur transgression est effective et, dans une certaine mesure, est tout aussi acceptée « socialement » – à condition que les choses demeurent discrètes, à condition que la transgression profite à la communauté, etc.
Si la société marocaine apparaît dans le livre comme une société hypernormée et hypernormative ( « cette prison qu’ils appellent le monde » ; « les hétérosexuels et leur dictature » ), les rapports sociaux incluent en même temps des variations par rapport aux normes. Ce rapport aux normes permet des formes de solidarité comme des formes de complicité : sous certaines conditions, on ferme les yeux sur l’homosexualité pourtant condamnée, comme on ferme les yeux sur le trafic de drogue ou le viol systémique de garçons et d’adolescents. Si Abdellah Taïa met en évidence ce qu’il peut y avoir de bon dans le rapport aux règles tel qu’il existe – ce qui ne revient pas à valider ces règles, ceci étant une autre question –, il critique aussi la forme d’hypocrisie constitutive du lien social : la corruption des institutions, des « élites » , la complicité avec la violence destructrice, la religion comme instrument d’un pouvoir injuste, l’illégalité à tous les niveaux sont, derrière la façade du respect et du respectable, omniprésentes dans la société marocaine et la constituent autant que les règles et normes admises ( « Nous vivons dans le peur. La peur du roi Hassan II. La peur de sa police. La peur de son ministre de l’Intérieur Driss Basri et de ses gangs […]. Nous sommes pauvres à cause d’eux, Najib. À cause de ce qu’ils ont fait de nous et de ce pays. Ils prennent tout pour eux et pour leurs amis » ).
Le rapport aux normes et aux règles est un cas de la logique des relations développée dans Le Bastion des Larmes : le rapport social peut être bon ou mauvais, il peut être à la fois bon et mauvais, tout dépend des conséquences et du degré d’amour que la relation inclut, tout dépend des identités produites par la relation et de leurs conséquences. Il ne s’agit pas de dire que le viol d’un enfant dans le hammam peut être bon mais de comprendre que ce viol est la forme mauvaise, destructrice, d’un rapport distendu aux normes et règles qui par ailleurs, sous une autre forme, peut être bon, lorsqu’il implique la joie, le plaisir sensuel choisi, l’amitié, la solidarité – l’amour étant ici, au-delà d’un sentiment, un principe bénéfique de relation, de cohésion, de coexistence.
Dans Le Bastion des Larmes, il s’agit pour Abdellah Taïa de déplier tout ce qui est impliqué dans le rapport aux sœurs comme à la mère : une certaine forme de solidarité, une certaine puissance pour chacune et chacun, un certain rapport au désir, à l’érotisme, un certain point de vue sur la société et sur soi, une certaine façon de penser et certains principes et éléments de la pensée. À chaque fois, comme chez Proust, le rapport implique d’autres rapports qui eux-mêmes en impliquent d’autres, etc., l’ensemble formant une série de rapports et d’identités consécutives formant un monde, tel monde.
Il en va de même avec Najib, auquel le narrateur est lié, relié, qui implique un monde dont le narrateur fait partie – les deux mondes, celui des sœurs et celui de Najib, s’entremêlant à travers le narrateur. Avec Najib, ce sont d’autres relations qui adviennent, relations à l’homosexualité, à la violence sociale, au corps et aux corps, mais aussi relation au rêve, aux fantômes, à d’étranges expériences anormales : Najib, mort, apparaît en rêve et parle dans les rêves, il guide, il intervient, il permet l’énoncé de vérités, la conscience d’autres relations possibles ou effectives ( « Les rêves ne sont pas que des rêves. Ils existent. Ce n’est pas de la fiction. C’est un espace réel où parfois la vérité peut enfin sortir. On s’y réconcilie […] » ). Par le rapport à Najib, le narrateur devient capable d’autres relations, comme si, à travers et par lui, se développait sa capacité à créer des rapports, comme si cette capacité s’étendait et embrassait d’autres êtres, d’autres réalités : la mort, les morts, les fantômes ( « Les vivants portent les morts » ). D’une façon proche de Spinoza, le narrateur est défini par les relations dont il est capable, celles qu’il est capable de créer, de subir, celles qu’il est capable de penser, celles à partir desquelles il devient capable d’être ceci ou cela, mais aussi celles qu’il devient capable d’éviter ou de reprendre à son compte – même les plus mauvaises – pour les reformuler, les déployer autrement.
Livre politique, livre critique ( « Je détruirai par mes mots tout le monde, tous ceux qui se donnent le beau rôle » ), Le Bastion des Larmes est aussi un livre qui pose la question : que faire ? que faire de la souffrance, de la violence, que faire de ce que l’on a subi, de ce que l’on a éprouvé, le bon comme le mauvais ? Et que faire aussi de la joie, du plaisir ? La réponse serait : l’amour, non pas entendu comme le fait d’apprécier y compris ce qui nous détruit, y compris nos ennemis, ce qui est mauvais pour nous, mais comme sélection et création, dans la relation, d’une cohésion, d’une coexistence, comme intégration dans un autre degré de la relation afin que celle-ci devienne bonne pour nous, le principe d’une vie bonne pour nous : « Je veux un jour être comme elles. De nouveau au milieu d’elles. Oser aimer autrement » . La question serait celle de la vie, celle dont nous sommes capables, celle que nous préférons : une vie bonne ou mauvaise ? La haine ou l’amour ? « Je choisis, moi petit enfant de huit ans, de rester dans la joie » .
Abdellah Taïa, Le Bastion des larmes, éditions Folio, janvier 2026, 208 p., 8 € 60 — Lire ici l’entretien de l’auteur avec Jean-Philippe Cazier en ligne le 27 août 2024 sur Diacritik.
Source de l’article : diacritik.com



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