Fintech : le régulateur adopte une approche startup friendly
Doté d’un système bancaire des plus solides du continent, le Maroc peine encore à faire émerger un véritable écosystème fintech. Malgré quelques initiatives et une volonté affichée du régulateur, l’innovation financière demeure marqué par l’inadéquation entre l’offre et les besoins réels de la population.
Le constat est suffisamment établi pour que Bank Al Maghrib s’en soit saisie. C’est un état de fait, l’écosystème fintech demeure, dans l’ensemble, embryonnaire. Des initiatives existent certes dans les paiements numériques, les portefeuilles électroniques ou encore le crédit en ligne, portées par des startups locales et des solutions comme OnePay ou Paylik, ainsi que par des plateformes spécialisées dans la gestion des transactions et la digitalisation des services financiers. Mais ces avancées restent encore trop dispersées pour constituer un tissu structuré. Et c’est précisément à cela que s’attelle le régulateur, avec la publication, en décembre 2025, du Guide du parcours fintech. « Pour le coup, le régulateur adopte une approche startup friendly » , observe Yassine Regragui, expert en fintech.
Au-delà du signal envoyé aux jeunes pousses, le document vise surtout à donner de la visibilité aux porteurs de projets sur le cadre réglementaire et sur les démarches à engager auprès de Bank Al-Maghrib. Pensé comme un outil pratique, il sert de référence pour structurer les échanges entre l’autorité monétaire et les opérateurs, en précisant la marche à suivre et le circuit d’instruction des demandes.
À travers ce guide, le régulateur met de l’ordre dans le parcours, en indiquant les étapes à suivre, et les bons interlocuteurs au sein de la supervision bancaire. Le texte installe surtout une logique d’échange en amont, qui permet aux fintechs de consulter l’autorité monétaire dès la conception de leur modèle. Une manière d’anticiper les contraintes auxquelles se heurtent les porteurs de projets en amont. « On a tendance à dire que le Maroc est en retard en matière de fintech, mais c’est faux » , analyse Regragui, en pointant les progrès réalisés ces dernières années en matière d’agréments, de régulation et d’encadrement des activités.
Pour autant, la clarification du cadre ne suffit pas à enclencher un changement d’échelle. « L’adoption reste faible et les investissements demeurent limités, notamment en comparaison avec l’Égypte ou le Nigeria » , précise l’expert. En cause, un décalage entre les besoins et la nature même des solutions proposées. « Reproduire des modèles importés ne répond pas aux défis locaux, il faut partir des usages et des contraintes du quotidien » , analyse Regragui. « Paiement des services publics, outils pour les commerçants, transport, facturation, inclusion des zones rurales, autant de segments encore insuffisamment couverts pour enclencher une adoption à grande échelle » , souligne-t-il.
Le paradoxe marocain
Depuis plus d’une décennie, la fintech s’impose comme l’un des moteurs les plus puissants de transformation des systèmes financiers, en particulier dans les économies émergentes. « La fintech prospère lorsqu’elle répond à un besoin concret, immédiat, ancré dans le quotidien des usagers » , rappelle un spécialiste.
L’exemple le plus marquant est celui de M-Pesa. Lancée à la fin des années 2000 au Kenya, cette solution de paiement mobile a profondément bouleversé l’accès aux services financiers, en permettant à des millions d’utilisateurs, souvent exclus du système bancaire classique, de transférer de l’argent, de payer, d’épargner à partir d’un simple téléphone. Présente aujourd’hui dans plusieurs pays africains, la plateforme revendique plus de cinquante millions d’utilisateurs actifs. En Asie, le paiement numérique fait partie des gestions du quotidien.
Dans les grandes métropoles chinoises, le cash a quasiment disparu au profit du QR code, utilisé pour les transactions les plus simples comme pour les services les plus complexes. La vitesse à laquelle évolue les moyens de paiement contraste nettement avec l’évolution des usages au Maroc.
Malgré une projection assumée vers l’avenir — Coupe du monde 2030, grands chantiers d’infrastructures, modernisation des services —, le Royaume peine encore à amorcer une véritable transition vers une société moins dépendante de l’argent liquide. À fin novembre 2025, la circulation fiduciaire atteignait 484 milliards de dirhams, en hausse annuelle de 13,1% selon les statistiques de Bank Al-Maghrib.
Inclusion financière
Pourtant, selon le rapport Startup Country Guidelines 2024, le pays compte une quarantaine de fintechs actives, principalement positionnées sur les paiements et les transferts de fonds. Avec une infrastructure bancaire jugée robuste, un taux de pénétration d’internet avoisinant les 93%, et un marché potentiel des transactions mobiles estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars, les signaux paraissent encourageants. Mais derrière ces indicateurs, la réalité apparaît plus contrastée. Plus de la moitié de la population demeure non bancarisée, et l’usage du cash reste dominant dans la majorité des transactions quotidiennes.
Cette situation nourrit une interrogation récurrente chez les observateurs du secteur. Comment un pays, souvent présenté comme une place bancaire de référence en Afrique, n’a-t-il pas encore fait émerger de véritables champions de la fintech capables de s’exporter ? Hormis l’inadéquation entre l’offre fintech et les besoins réels de la population, un tas de projets s’emploient encore à transposer des modèles venus d’Asie ou d’autres marchés africains, sans toujours les adapter aux contraintes locales. Un autre enjeu, souvent relégué au second plan, concerne le monde rural.
L’exclusion financière y demeure forte, alors même qu’elle représente un levier potentiel majeur pour l’adoption des solutions numériques. A en croire les spécialistes, cibler ces populations ne relèverait pas uniquement d’une logique sociale, mais permettrait également à l’écosystème de se développer. « L’objectif ne consiste pas seulement à rattraper un retard supposé, mais à bâtir un modèle endogène, porté par un ADN doté d’un ancrage local. Cela suppose de libérer la créativité entrepreneuriale, tout en acceptant que la transformation s’opère dans le temps » , souligne cet expert en fintech.
Il est sans doute là le paradoxe, il tient entre un potentiel latent et des usages structurellement limités.
Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ÉCO
Source de l’article : LesEco.ma



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