Au Sénégal, partir ou mourir lentement : la jeunesse africaine mise tout sur l’illusion européenne [Reportage]

M’Bour, côte atlantique, janvier 2026, Sénégal. Sur la plage, des hommes marchent lentement, comme s’ils avaient peur de réveiller la mer. Le mois denier, une pirogue, quelques dizaines de Kilomètres au Sud, a chaviré au large. Douze morts, au moins. Les autorités parlent de « naufrage » , les familles parlent de « disparition » . Ce n’est pas la même chose : un naufrage se compte, une disparition ronge.

Un pêcheur montre du menton l’horizon. « Ici, on sait. Quand ils partent, on sait qu’on peut ne jamais les revoir. Mais ils partent quand même. » Pourquoi partent-ils, de plus en plus nombreux, à la recherche d’un Eldorado qui pourtant n’en est pas ? C’est ce que nous avons voulu savoir en nous rendant sur place.

Le Sénégal, à l’ouest de l’Afrique, au sud de la Mauritanie, est désormais l’un des points de départ majeurs vers l’Europe, principalement via l’archipel espagnol des Canaries. Les interceptions de pirogues se multiplient. Les drames aussi. Et, derrière les chiffres, il y a des visages : des garçons de 18 à 30 ans qui se feront pour certains passer pour mineurs une fois arrivés, des femmes parfois mais rarement, des familles qui vendent ce qu’elles possèdent pour financer une traversée qui peut finir dans l’Atlantique, sans traces.

J’ai passé plusieurs jours sur place, entre Dakar, Mbour, Joal, Samy et les zones de transit où l’on murmure les prix, les routes, les dates. J’ai parlé à des candidats au départ, à des mères, à des pêcheurs, à des policiers, à des intermédiaires. Ce reportage n’est ni une plaidoirie, ni une diabolisation. Il raconte un mécanisme. Et il assume une réalité : les Européens ont le droit de refuser l’immigration massive, de défendre leur continuité historique, leur sécurité, leur mode de vie. Mais les Africains qui partent ne sont pas pour autant des caricatures : ils fuient une impasse, et ils sont portés par une illusion devenue plus forte que la peur. « Partir ou mourir ici » : le choix brut d’une jeunesse sans horizon

Djibril a 23 ans. Il vit à la périphérie de Mbour. Dans la cour, trois générations : les parents, les enfants, un oncle, parfois des cousins. Le modèle familial sénégalais amortit la misère — mais il l’expose aussi, car chacun porte les autres.

Djibril a enchaîné petits boulots, chantiers, livraisons, manutention. Sans stabilité. « Ici, tu travailles aujourd’hui, demain tu ne sais pas. Et même quand tu travailles, tu ne mets rien de côté. » Il me donne un chiffre, banal, presque honteux : « 70 000 francs CFA, quand ça va. Mais souvent, c’est moins. » . Une fois le loyer payé, avant même de penser électricité, eau, nourriture, plus rien.

Autour de lui, le chômage n’est pas une statistique abstraite. C’est l’air qu’on respire : on se lève, on cherche, on revient. On attend. On s’invente des activités. « On est jeunes, mais on vieillit sans avancer. » Je lui demande pourquoi l’Europe.

Il répond sans hésiter, comme si la phrase avait été répétée mille fois : « Là-bas, même 1 400 euros, c’est la vie. Ici, c’est un rêve. » Pour lui, 1 400 ou 1 500 euros par mois (même au bas de l’échelle européenne) signifie une autre planète : pouvoir louer, acheter, aider la famille, envoyer 100 ou 200 euros au pays. Il le dit avec sérieux. « Si j’envoie 150 euros, ma mère respire. Mes petits frères peuvent étudier. » Je tente d’expliquer les loyers, la réalité du travail, l’isolement, les contrôles, l’hostilité croissante en Europe. Il écoute. Mais l’argument glisse. « Même si c’est dur là-bas, au moins tu as une chance. Ici, tu as quoi ? » Le prix du passage : 500 000 CFA, cinq mois de salaire… à économiser dans un pays où l’on n’économise pas

Le chiffre revient partout : 500 000 francs CFA. Environ 760 euros.

Le prix d’un aller retour en avion, sans contrainte autre qu’un passeport, pour les nombreux touristes blancs et français qui viennent en masse dans les stations balnéaires locales, et visiblement parfois pour s’adonner, pour certains hommes et certaines femmes assez âgées, à une forme de tourisme nauséabond.

Le prix d’une vie pour ces candidats à l’exil hors de leurs terres. Le prix d’un « chemin » vers l’Europe, souvent morcelé : Sénégal → Mauritanie → Maroc → Espagne, ou départ direct vers les Canaries.

Ce montant, pour un Européen, peut sembler « accessible » . Ici, c’est un mur.

Idriss calcule : « Cinq mois de salaire, et encore… si tu travailles. Mais tu dois aussi manger. Aider la famille. Donc ça prend un an, parfois deux ou trois. » Comment font-ils ? Ils empruntent. Ils vendent un mouton, une moto, un téléphone. Une tante aide. Un cousin avance une partie. Parfois, c’est un africain déjà arrivé en Europe qui envoie de l’argent via les canaux légaux qui se multiplient vers l’Afrique.

Une femme, Aïssatou, me confie : « Quand un garçon veut partir, la famille se cotise. Parce qu’on se dit : s’il réussit, il va sauver tout le monde. » L’exil devient un investissement collectif. Un pari. Et, comme tout pari, il rend les gens irrationnels.

Les passeurs : « On ne force personne. Ils viennent d’eux-mêmes. » Ils sont là, sans être là. On ne prononce pas toujours leur nom. On dit « celui qui connaît » . « Le frère » . « L’ami de la Gambie » . Ils travaillent par réseau, par confiance, par peur aussi.

Un intermédiaire accepte de parler, sans que je note son identité. « Les gens pensent qu’on attrape les jeunes. C’est faux. Ils viennent. Ils demandent. Ils insistent. » Je lui demande s’il dit la vérité sur les risques.

Il hausse les épaules. « On dit : la mer peut te prendre. Mais quand tu dis ça, ils répondent : ici aussi, la vie me prend. » Il a une phrase froide, mais lucide : « Tant que l’Europe sera vue comme ouverte, il y aura des clients. » Là est le cœur du sujet : l’offre reflète une demande. Les réseaux prospèrent parce que le désir d’Europe est massif, entretenu par les images, les récits, la comparaison permanente. Les contrôles renforcés ne stoppent pas toujours : ils déplacent. Plus au sud. Plus loin. Plus dangereux.

La mer comme cimetière : « On part, on prie, on ne pense pas. » Sur la route des Canaries, le danger est extrême. De la Gambie aux îles, il faut 4 à 7 jours si tout va bien. Si le moteur lâche, si l’eau manque, si la navigation se perd, la pirogue devient un cercueil flottant.

Un rescapé, rencontré via un contact local, décrit : « Le troisième jour, on ne parlait plus. On buvait une gorgée. On regardait le ciel. Certains ont commencé à délirer. » Il a vu des morts à bord. « Quand quelqu’un meurt, tu ne peux pas garder le corps. Alors… tu fais ce que tu dois faire. » Il détourne les yeux. La phrase s’arrête avant d’aller au bout.

Dans ce paysage, un élément frappe : les drames n’arrêtent pas les départs. Ils les rendent plus tragiques, pas moins fréquents. Parce que la misère, elle, ne s’arrête pas.

Les familles disloquées : « Mon mari est parti. Il n’est jamais revenu. » Daba, 29 ans, vit à Dakar avec ses deux enfants, sa mère et sa nièce. Son mari est parti « vers l’Espagne » il y a deux ans. « Il devait envoyer de l’argent. Il a dit : un mois, deux mois, je reviens. » Il n’a plus donné signe de vie. Ou plutôt si ; il a refait sa vie avec une française bien plus âgée que lui. Mariage de complaisance ? La ficelle est bien connue en tout cas au pays.

Le résultat est le même pour celle qui reste : elle se retrouve seule, dans un pays où l’homme peut disparaître sans que l’administration ne fasse rien, où la pression sociale retombe sur la femme, où la famille élargie absorbe les chocs mais s’épuise.

Un voisin résume, brutal : « Ici, beaucoup d’hommes abandonnent. L’Europe devient un alibi. » Ce n’est pas toujours vrai. Mais cela existe. Et cela nourrit une détresse silencieuse : des femmes « en attente » , des enfants sans père, des grands-parents qui reprennent le rôle. Heureusement pour eux, contrairement à l’Europe dans laquelle les familles se délitent, déchirent, morcellent, ici, la solidarité familiale, communautaire, clanique, règne.

TikTok, WhatsApp, l’eldorado en vidéo : l’illusion qui mange tout

Le désir d’Europe ne naît pas seulement de la pauvreté. Il est alimenté, sculpté, amplifié.

Dans les rues, on suit les « grands frères » de France, d’Italie, d’Espagne. On voit des vidéos : chaussures neuves, scooter, sorties, billets. La réalité (foyers, petits boulots, précarité, contrôles) est rarement filmée.

Un jeune me dit : « Même si tu souffres là-bas, tu souffres avec des euros. » Tout est dit. L’euro devient une religion. Une promesse.

Même les mensonges deviennent utiles. Ils consolent ceux qui restent. Ils entretiennent le mythe. Et, au bout, ils remplissent les pirogues.

Oumar vit en Europe. Il revient en vacances. Il a compris la règle sociale : « Quand tu reviens, tu dois montrer. Sinon on dit que tu as échoué. » Il loue une voiture. Offre des vêtements. Paie des repas. Mais il se fait aussi critiquer. « Certains reviennent arrogants. Ils parlent mal aux gens. Ils se moquent. » Des Sénégalais m’ont dit cette phrase, plusieurs fois : « Ils reviennent comme des colons beaucoup moins polis que les Blancs » Là encore, tout n’est pas vrai pour tout le monde. Mais l’image existe. Et elle crée un paradoxe : le retour nourrit la haine du départ, tout en nourrissant l’envie de partir.

L’Europe vue d’ici : pas une forteresse, mais une faiblesse

Dans les discussions, une idée revient : l’Europe n’est pas perçue comme imprenable.

Ce jugement est alimenté par la réalité des arrivées, par l’impuissance politique européenne, par le spectacle d’États incapables d’assumer clairement un choix : accueillir ou refuser.

Les Européens, eux, voient autre chose. Ils voient l’insécurité, les tensions, le changement rapide de leur environnement, parfois la dissolution culturelle. Ils voient aussi des systèmes sociaux saturés, des services publics sous pression, des quartiers transformés.

L‘immigration massive n’est pas neutre. Elle modifie les équilibres, elle fracture, elle crée des conflits d’identité, elle pèse sur la cohésion. Une infirmière française me disait récemment, en Bretagne : « On nous demande d’être généreux, mais on ne nous demande jamais notre avis sur le monde que ça fabrique. » C’est le nœud : comprendre les candidats à l’exil n’oblige pas à accepter l’effacement européen.

Corruption, systèmes verrouillés : « Nos dirigeants nous ont trahis » Au Sénégal, beaucoup l’affirment sans détour : la décolonisation n’a pas été suivie de souveraineté réelle au service du peuple. « Ils ont pris l’argent. Ils ont tout pris å » nous dit Ahmdi, un chauffeur de taxi autant en colère contre son gouvernement que contre les gouvernements occidentaux.

Ce discours est constant : corruption, clientélisme, détournements, enrichissement d’une minorité. La colère est d’autant plus forte que la jeunesse est nombreuse, et que le marché du travail ne suit pas. « On peut être diplômé et rester là, à attendre, à demander des services. » me confie le serveur d’un hôtel de bonne tenue, payé 80 000 Francs CFA pour travailler un nombre incalculables d’heures, 6 jours sur 7, et parvenir simplement à survivre. Lui aussi, rêve d’Europe, de Canada, parce qu’il a étudié et veut s’en sortir.

L’État n’offre pas de perspective. Le système social repose sur la famille, donc sur la pression des liens. Quand un jeune ne « rapporte » pas, il devient un poids. Quand il part, il devient un espoir.

À ce moment-là, on comprend que l’émigration n’est pas seulement individuel. C’est un mécanisme familial. Une stratégie de survie.

Une question simple, une réponse impossible : que faire ?

À ce stade, il faut parler clair.

Oui, beaucoup voudraient rester, vivre, travailler, se marier, construire au pays. Le discours « ils ne demandent qu’à venir » est simpliste.

Mais non, l’Europe ne peut pas absorber indéfiniment une part croissante d’un continent en explosion démographique, sans conséquences majeures sur son identité, sa culture, sa religion majoritaire, sa civilisation, sa sécurité, sa cohésion.

Et non, l’aide au développement ne suffit pas, surtout à court terme, surtout dans des pays aussi corrompus où les dirigeants semblent avoir adoptés la façon de faire de nos dirigeants occidentaux, mais uniquement à leur profit, sans laisser la moindre trace d’illusion : quand le niveau de vie augmente un peu, la capacité à financer le départ augmente aussi. C’est un paradoxe documenté : le développement peut d’abord accroître l’émigration avant de la réduire, quand un pays atteint un certain seuil.

Donc, si l’on veut être efficace, il faut deux axes simultanés :

Fermeté européenne : frontières, contrôle, dissuasion réelle, fin de l’appel d’air, lutte contre les réseaux, retours effectifs. Sans cela, les passeurs continueront de vendre l’Europe comme une porte ouverte.

Exigence vis-à-vis des États africains : pas des discours, mais des conditions : lutte contre la corruption, sécurité, emploi, formation, infrastructures. Pas de chèque sans contrôle. Pas de coopération sans résultats.

Un policier sénégalais me confie : « Quand on arrête des candidats, demain ils recommencent. Ils trouvent une autre plage. Une autre pirogue. » Dans les jours qui suivent, d’autres jeunes parleront de partir. Parce qu’ici, la vie continue. Mais la misère aussi. Et l’illusion européenne aussi.

Djibril m’écrit un message : « J’ai presque l’argent. » . Je lui demande s’il a peur. Il répond : « Oui. Mais rester ici, c’est mourir lentement. Là-bas, je veux au moins essayer. » C’est cette phrase qui résume tout : l’Europe est un pari. Un pari dangereux. Souvent mortel. Mais, pour eux, la vie au pays ressemble à une certitude d’échec.

Et pour les Européens, l’ouverture sans limite ressemble à une certitude de dépossession et de mort lente également.

Tenir les deux vérités

On peut comprendre les candidats à l’invasion de l’Europe, ou à l’exil, selon du côté où l’on se place, sans être naïf. On peut défendre l’Europe sans devenir inhumain.

La vérité, c’est que l’immigration massive est un choc, violent, et que les peuples européens ont le droit de dire non. La vérité, c’est aussi que ceux qui prennent la mer ne sont pas des monstres, mais des hommes (et quelques femmes) poussés par la pauvreté, les systèmes corrompus, la pression familiale, et un mirage entretenu.

Tant que l’Europe restera ambiguë, elle restera attractive. Tant que l’Afrique restera empêtrée dans la corruption et l’impuissance économique, ses jeunes partiront.

Et tant que les passeurs et les « influenceurs » Tik Tok seront plus crédibles que les États, la mer continuera d’engloutir des vies.

YV

Photo d’illustration : Breizh-info.com (NDLR : les personnes interrogées n’ont pas souhaité, notamment pour leur anonymat et leur sécurité, apparaitre en photo)

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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