CAN 2025 : le pari africain du Maroc à l’épreuve des émotions
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En tant que Marocaines et Marocains, Africaines et Africains, ce que nous avons vécu durant la CAN 2025, et surtout dans les jours qui ont suivi sa clôture, dépasse largement le cadre du football. L’esprit sportif, chaleureux et fraternel qui accompagne traditionnellement ce tournoi continental s’est peu à peu dissous, laissant place d’abord à un malaise diffus, puis à une hostilité véhémente — dont on espère qu’elle ne se figera pas en ressentiment durable.
Entre arbitrages contestés et justifications vaseuses, campagnes narratives assumées et emballement médiatique, le Maroc s’est retrouvé au centre d’une polémique appelée à marquer durablement cette édition. Et contrairement à ce que l’on voudrait parfois croire, les conséquences n’en sont pas que sportives.
Il suffisait, ces derniers jours, de laisser traîner son regard sur les fils des réseaux sociaux — le temps d’un expresso, pas davantage — pour voir déferler une vague de colère contre le pays hôte. Une colère dont le reflux laisse une question essentielle inscrite dans le sable : pourquoi ?
Pourquoi un tel déchaînement des passions ? Pourquoi ce cirque médiatique ? Pourquoi cette friction entre des pays qui, depuis des décennies, coopèrent étroitement sur les plans économique, politique et parfois même sécuritaire et sportif ?
Et finalement, pourquoi le Maroc ? Et qu’on ne m’oppose pas l’argument de l’arbitrage.
Car le football n’a fait, cette fois, que réveiller des sentiments dormants, latents, mais profondément enracinés dans nos sociétés respectives. Cette CAN ne peut pas être lue comme un simple tournoi ayant mal tourné, elle a agi comme un véritable miroir grossissant, révélant des tensions bien antérieures au coup d’envoi.
La vraie question n’est donc pas ce qui s’est passé sur les terrains, mais ce que cela révèle hors des stades : un décalage profond entre la stratégie africaine du Maroc et la manière dont celle-ci est perçue — voire ressentie — par une partie des opinions publiques du continent et au-delà.
Une histoire ambiguë, mal digérée
Le Maroc précolonial a exercé une influence impériale sur l’espace saharo-sahélien dès le XIe siècle, avec l’Empire Almoravide. Cette présence s’est construite autour des routes transsahariennes, d’intégrations économiques et religieuses, mais aussi de rapports verticaux clairement asymétriques. L’Empire n’a jamais été un colonisateur à l’européenne, mais il n’a pas non plus été un acteur neutre ou simplement fraternel.
Au XIXème siècle, le Maroc entre dans une phase de déclassement géopolitique face à l’Europe — la défaite d’Isly en 1844 en étant le symbole le plus brutal. D’empire régional, le pays devient une nation fragilisée, bientôt placée sous protectorat, et l’ordre impérial bascule vers une condition coloniale sans transition mémorielle.
Quelques décennies plus tard, l’indépendance de 1956 fait de la consolidation de la monarchie et de l’unité nationale une priorité absolue.
Sous le règne de feu SM Hassan II, l’Afrique — subsaharienne notamment — cesse d’être un horizon stratégique central et devient un espace périphérique. La main du Roi se tend vers ses voisins du Nord (retrait de l’OUA en 1984, candidature à la Communauté économique européenne en 1987, renforcement d’accords préférentiels avec la France, l’Espagne, puis la CEE) et le Royaume se pense comme un pont euro-méditerranéen bien plus que comme un acteur africain. Il disparaît du paysage institutionnel du continent.
Résultat : les nouvelles générations africaines ne construisent aucune mémoire politique positive du Royaume, un vide symbolique s’installe, et des récits concurrents — parfois hostiles — peuvent s’y insérer en réactivant une histoire ancienne jamais pleinement reconnue.
Règne du Roi Mohammed VI : relance ou reconquête ?
Le pivot opéré par le Nouveau Roi est l’un des plus cohérents du continent. En moins de vingt ans, la politique africaine du Maroc change d’échelle et de nature.
Plus de 50 visites royales en Afrique, un retour à l’Union africaine en 2017, et une multiplication d’accords économiques, religieux, sécuritaires et éducatifs : le Royaume ne se contente plus de discours, il s’installe durablement, et les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Aujourd’hui, environ 40% des investissements directs étrangers marocains sont orientés vers l’Afrique. Les échanges commerciaux entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne ont été multipliés par plus de quatre depuis le début des années 2000.
Et le Maroc est désormais le premier investisseur africain en Afrique de l’Ouest.
Cette stratégie s’incarne également dans des acteurs économiques devenus structurants pour plusieurs économies africaines. Attijariwafa Bank est présente dans une quinzaine de pays du continent. Maroc Telecom opère dans plus de dix pays africains et compte des dizaines de millions de clients. OCP Group sécurise l’accès aux engrais de pays comme le Nigeria, l’Éthiopie ou le Ghana, avec des projets industriels locaux chiffrés en milliards de dollars.
Même la connectivité raconte cette trajectoire. Royal Air Maroc réalise aujourd’hui l’essentiel de son trafic international via l’Afrique, faisant de Casablanca l’un des hubs aériens majeurs du continent.
Enfin, à cette diplomatie économique et institutionnelle s’est ajoutée une inflexion migratoire assumée. Sous Mohammed VI, le Maroc adopte une politique d’ouverture vis-à-vis de nombreux pays africains, notamment à travers une politique de visas largement assouplie, voire supprimée pour plusieurs nationalités subsahariennes. Le Royaume cesse progressivement de se penser uniquement comme un pays de transit vers l’Europe, et accepte sa transformation en pays d’accueil, de résidence et d’installation.
Le règne de Mohammed VI marque ainsi une rupture stratégique nette avec la politique africaine menée jusque-là. Ambition, structuration, volonté de réintégration : le Maroc réussit son retour institutionnel en Afrique, porté par une diplomatie économique assumée et un soft power méthodiquement déployé.
Mais une relation pensée par le haut – États, élites, accords, chiffres — ne peut à elle seule oblitérer les anciennes blessures. Et c’est là où le bât blesse.
La CAN comme stress test émotionnel : quand la stratégie rencontre le ressenti
Cette édition de la CAN 2025, réussie à bien des égards sur le plan organisationnel, aura pourtant été traversée par une propagande d’une âpreté remarquable. Une séquence où la voix marocaine, trop souvent, a semblé passer au laminoir médiatique, noyée dans un flux continu de soupçons, de procès d’intention et d’amalgames.
Notre équipe nationale, portée par un parcours historique depuis la Coupe du monde 2022, a essuyé davantage de critiques que de revers sportifs. Comme si la réussite appelait nécessairement la faute. Comme si, dans certains imaginaires, la performance ne pouvait être que suspecte. La FRMF, puis la CAF, ont été accusées tour à tour de manipulations, de favoritisme, voire de crimes symboliques. À ce stade, quelques clarifications s’imposent.
Beaucoup de griefs adressés au Maroc relèvent en réalité de décisions prises par la CAF elle-même : quotas de billets, organisation des tribunes, répartition logistique. Confondre l’instance continentale et le pays hôte n’est pas une approximation innocente ; c’est le symptôme d’un ressentiment plus diffus. De même, certaines réactions virulentes de supporters adverses ne sont ni nouvelles ni spécifiques à cette édition : elles ont jalonné l’histoire de la compétition. Pourtant, dans ce contexte précis, elles ont trouvé un écho démultiplié.
Le flot de critiques, sed non satiata, semble inextinguible. Et face à cette litanie, le regard marocain se durcit, la fatigue s’installe, la fierté se cabre. Il est humain que le peuple écume de fureur lorsqu’il a le sentiment d’être injustement pris pour cible. Mais c’est précisément là que le piège se referme : répondre à l’excès par l’excès, à l’injustice par la crispation, serait céder à une logique que le Maroc dit vouloir dépasser. La réponse doit être ferme, mais elle doit rester empreinte de flegme.
Car il faut le dire sans naïveté : la CAN n’est pas seulement une compétition sportive. Elle agit comme un stress test émotionnel. Elle met à nu ce que les chiffres, les accords et les discours officiels ne montrent pas. Elle ne crée pas l’hostilité ; elle révèle un décalage déjà là, entre la projection stratégique du Maroc et la manière dont celle-ci est ressentie par certaines opinions publiques africaines.
Ce décalage tient à plusieurs facteurs. D’abord, la persistance d’une perception verticale de la relation : investisseurs d’un côté, bénéficiaires de l’autre. Ensuite, un travail encore insuffisant sur les imaginaires, la mémoire et les affects. Le Maroc parle beaucoup de l’Afrique — en termes de partenariats, de hubs, de leadership — mais parle encore trop rarement avec elle, dans un récit réellement partagé.
La CAN agit aussi comme un accélérateur identitaire. Elle exacerbe les nationalismes, durcit les frontières symboliques, transforme les rivalités sportives en règlements de comptes mémoriels. Loin de fantasmer sur des peuples africains en parfaite syntonie, cette séquence nous rappelle une vérité plus inconfortable : le continent est traversé de tensions, de jalousies, de blessures anciennes, que ni les investissements ni la diplomatie ne suffisent à dissoudre.
Dès lors, une question s’impose, presque malgré nous : cette montée de fièvre nationale est-elle bénéfique pour le Maroc ? Notre hospitalité est-elle parfois perçue comme une forme de fatuité ? À force de vouloir être vitrine, risque-t-on d’être mal compris ? Le daïmôn de Socrate semble nous souffler la prudence : toute ambition continentale exige une lucidité sur ses angles morts.
Car ce tropisme nous éloigne de ce que le Maroc ambitionne d’être : non pas une puissance solitaire, ni un donneur de leçons, mais un moteur pour le continent, un trait d’union crédible entre l’Afrique et l’Europe. La CAN 2025, en révélant les limites du récit actuel, offre peut-être une occasion rare : celle de repenser non pas la stratégie, mais la manière dont elle est racontée, ressentie, partagée.
Gouverner les récits, canaliser les forces
Le Maroc est aujourd’hui à un moment charnière. Il peut éviter certaines erreurs déjà commises ailleurs s’il accepte de regarder les tensions en face maintenant, sans les minimiser ni les instrumentaliser. Car l’intégration économique, aussi massive soit-elle, ne suffit jamais lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un travail politique, culturel et narratif.
Pourquoi, alors, cela coince-t-il parfois ?
Parce que le Maroc raisonne en État, quand une partie de l’Afrique réagit en peuples.
Les investissements produisent de la croissance, des emplois, des infrastructures. Mais ils produisent aussi, inévitablement, de la dépendance perçue, des asymétries visibles, et parfois une jalousie politique diffuse. Le Maroc a gagné sur le plan institutionnel. Il n’a pas encore totalement gagné sur le plan émotionnel.
La France l’a appris à ses dépens. À partir des années 1950, elle organise une immigration de travail massive, pensée comme temporaire, mais devenue structurelle. L’économie absorbe. La société digère mal. Et l’intégration laissée aux solidarités informelles fait que les fractures s’installent.
Aujourd’hui encore, la question migratoire structure la vie politique française, polarise les votes, occupe le débat public et travaille en profondeur la définition même de l’identité nationale.
Le Maroc, heureusement, n’en est pas là. Les volumes, l’histoire et le contexte sont incomparables. Mais le mécanisme, lui, commence à présenter des similitudes inquiétantes : ouverture généreuse, intégration peu formalisée, discours officiel rationnel mais les perceptions populaires, elles, restent émotionnelles. La CAN l’a montré : le rejet n’est pas seulement externe, il commence aussi à l’intérieur.
Dans ce paysage, le rôle de l’Algérie est central — non pas par sa capacité à proposer, mais par son obsession à contester.
Le contraste est frappant. D’un côté, le Maroc avance par ses actes, ses succès comme ses échecs, dont il tire des leçons. De l’autre, une nation qui, faute d’horizon mobilisateur, cherche dans la propagande et la manipulation des esprits un exutoire à son propre bovarysme politique. L’assuétude à la critique du Royaume, la logorrhée permanente, finissent par recouvrir le peuple algérien d’un véritable voile de Māyā, où l’hostilité devient une fin en soi, indépendamment de toute réalité tangible.
À force de vouloir affaiblir le Maroc sur le plan symbolique, cette stratégie pollue le débat panafricain, détourne l’attention des enjeux essentiels et transforme les compétitions sportives en champs de bataille idéologiques. Mais le piège serait de répondre sur le même registre. Dans une guerre des récits, celui qui vocifère s’épuise ; celui qui explique s’installe.
Le Maroc n’a rien à gagner à s’abaisser au clash. Il doit exposer les mécanismes, pas les imiter. Car la sympathie ne se conquiert ni par la surenchère ni par l’invective, mais par la constance, la clarté et la maîtrise de son propre récit.
Le nationalisme africain est légitime. Le nationalisme marocain l’est tout autant. Le danger naît lorsqu’ils se nourrissent l’un l’autre, chacun se sentant agressé, méprisé, incompris. Il ne s’agit donc pas d’étouffer ces élans, car les nationalismes ne disparaissent pas par décret. Ils doivent être reconnus, canalisés, encadrés, sans basculer dans l’extrémisme, le racisme ou la négation de l’autre.
Le Maroc ne peut pas se contenter de la qualité de son accueil, de ses infrastructures ou de sa réussite organisationnelle pour espérer gagner les cœurs. Les alchimies sur un petit réchaud ne sont pas de son ressort. Il parle par ses actes. À condition, désormais, de mieux raconter ce qu’ils signifient.
Coda d’un moment de vérité
La relation Maroc–Afrique ne peut pas être durablement stratégique sans devenir émotionnellement intelligible. Le Maroc n’est pas contesté parce qu’il a échoué. Il l’est précisément parce qu’il a réussi, sans toujours maîtriser le récit de cette réussite. La coda de ce récit fanfaronesque révèle une vérité simple : on ne gagne pas les cœurs avec des bilans, ni les imaginaires avec des graphiques.
Un Maroc blotti sous l’édredon n’est pas la solution non plus. Le repli, la crispation ou la tentation défensive seraient une erreur symétrique à l’arrogance supposée qu’on lui prête. L’enjeu n’est pas de ralentir, encore moins de s’excuser, mais d’apprendre à mieux raconter ce qui est fait, pourquoi cela est fait, et pour qui cela est fait.
Les prochaines années ne seront pas seulement économiques ou diplomatiques. Elles seront narratives, culturelles, sociales et profondément politiques. Moins de tableaux Excel, moins de slides, et davantage de compréhension fine des émotions collectives. Faute de quoi, la CAN 2025 ne restera pas un simple révélateur. Elle deviendra un précédent. Et en géopolitique, les précédents sont toujours suivis d’un coût.
Alors persistons dans notre optimisme indécrottable. Non pas un optimisme naïf, mais un optimisme lucide, exigeant, conscient de ses angles morts. Un optimisme qui assume l’ambition sans mépriser les ressentis, qui avance sans se renier, et qui comprend que l’influence se construit autant par l’écoute que par l’action.
Et parce que l’émotion aussi fait partie du récit, ici comme ailleurs :
Dima Maghrib. Allez l’mountakhab. Et allez si Brahim !
Source de l’article : EcoActu.ma



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