Ce que la finale Sénégal-Maroc révèle des rapports entre règle, pouvoir et légitimité

Pourquoi accepte-t-on la règle… et pourquoi sa transgression choque-t-elle tant ?

Par Idrissa Diabira, Fondateur Sherpafrica

La finale Sénégal–Maroc n’a pas seulement suscité de l’émotion sportive. Elle a provoqué un trouble plus profond, presque collectif. Ce qui s’est joué à Rabat a dépassé le score et les décisions arbitrales pour toucher à quelque chose de beaucoup plus fondamental : notre rapport à la règle, à l’ordre, à la justice et à la légitimité de la contestation.

La sociologie des organisations rappelle une évidence trop souvent oubliée : la règle n’est jamais neutre. Comme l’ont montré Michel Crozier et Erhard Friedberg, elle n’est pas un simple instrument destiné à discipliner les comportements ou à supprimer les conflits. Elle est un mécanisme de régulation du pouvoir, un compromis instable entre acteurs aux positions inégales. Elle est acceptée tant qu’elle conserve une crédibilité symbolique, c’est-à-dire tant qu’elle est perçue comme appliquée de manière symétrique.

La première colère de ce match est née du côté sénégalais, au cœur même de l’action. Elle surgit à la suite d’un enchaînement précis : un but refusé, puis, dans la foulée, un penalty litigieux accordé au Maroc. Il s’agit d’une colère située, immédiate, liée à une injustice procédurale perçue. Ce n’est pas la colère de celui qui rejette la règle, mais celle de celui qui l’accepte et voit soudain son application se dérober. À cet instant, la règle ne disparaît pas ; elle se retourne. Et c’est cette rupture de symétrie qui fait vaciller l’ordre du jeu.

La transgression qui s’ensuit, notamment du côté du staff sénégalais, ne peut être comprise qu’à partir de cette séquence. Elle n’est pas un rejet de la règle en tant que telle, mais une réaction à son application jugée arbitraire. Elle exprime un désaccord avec la manière dont le pouvoir s’exerce à travers la règle. Comme l’avaient déjà montré Crozier et Friedberg, lorsque la règle perd sa légitimité perçue, la transgression cesse d’être une anomalie morale pour devenir un symptôme organisationnel.

La seconde colère est d’une autre nature. Elle apparaît après coup et sur le coup de la défaite, du côté marocain – pas tous loin s’en faut – et surtout au niveau institutionnel notamment la FIFA ou la CAF. Elle ne porte pas prioritairement sur la décision arbitrale initiale, mais sur l’attitude du Sénégal, accusé de ne pas avoir accepté la règle et, plus encore, d’avoir soi-disant « avili le football » .

Ici, la transgression n’est plus interprétée comme une réaction à une injustice, mais comme une faute morale, presque comme une atteinte à l’ordre sacralisé du jeu. Le débat se déplace alors : ce n’est plus la justice de la décision qui est interrogée, mais la légitimité même de la contestation.

C’est à ce moment précis que la question du pouvoir devient centrale. Car cette indignation institutionnelle n’est pas distribuée de manière égale. D’autres protestations, émanant d’acteurs bien plus puissants sur la scène mondiale du football ou ailleurs, ont été tolérées, absorbées, parfois relativisées, sans entraîner de velléités de sanction comparables. Cette asymétrie révèle que la règle ne juge pas seulement des actes, mais aussi des positions.

Comme l’écrivait Jean de La Fontaine dans Les Animaux malades de la peste : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Comme l’a montré Pierre Bourdieu, la règle n’est jamais seulement juridique ; elle est aussi symbolique. Elle organise la reconnaissance, la hiérarchie et la domination. Lorsqu’un acteur perçu comme dominé transgresse, son geste n’est jamais lu comme un simple écart. Il est interprété comme une remise en cause de l’ordre lui-même. Ce qui choque n’est donc pas tant la transgression que l’identité de celui qui ose transgresser.

La finale a ainsi mis en tension ordre et désordre. L’ordre des procédures, de la VAR, de la décision arbitrale, et le désordre de la colère, du banc qui déborde, de la frustration qui ne trouve plus d’espace d’expression reconnu. Or, comme l’a montré Michel Foucault, tout ordre produit son propre désordre, et tout désordre révèle souvent un ordre préalable devenu injuste. Le désordre n’est pas nécessairement chaos ; il est parfois le langage par lequel une organisation rend visibles ses propres fragilités.

Cette hiérarchisation des colères n’est ni propre au football ni spécifique à un pays donné. Elle traverse l’ensemble des démocraties contemporaines. La France offre simplement un exemple particulièrement lisible de ce mécanisme, tant la question de l’ordre, de la contestation et de la légitimité y est historiquement et politiquement centrale. Toutes les colères n’y reçoivent pas le même traitement symbolique ni institutionnel. Certaines, lorsqu’elles émanent de groupes socialement reconnus comme légitimes (les agriculteurs), sont perçues comme compréhensibles, parfois même nécessaires, bien qu’elles perturbent fortement l’ordre établi. D’autres, lorsqu’elles proviennent de groupes perçus comme périphériques ou déjà suspectés d’illégitimité (les banlieues, gilets jaunes), sont rapidement requalifiées en désordre ou en menace.

Ce différentiel de traitement révèle une constante des ordres sociaux : la légitimité d’une colère dépend moins de son contenu que de l’identité de ceux qui l’expriment. La règle ne se contente pas de cadrer l’action ; elle distribue la reconnaissance, hiérarchise les voix et fixe les frontières du dicible et de l’audible.

Cette séquence renvoie enfin à une loi plus générale de la vie politique et des relations de pouvoir. Déjà chez Aristote, la démesure – l’hubris – désigne le moment où la force se croit auto-suffisante et confond victoire et justice. Or toute domination exercée sans mesure appelle tôt ou tard sa némésis. La force peut imposer l’obéissance ; elle ne fonde jamais durablement l’adhésion.

Cette séquence résonne d’autant plus fortement dans un contexte international où la force tend à redevenir un mode assumé de régulation, parfois au détriment de la légitimité des règles communes.

Qu’il s’agisse de mobilité humaine, d’accès aux marchés ou de règles économiques globales, la transgression apparaît souvent moins comme un refus de la norme que comme le symptôme d’un ordre perçu comme structurellement inéquitable.

Ce qui s’est joué à Rabat, dans le sport comme dans bien d’autres sphères, n’est donc pas seulement la question de savoir qui gagne, mais à quel prix symbolique. Car l’histoire est constante : même victorieuse, la loi du plus fort, ou de celui qui est perçu comme tel, suscite le rejet dès lors qu’elle n’est pas tempérée par la retenue, la justice et la reconnaissance de l’autre.

Ce soir-là, le football a parlé comme une organisation – indépendamment du résultat final.

Et les peuples, eux, ont compris.

Idrissa Diabira, Fondateur Sherpafrica

www.sherpafrica.com

Source de l’article : Financial Afrik