Driss El Omari : « L’innovation pédagogique, la clé de voûte de la transformation de l’enseignement supérieur »
Entretien avec Driss El Omari, enseignant-chercheur et directeur de publication de « The International Journal of Pedagogical Engineering : Research and Innovation Perspectives » Transformation éducative : A l’heure où des mutations profondes s’opèrent dans le secteur de l’enseignement marocain, l’innovation pédagogique s’impose comme levier de réinvention du système éducatif marocain. Driss El Omari, Maître de conférences HDR affilié à l’ENCG Fès relevant de l’université Sidi Mohamed Ben Abdellah, revient sur le lancement de The International Journal of Pedagogical Engineering : Research and Innovation Perspectives (IJPE-RIP). Une revue fondée pour rapprocher la recherche des pratiques éducatives. Dans cet entretien, M. El Omari livre son regard critique sur l’état de la recherche en sciences de l’éducation au Maroc, les défis auxquels font face chercheurs et institutions, et les leviers nécessaires pour faire de l’ingénierie pédagogique un moteur central de l’innovation et de la transformation du système éducatif.
ALM :Vous avez récemment lancé une revue scientifique destinée aux chercheurs et praticiens de l’éducation. Quelle vision souhaitez-vous promouvoir à travers cette initiative ?
Driss El Omari : Ce projet, The International Journal of Pedagogical Engineering : Research and Innovation Perspectives (IJPE-RIP) est avant tout né d’une frustration positive. En tant que chercheur et Maître de conférences HDR en ingénierie pédagogique, j’ai souvent ressenti un décalage entre la richesse des travaux théoriques et la difficulté à les voir se concrétiser sur le terrain, dans les salles de classe ou les dispositifs de formation. L’idée était simple : créer un pont. Nous voulions une revue qui ne soit pas seulement un lieu de publication académique, mais un véritable laboratoire d’idées appliquées. L’ingénierie pédagogique est une discipline de conception, d’expérimentation et d’évaluation. Notre vision est donc de promouvoir une recherche qui soit immédiatement utile aux praticiens. Nous voulons que les enseignants, les formateurs et les ingénieurs pédagogiques trouvent chez nous des modèles, des méthodes et des retours d’expériences rigoureux qu’ils peuvent adapter. Nous avons aussi une ambition forte pour le monde francophone et le Maghreb. Il y a une recherche de très haute qualité ici, mais elle manque parfois de visibilité internationale. L’IJPE-RIP se positionne comme une vitrine pour ces travaux, tout en maintenant des standards de relecture par les pairs (peer-review) très exigeants. En bref, nous voulons faire de la recherche un levier direct pour l’innovation éducative.
Quels constats faites-vous sur le développement de la recherche scientifique au Maroc, en particulier dans le domaine de l’ingénierie pédagogique et des sciences de l’éducation ?
Le Maroc est dans une phase de dynamisme incroyable, notamment avec le Pacte ESRI 2030 qui est une feuille de route ambitieuse. On sent une volonté politique et institutionnelle de hisser la recherche aux standards internationaux. Cependant, dans les sciences de l’éducation et l’ingénierie pédagogique, le tableau est plus nuancé. Mon premier constat est celui d’un potentiel sous-exploité. Nous avons des chercheurs brillants, mais la recherche reste souvent trop isolée, trop théorique. Il y a un besoin criant de passer d’une recherche qui décrit les problèmes à une recherche qui conçoit et expérimente des solutions. Le deuxième constat est lié à l’interdisciplinarité. Les défis actuels : « l’intégration de l’IA, la neuropédagogie, le développement des soft skills » exigent de croiser les regards : psychologues, informaticiens, didacticiens. Cette collaboration doit être encouragée et structurée pour que nous puissions produire une masse critique de connaissances capables d’influencer réellement les réformes en cours. Nous sommes sur la bonne voie, mais il faut accélérer la cadence et cibler les financements sur ces domaines stratégiques.
Selon vous, quels sont les principaux défis auxquels les chercheurs et les institutions marocaines sont confrontés aujourd’hui pour produire une recherche scientifique de qualité et stimuler l’innovation pédagogique ?
Les défis sont complexes car ils touchent à la fois la culture, les ressources et la structure. Sur le plan institutionnel, le financement est un enjeu majeur. La recherche en éducation est souvent perçue comme moins prioritaire que les sciences exactes. Il faut des fonds dédiés pour les études longitudinales et les expérimentations à grande échelle en ingénierie pédagogique. Ensuite, il y a le défi de la culture du changement. L’innovation pédagogique demande du temps, de la formation et une remise en question des pratiques établies. Les enseignants-chercheurs sont déjà très sollicités. Il faut leur donner les moyens (temps déchargé, formations ciblées) pour qu’ils puissent s’approprier et évaluer de nouvelles méthodes, comme l’hybridation des cours ou l’évaluation par compétences. Enfin, il y a un défi de visibilité et d’impact local. La course à la publication internationale est nécessaire, mais elle ne doit pas se faire au détriment de la diffusion des résultats auprès des acteurs nationaux. Nous devons trouver un équilibre pour que notre production scientifique serve directement l’amélioration de notre propre système éducatif.
Comment l’innovation pédagogique peut-elle contribuer à transformer les pratiques éducatives et améliorer la qualité de la formation au Maroc ?
L’innovation pédagogique est la clé de voûte de la transformation de l’enseignement supérieur. Elle nous permet de passer d’un modèle où l’étudiant est un récepteur passif à un modèle où il est un acteur central de son apprentissage. Dans le contexte des mutations actuelles, l’innovation répond à trois impératifs. Citons en premier l’employabilité, en intégrant des méthodes actives, des projets réels et en se concentrant sur le développement des soft skills (pensée critique, collaboration), nous formons des diplômés qui ne sont pas seulement compétents techniquement, mais qui sont adaptables et prêts à innover. C’est essentiel pour l’économie marocaine. Viennent ensuite la personnalisation et l’efficacité . L’intégration éthique des outils numériques et de l’intelligence artificielle permet de personnaliser les parcours d’apprentissage. On peut offrir un soutien ciblé aux étudiants en difficulté et stimuler les plus avancés, optimisant ainsi l’efficacité de la formation pour une population étudiante de plus en plus nombreuse. Le troisième impératif est celui de la qualité face à la massification. L’innovation, notamment par l’ingénierie de dispositifs hybrides, est la seule solution viable pour maintenir et même améliorer la qualité de l’enseignement malgré la massification. Elle permet de repenser l’espace et le temps d’apprentissage. L’innovation pédagogique est donc la stratégie d’alignement qui garantit que l’enseignement supérieur marocain reste pertinent et compétitif à l’échelle mondiale.
Quels leviers ou initiatives pourraient, selon vous, renforcer la recherche scientifique et l’ingénierie pédagogique au Maroc ?
Pour renforcer durablement ce domaine, je vois trois leviers d’action prioritaire. Premièrement, la structuration des équipes. Il faut créer des centres de recherche interdisciplinaires dédiés à l’ingénierie pédagogique, avec une reconnaissance académique et des financements stables. Ces centres doivent être des lieux d’expérimentation et de production de savoirs appliqués. Deuxièmement, la coopération internationale. Nous devons multiplier les partenariats stratégiques, comme ceux que j’ai pu mener avec l’Université de Lorraine ou dans le cadre de la collaboration Québec-Maroc. Ces échanges sont cruciaux pour l’alignement sur les meilleures pratiques mondiales. Troisièmement, la formation continue des formateurs et des chercheurs aux méthodologies de l’ingénierie pédagogique et à l’usage éthique des technologies émergentes. Quant à l’IJPE-RIP, elle est un outil stratégique au cœur de cette dynamique. Au niveau national, elle offre une plateforme spécialisée pour valoriser les travaux d’ingénierie, souvent difficiles à publier ailleurs. Elle aide les chercheurs à élever la qualité de leurs travaux grâce à un processus de relecture rigoureux, les préparant ainsi à une diffusion plus large. Au niveau international, elle positionne le Maroc et le monde francophone comme des acteurs majeurs dans le débat sur l’avenir de l’éducation. En publiant des recherches de pointe sur l’IA, les soft skills et les environnements numériques, nous contribuons à la conversation globale et renforçons l’influence de notre expertise pédagogique. Notre revue est, en somme, un catalyseur qui transforme la recherche en innovation concrète pour l’éducation de demain.
Source de l’article : Aujourd'hui le Maroc



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