Khalid Ziani: Bloquer l’accès aux sites de paris sportifs « reste, dans les faits, très difficile »

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À la suite d’une décision judiciaire ordonnant le blocage de plateformes de paris sportifs en ligne Anon autorisées, la Marocaine des Jeux et des Sports a remporté une victoire juridique majeure. Mais sur le terrain technique, réglementaire et économique, l’efficacité réelle de ces mesures soulève de nombreuses questions. Expert des télécommunications et de la transformation numérique, Khalid Ziani décrypte les leviers de blocage mobilisables, leurs limites face à des plateformes étrangères très agiles, et les conditions d’une réponse plus durable, au-delà du seul filtre technique. Explications.

Challenge : À la suite de la plainte de la MDJS, la justice marocaine a ordonné le blocage de plateformes de paris en ligne non autorisées. Concrètement, par quels moyens techniques les opérateurs télécoms peuvent-ils agir, et quelles en sont les limites ?

Khalid Ziani : La justice marocaine a effectivement ordonné et contraint les opérateurs télécoms à filtrer l’accès à des sites de paris sportifs illégaux, alors que cette activité relève du monopole légal de la Marocaine des Jeux et des Sports au Maroc.

Sur le plan technique, les opérateurs disposent de plusieurs moyens. Il s’agit principalement du filtrage DNS, du blocage des adresses IP, parfois du filtrage des URL, et également du deep packet inspection. Vous avez cité les quatre grandes possibilités techniques de filtrage dont disposent les opérateurs pour restreindre l’accès à ces sites.

Cependant, il faut impérativement prendre en considération une obligation fondamentale : celle pour les opérateurs d’assurer la neutralité de l’Internet. Or, cette décision judiciaire porte, selon moi, atteinte à ce principe. Si l’on se réfère à une affaire similaire, notamment celle concernant la rediffusion illégale de beIN Sports via des serveurs IPTV clandestins, le juge avait validé la position des opérateurs, considérant qu’ils devaient garantir la neutralité du réseau et ne pas filtrer ces accès.

On observe donc ici, une contradiction dans la jurisprudence marocaine entre ces deux affaires. Logiquement, la neutralité de l’Internet doit être assurée, et les opérateurs ne peuvent être tenus responsables que dans des cas très précis : atteinte aux mœurs, à la souveraineté nationale ou à des intérêts majeurs de l’État. Dans le cas des sites de paris sportifs, je ne suis pas certain que la juridiction puisse justifier une atteinte aussi directe à ce principe fondamental.

Challenge : Les fournisseurs d’accès à Internet sont-ils les seuls leviers efficaces, ou faut-il une action coordonnée avec d’autres acteurs pour rendre ces plateformes réellement inopérantes ?

K.Z. : Vous avez raison, les opérateurs télécoms ne sont clairement pas les seuls leviers. D’autres acteurs peuvent et doivent intervenir pour filtrer et limiter l’accès à ces sites de paris sportifs clandestins.

On peut notamment agir sur les moyens de paiement. Les transactions en dirhams doivent être assurées par des établissements de paiement marocains. À ce niveau-là, il est tout à fait possible de filtrer ou bloquer les paiements effectués au profit de ces plateformes illégales.

Il y a également le rôle des registrars de noms de domaine. Par exemple, il est possible d’interdire l’enregistrement de noms de domaine en .ma pour ces sites. La réglementation de l’ANRT impose des obligations de déclaration et d’enregistrement, ce qui permet d’agir juridiquement et de déposer plainte auprès de l’Agence afin d’interdire ces noms de domaine liés à des activités clandestines.

Les hébergeurs ont eux aussi une responsabilité. Ils ne peuvent pas héberger des contenus ou des services interdits par la justice marocaine ou par la réglementation en vigueur. Vous avez donc cité, dans votre question, l’ensemble des leviers complémentaires qui peuvent être mobilisés pour rendre ces plateformes beaucoup plus difficiles d’accès.

Challenge : Les parieurs marocains peuvent-ils contourner ces blocages via des VPN ou des DNS alternatifs, et jusqu’où les opérateurs peuvent-ils aller sans porter atteinte aux libertés numériques ?

K.Z. : Effectivement, les parieurs marocains peuvent contourner ces blocages. Ils peuvent recourir à des connexions VPN vers l’étranger, utiliser des proxys ou encore des DNS alternatifs, d’autant plus que ces plateformes changent régulièrement leurs adresses IP.

Il existe donc plusieurs moyens de contournement, ce qui rend ces dispositifs de blocage parfois peu efficaces. Quant aux opérateurs, ils ne peuvent malheureusement pas aller beaucoup plus loin, ni techniquement ni légalement, sans porter atteinte aux libertés numériques.

C’est pour cette raison qu’il est indispensable de combiner ces mesures techniques avec d’autres leviers, notamment ceux liés aux moyens de paiement, aux registrars et aux hébergeurs. Bloquer totalement l’accès à ces sites reste, dans les faits, très difficile.

Challenge : À la lumière des expériences internationales, le blocage judiciaire est-il une solution durable ou une course permanente entre autorités et plateformes ?

K.Z. : Il y aura forcément, et il y a déjà, une course permanente entre les autorités et les plateformes. Le cadre technique et réglementaire doit donc évoluer en permanence pour limiter l’accès à ces sites.

D’ailleurs, cette problématique ne concerne pas uniquement les sites de paris clandestins, mais aussi d’autres contenus illicites, comme les sites pédopornographiques ou ceux portant atteinte à la dignité humaine. Dans tous ces cas, il faut agir simultanément sur les volets réglementaire et technique.

L’impact économique de ces plateformes est par ailleurs désastreux. Elles appauvrissent les joueurs en leur faisant miroiter des gains très peu probables, ne paient aucune redevance, aucun impôt, et ne contribuent en rien à l’économie marocaine.

Cela étant dit, une question de fond mérite d’être posée : le monopole de la MDJS est-il réellement la meilleure solution ? Ne serait-il pas plus pertinent d’autoriser d’autres opérateurs de paris sportifs à s’installer légalement au Maroc et à contribuer à l’économie nationale ? Les monopoles, de manière générale, n’ont aucun avenir et ne permettent pas, à eux seuls, d’endiguer le développement des paris clandestins.

Source de l’article : Challenge.ma