Ports de la vie (14). Mémoires d’un enfant de Guercif (1954-2026)

Par: Mohamed Khoukhchani

Meknès, Asilah, Tanger : l’apprentissage du détachement

Depuis 1979, Meknès n’est plus une escale : elle devient le port fixe de ta famille. Le déplacement depuis Khémisset ne relève pas d’un choix de confort, mais d’une nécessité nue, presque brutale : offrir du travail provisoire à tes trois frères, exclus de l’école et condamnés, malgré eux, à l’errance du chômage. Tu prends sur toi, comme souvent. La responsabilité s’ajoute à la responsabilité, sans fracas, mais avec constance.

C’est une lettre manuscrite, simple et ferme, qui va infléchir le cours des choses. Celle d’un juge retraité, ayant longtemps sillonné le Maroc au gré de ses affectations, avant de clore sa carrière à Meknès et de s’installer à Khémisset pour y embrasser le barreau. Dans son cabinet, tu rencontres cet homme à la parole mesurée, et ce jeune avocat prometteur, ton ami, originaire comme lui d’Oulmès. La recommandation ne discute pas : elle agit. Un grand industriel de Meknès accepte, sans marchander, d’embaucher tes trois frères. L’un à l’usine de Sidi Saïd, dans la production des huiles alimentaires. Les deux autres sur le chantier de sa vaste villa, non loin d’El Bassatine.

Votre famille est alors hébergée au premier étage d’une maison appartenant à un subalterne du commandant des sapeurs-pompiers, une connaissance ancienne, souvenir vivant de tes années d’études au lycée Ali Ben Barr à Taza. Peu à peu, le poids financier se desserre. Pas totalement, mais suffisamment pour que ton souffle redevienne moins court.

C’est dans cet entre-deux que le destin, discret mais précis, place une rencontre. Juin à Fès. Tu viens de réussir brillamment tes examens oraux de l’année universitaire 1981-1982. À la station de taxis, tu fais la connaissance d’une jeune institutrice cherchant, comme toi, à rejoindre Meknès. L’attente devient conversation, la conversation devient complicité. À l’arrivée, tu l’accompagnes jusqu’à proximité de sa maison familiale. Elle te confie le numéro du téléphone fixe, comme on confie une promesse sans l’énoncer.

Le lendemain, les pas se recroisent. Les mots s’enchaînent. Tu parles sans détour : de ta famille nombreuse, de tes responsabilités, de ton intention claire de mariage. Elle t’écoute. Elle comprend. Peut-être est-elle déjà prête à quitter Tahla, cette bourgade des Beni Ouaraynes, éloignée de Meknès autant par la distance que par l’isolement.

Tout s’enchaîne rapidement. En moins d’une semaine, tu franchis le seuil de la maison parentale pour demander sa main. Les fiançailles sont scellées. Les portes s’ouvrent. Tu viens et repars librement.

L’été arrive, et avec lui Asilah

L’Atlantique s’étend, immense et calme, comme une respiration après l’effort. La plage est lumineuse, le sable blond, l’air chargé de sel et de silence. Chaque année, la ville blanche accueille écrivains, poètes et artistes venus de tout le Maroc et d’ailleurs. Les murs se parent de fresques, les mots se promènent dans les ruelles, et la mer semble écouter. Tu vis ces vacances auprès de ta fiancée, de sa mère, de ses deux frères. Le temps ralentit, s’arrondit, devient presque heureux.

Un jour, vous partez à deux pour Tanger. La ville du détroit t’accueille avec son mystère intact. Tanger des années quatre-vingt porte encore les pas de Jean Genet, de Paul Bowles, de Mohamed Choukri. Delacroix y a laissé ses couleurs, d’autres leur solitude. Tu es reçu chez ton grand ami de Guercif, camarade de lycée et d’internat à Taza. Inspecteur-officier des douanes, il ne peut quitter son poste au port, débordé par l’affluence. Sa maison est silencieuse, sans épouse ni enfants, partis à Marrakech. L’hospitalité est franche, sans ostentation. Vous repartez, enrichis d’une ville qui ne donne jamais tout, mais marque toujours.

Après plus d’un mois au bord de l’océan, le retour s’impose. À Meknès, les rencontres se poursuivent, régulières, confiantes, jusqu’à la fin de l’été. Puis septembre arrive. Elle reprend à Tahla. Toi, à Meknès. Le téléphone maintient le lien. Tout semble tenir.

Jusqu’au jour où tu évoques l’acte de mariage, indispensable au regroupement familial. Mars 1983 approche. Rien ne vient. Les questions de la belle-mère se font insistantes : vivre seuls ou auprès des tiens ? Foyer indépendant ou maison élargie ? Tu perçois l’ingérence là où tu avais posé une limite claire. Tu avais prévenu. La frontière est franchie.

Alors tu décides. Sans colère. Sans regret. Tu mets fin aux fiançailles. Elle s’y oppose, prise entre son attachement et l’influence maternelle. Tu restes ferme. Tu sais désormais que certains ports, aussi beaux soient-ils, ne sont faits que pour des escales.

Tu repars. Plus lucide. Plus seul peut-être. Mais intact.

Quand l’échec révèle son visage caché

La tentative de mariage qui s’acheva par un échec ne fut pas, avec le recul, une perte absolue comme elle te parut au premier instant. Avec le temps, tu compris que la vie emprunte parfois des détours pour donner sens aux choses, et que certaines ruptures portent en elles des germes de salut inattendus. Cet échec eut, paradoxalement, une portée positive d’une importance considérable, là où tu ne l’attendais pas.

Grâce à l’intervention de la mère de ta fiancée d’alors, tes deux frères, Miloud et Abdellah, purent accéder à une stabilité professionnelle longtemps espérée, en intégrant le centre de formation des Forces auxiliaires de Sidi Ifni. Là-bas, l’angoisse céda la place à la discipline, et l’attente à une perspective. Leur sortie de formation, en 1983, ouvrit un nouveau chapitre.

Miloud fut affecté comme agent administratif à Khouribga, puis à Kénitra, avant d’achever sa carrière au sein des Forces armées à Meknès. Un parcours discret et progressif, qui lui permit de fonder une famille de trois enfants — deux filles et un garçon — aujourd’hui tous insérés professionnellement, assurant à leurs parents une existence digne, affranchie du besoin et de la dépendance à autrui. C’était là le fruit d’une patience silencieuse.

Le destin d’Abdellah, en revanche, suivit une voie bien plus âpre. Affecté d’abord à Bir Baouch, près de Settat, il fut ensuite muté à Oum Dreyga, dans le Sahara marocain. C’est là qu’à l’été 1987, il tomba entre les mains de la milice du « Polisario » , soutenue par l’Algérie, et fut conduit, avec ses compagnons, vers les camps de Tindouf. Dès lors commença pour lui un autre temps, un temps de captivité et d’épreuve, qui dura pas moins de dix-huit années.

Sa capture eut un impact profond sur l’ensemble de la famille, et tout particulièrement sur ta mère. Elle porta la douleur en silence jusqu’à son décès en 1999, six années avant la libération d’Abdellah et son retour au sein de la patrie. Il revint en témoin vivant, l’un des milliers de sacrifiés qui ont payé de leur liberté et de leur jeunesse la défense de l’intégrité territoriale du pays.

C’est alors que le sens profond des événements se révéla à toi. Tu compris que certains ports ne se mesurent pas à ce qu’ils nous apportent personnellement, mais à ce qu’ils offrent aux autres comme chances de survie et de dignité. Et que l’échec, lorsqu’il est relu hors de l’étroitesse de l’instant, peut apparaître comme une redistribution plus juste des destins.

Ainsi poursuivis-tu ton chemin, avec une conscience désormais plus aiguë que la vie ne récompense pas toujours les intentions, mais qu’elle ne laisse jamais les sacrifices sans trace. Entre le cœur et la famille, entre l’individu et la nation, tu apprenais — une fois encore — que le passage, aussi douloureux soit-il, demeure parfois la seule voie vers le sens.

Source de l’article : lecollimateur.ma