pourquoi Madrid a fini par privilégier le réalisme

Le cinquantenaire des Accords de Madrid offre l’occasion de relire, à froid, un demi-siècle de positionnement espagnol sur le dossier du Sahara marocain. Une analyse approfondie du Real Instituto Elcano met en lumière une constante souvent masquée par le discours juridique : Madrid n’a jamais arbitré ce dossier en fonction de principes abstraits, mais à l’aune de ses intérêts stratégiques, sécuritaires et régionaux. Le tournant de 2022 n’est pas une rupture, mais l’aboutissement logique de cette trajectoire.

Depuis 1975, la question du Sahara marocain constitue l’un des dossiers les plus sensibles de la politique étrangère espagnole. Sensible non par son poids idéologique, mais par ses implications directes sur la stabilité du voisinage sud, la sécurité nationale et la relation avec un partenaire devenu central : le Maroc. L’analyse du Real Instituto Elcano rappelle que, derrière les formules diplomatiques et les références répétées au cadre onusien, l’Espagne a toujours privilégié une lecture réaliste du rapport de forces.

Une continuité stratégique derrière les variations de discours

Contrairement à une idée largement répandue dans le débat public espagnol, la position de Madrid n’a jamais été fondamentalement erratique. Elle a évolué dans le ton, jamais dans le fond. Dès le retrait de 1975, décidé dans un contexte de fin de régime, de vulnérabilité militaire et d’isolement international, l’objectif premier a été d’éviter un conflit ouvert avec le Maroc et de contenir les effets régionaux du dossier.

Le Sahara n’a jamais été perçu comme partie intégrante de l’État espagnol, soulignent Ignacio Molina et Pabli Del Amo, auteurs de cette analyse. En revanche, ses répercussions potentielles sur Sebta, Melillia et les Canaries, ainsi que sur la stabilité du Maghreb occidental, ont toujours pesé lourdement sur les décisions de Madrid, affirment-ils. C’est ce prisme sécuritaire qui explique la préférence constante pour des solutions évitant l’émergence d’un État fragile aux portes de l’Atlantique, exposé aux dynamiques sahéliennes et à des influences extérieures.

Entre 1977 et 2022, l’Espagne a ainsi cultivé une neutralité officielle soigneusement formulée, combinant attachement rhétorique au droit international et gestion pragmatique de la relation avec Rabat. Cette posture a permis de préserver un équilibre délicat avec l’Algérie, tout en approfondissant progressivement un partenariat stratégique avec le Maroc, devenu incontournable en matière de commerce, de lutte antiterroriste et de gestion migratoire.

Cette stratégie s’est d’autant plus imposée, toujours selon le rapport du Real Instituto Elcano, que la réalité sur le terrain évoluait en faveur du Maroc : contrôle effectif du territoire, investissements, stabilité institutionnelle et érosion progressive du soutien international au projet séparatiste.

2022 : l’alignement assumé sur la solution d’autonomie

Le changement opéré en mars 2022, lorsque l’Espagne a qualifié le plan d’autonomie proposé par Rabat de solution la plus sérieuse, réaliste et crédible, s’inscrit pleinement dans cette logique. Loin d’un revirement idéologique, il s’agit d’un alignement explicite sur une réalité déjà intégrée par la diplomatie espagnole et par une large partie de la communauté internationale.

L’analyse souligne que cette décision répondait à une double contrainte. D’une part, le soutien international croissant à la position marocaine, renforcée par la reconnaissance américaine et l’adhésion progressive des principales capitales occidentales. D’autre part, la nécessité urgente de rétablir une relation bilatérale gravement détériorée, après la crise migratoire de 2021 et une montée des tensions sécuritaires.

En assumant ce repositionnement, Madrid a accepté un coût politique interne et une dégradation temporaire de ses relations avec Alger. Mais, selon le Real Instituto Elcano, le calcul stratégique était clair : la stabilité du voisinage sud et la solidité du partenariat avec le Maroc priment désormais sur une neutralité devenue largement théorique.

L’autonomie s’impose ainsi comme le cadre central de règlement du dossier du Sahara marocain, non par adhésion de principe, mais par réalisme géopolitique. Dans cette configuration, l’Espagne conserve un rôle possible, non plus comme arbitre, mais comme acteur capable de contribuer à la crédibilité et aux garanties d’un dispositif d’autogouvernement élargi.

En filigrane, l’étude conclut que le dossier est désormais largement refermé sur le plan stratégique à Madrid. Les débats persistent dans l’espace politique et médiatique, mais la trajectoire est tracée: le Sahara marocain est abordé comme un enjeu de stabilité régionale, et non plus comme une question ouverte de décolonisation.

Source de l’article : Hespress Français – Actualités du Maroc

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