Inflation et ménages : anticipations et choix financiers en mutation

La hausse des prix ne pèse pas uniquement sur le budget immédiat des ménages marocains. En s’inscrivant dans la durée, elle modifie leur perception de l’avenir et influence en profondeur leurs choix de consommation et de recours au crédit.

La séquence inflationniste ouverte en 2022 continue de structurer les comportements économiques des ménages marocains. Au-delà du renchérissement visible des produits de base, elle agit de manière plus diffuse en transformant les arbitrages des foyers, leur rapport à la consommation et leur attitude face à l’endettement. Dans un contexte marqué par l’incertitude, ces comportements deviennent un canal central de transmission de l’inflation vers l’économie réelle.

L’enjeu dépasse ainsi la simple évolution des indices de prix. Lorsque les ménages intègrent la hausse des prix comme une contrainte durable, leurs décisions économiques s’en trouvent durablement modifiées, avec des effets directs sur la demande intérieure, traditionnel moteur de la croissance nationale. C’est cette dimension comportementale, souvent moins visible, qui éclaire la situation actuelle.

Dans une analyse livrée à Hespress Fr, la professeure Houda Zouirchi, enseignante à HEC Rabat Business School affiliée au Centre de recherche en Sciences de l’Économie et de Gestion (CReSC), indique que « depuis 2022, l’inflation s’est imposée comme l’un des chocs économiques les plus marquants pour les ménages marocains » , précisant qu’elle demeure « un facteur central d’incertitude, non seulement par ses effets directs sur les prix, mais surtout par l’impact qu’elle exerce sur les anticipations des ménages » .

S’appuyant sur les données officielles, Mme Zouirchi rappelle que « le taux d’inflation au Maroc a dépassé 6 % en moyenne en 2022, avant de se maintenir à un niveau encore élevé en 2023 » , une évolution marquée en particulier par « des hausses à deux chiffres sur certains produits alimentaires » , ainsi que par le renchérissement des coûts de transport et de l’énergie. Pour les foyers, la professeure souligne que cette situation se traduit par « une érosion rapide du pouvoir d’achat réel » , accentuée par « la progression limitée des revenus nominaux » .

Au cœur de son analyse figure le rôle des anticipations. La professeure observe en effet que « les ménages marocains ne raisonnent plus sur la base d’un choc temporaire, mais intègrent la hausse des prix comme une contrainte appelée à durer » , ajoutant que « cette anticipation influence davantage les décisions économiques que le niveau d’inflation instantané » .

Cette perception se reflète directement dans les comportements de consommation. La professeure note que les ménages ont « progressivement recentré leur consommation sur les dépenses essentielles » , les produits alimentaires, le logement et l’énergie occupant une part croissante des budgets. Mme Zouirchi relève également « un ralentissement des achats de biens d’équipement » et « une sensibilité accrue aux prix » , traduisant « une stratégie de précaution visant à préserver la capacité à faire face aux dépenses futures » . À l’échelle macroéconomique, cette contraction relative de la consommation discrétionnaire pèse sur la demande intérieure.

L’inflation agit enfin sur l’endettement par un double canal. D’une part, explique Mme Zouirchi, « le relèvement progressif du taux directeur par Bank Al-Maghrib, passé de 1,5 % à 3 % entre 2022 et 2023, s’est répercuté sur les taux des crédits immobiliers et à la consommation » , réduisant la capacité d’emprunt et incitant au report des projets. D’autre part, la professeure alerte sur le fait que « pour certains ménages, notamment les plus vulnérables, la perte de pouvoir d’achat peut conduire à un recours contraint au crédit à court terme » , accentuant les risques de fragilisation financière dans un contexte de renchérissement du coût du crédit.

Mme Zouirchi souligne ainsi que l’économie marocaine fait face à « un arbitrage délicat entre la nécessité de réancrer les anticipations inflationnistes et celle de préserver la dynamique sociale » , estimant que « la crédibilité de la politique monétaire et la mise en place de mesures ciblées de soutien au pouvoir d’achat apparaissent essentielles pour préserver à la fois la stabilité économique et la cohésion sociale » .

Source de l’article : Hespress Français – Actualités du Maroc