Taxe carbone : le Maroc sous pression sur sa compétitivité industrielle

Longtemps salué pour sa stratégie verte, le Maroc entre dans une phase plus exigeante où l’ambition ne suffit plus. L’entrée en vigueur en 2026 de la taxe carbone européenne aux frontières change les règles du commerce avec l’Union européenne. L’Institut norvégien des affaires internationales alerte sur un tournant pour le Maroc, où l’ambition climatique ne suffira plus si elle ne se traduit pas par des preuves mesurables dans les usines, des données crédibles et une capacité de conformité accessible aussi aux PME.

La taxe carbone européenne est désormais largement commentée, mais ses implications concrètes pour les industriels marocains restent encore peu détaillées, au-delà des grands principes. C’est précisément ce que met en lumière un policy brief du Norwegian Institute of International Affairs, signé par Hikma Bachegour et Mounir Temmam, qui décrypte le CBAM comme un mécanisme de compétitivité autant que de climat. Leur lecture est claire.

L’Europe ne se contentera plus de partenaires « ambitieux » sur le papier. Elle privilégiera des fournisseurs capables de prouver, documenter et faire vérifier l’empreinte carbone réelle de leurs produits.

Le Maroc arrive dans cette séquence avec une image forte. Il figure parmi les pays les mieux classés sur les politiques climatiques, et ses investissements dans le solaire et l’éolien sont souvent cités comme une référence régionale. Mais le CBAM introduit une nouvelle logique.

Ce n’est plus l’intention qui compte, c’est la capacité industrielle à produire de la preuve. Le passage de l’ambition à la conformité devient donc un sujet économique majeur, avec des conséquences directes sur les exportations, la compétitivité et l’attractivité du Maroc comme base industrielle tournée vers l’Europe.

Le Maroc, de l’ambition climatique à l’obligation de démontrer

L’Institut norvégien des affaires internationales rappelle que le Maroc se classe 8e au Climate Change Performance Index 2025, ce qui confirme sa place parmi les pays les plus avancés sur le plan des politiques climatiques. Sur le volet énergétique, le pays vise au moins 52% de capacité renouvelable installée à l’horizon 2030. Dans la NDC 3.0 publiée en septembre 2025, l’objectif de réduction des émissions est renforcé à 53% d’ici 2035, avec une orientation plus marquée vers la faisabilité et l’exécution.

Sur le papier, le signal est cohérent. Mais c’est justement ce que souligne l’analyse du Norwegian Institute of International Affairs. Plus le Maroc se positionne comme leader, plus il sera attendu sur la capacité à livrer des résultats vérifiables, notamment dans les secteurs exportateurs. La transition énergétique ne sera plus jugée sur le volume de projets lancés, mais sur l’empreinte carbone réelle des chaînes de production, la transparence des données et l’alignement sur des standards européens.

Ce basculement est fondamental. Le CBAM transforme la transition énergétique en examen de passage industriel. Il pousse le Maroc à passer d’une stratégie d’image et d’investissement à une stratégie de preuve, avec des outils de mesure, des méthodes et des mécanismes de certification capables de résister à un contrôle externe.

Une taxe carbone qui cible déjà des secteurs sensibles

Le CBAM devient effectif à partir de janvier 2026 sur plusieurs catégories de produits, dont le ciment et les engrais, deux segments importants pour le commerce Maroc-Union européenne. Le policy brief chiffre une exposition déjà significative. Environ 19% des exportations marocaines de ciment vers l’Union européenne, pour 12,12 millions de dollars, entrent dans le périmètre du mécanisme.

Du côté des engrais, 13% des exportations, soit 455 millions de dollars, sont concernées. L’enjeu dépasse cependant ces deux secteurs. Le document insiste sur un point stratégique. L’hydrogène figure explicitement parmi les produits couverts et les volumes projetés seraient principalement destinés au marché européen. Cela signifie que les ambitions marocaines dans l’hydrogène vert, présentées comme un futur relais de croissance, devront aussi intégrer dès le départ une logique CBAM, avec des exigences fortes sur la traçabilité carbone et la vérification des données.

Le risque, selon les auteurs, est que la conformité devienne une barrière commerciale en soi. Même une entreprise relativement performante sur le plan carbone peut perdre des contrats si elle n’est pas capable de documenter ses émissions correctement. Dans ce nouveau cadre, la compétitivité se joue autant sur la réduction des émissions que sur la capacité à produire un reporting conforme, fiable et accepté par les autorités européennes.

La donnée carbone et l’accès à une électricité bas carbone

L’analyse de l’Institut norvégien des affaires internationales met en lumière le principal point de fragilité, la capacité à produire une donnée carbone fiable et reconnue. Le Maroc peut investir dans les renouvelables, mais la compétitivité carbone dépend de l’intensité réelle de l’électricité consommée par les industriels, pas seulement de la capacité installée. Or, le document rappelle que le système électrique reste contraint par la variabilité des renouvelables et par le recours à des solutions fossiles de secours, ce qui maintient un profil d’émissions relativement élevé.

Les auteurs pointent aussi une difficulté très opérationnelle. Les industriels n’ont pas toujours un accès stable et prévisible à une électricité bas carbone, alors même que c’est un facteur déterminant pour réduire l’empreinte des produits exportés. L’autoproduction, qui pourrait être une solution, se heurte encore à des obstacles administratifs, des délais de raccordement et des incertitudes réglementaires. Cela freine la capacité des entreprises à agir vite, alors que la contrainte européenne arrive dès 2026.

L’autre enjeu majeur, et probablement le plus sensible, concerne les petites et moyennes entreprises. L’institut norvégien rappelle que les PME représentent environ 90% du tissu industriel, mais qu’elles manquent souvent de ressources techniques et administratives pour répondre à des obligations complexes de mesure et de reporting.

Or, le CBAM est appelé à s’élargir progressivement, avec un impact croissant sur des produits plus complexes et des chaînes de valeur où les PME sont très présentes. Sans dispositif d’accompagnement, la taxe carbone risque donc de créer une fracture. D’un côté, de grands exportateurs capables d’investir dans des systèmes de conformité.

De l’autre, un tissu de PME exposées, non pas parce qu’elles sont forcément plus carbonées, mais parce qu’elles sont moins armées pour produire la preuve attendue. C’est ici que l’analyse de l’Institut norvégien des affaires internationales prend une dimension stratégique. Le Maroc n’a pas seulement besoin d’accélérer sa transition énergétique, il doit aussi renforcer la gouvernance de la donnée carbone, avec un dispositif solide de mesure, de déclaration et de vérification des émissions, des paramètres publics accessibles et des outils de calcul crédibles.

Les auteurs évoquent également une piste structurante, l’introduction progressive d’une tarification carbone domestique. L’intérêt serait double. Réduire la facture nette liée au CBAM, en faisant reconnaître un coût carbone déjà acquitté au Maroc, et conserver des ressources financières dans le pays pour soutenir la décarbonation industrielle et la mise à niveau des entreprises.

Faiza Rhoul / Les Inspirations ÉCO

Source de l’article : LesEco.ma